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IDÉES D*ÉRASME EN THÉOLOGIE

théologiens et de moines de le détester plus qu'ils ne détestaient Luther lui-même {^).

En revanche, il était singulièrement apprécié dans les réunions particulières de lettrés et d'érudils qui se tenaient ordinairement dans les boutiques des libraires. C'était dans ces cercles qu'on s'occupait avec le plus de zèle' de l'avancement des lettres, et qu'on s'encourageait mutuellement par une critique polie et bienveillante f).

Il y avait loin de ces groupes savants aux réunions de docteurs où, d'après Érasme, les bouteilles et les verres tenaient trop déplace. C'est pour les ridiculiser que, parmi l'immense quantité de satires et de pamphlets publiés à l'époque de la Réformation, parurent le Monopolium pliilosoplwrum et le Conciliabtdum iheoUxjisiarum. Érasme avait donné la première idée d'un bureau d'esprit du temps dans le colloque intitulé : l'Assemblée des gens de lettres {Synodus grammaticorum) f).

Un de ses principes, en matière de théologie, était qu'on devait s'abstenir de définitions trop minutieuses, se contenter de l'enseignement des saintes Écritures, éviter toutes les distinctions artificielles et subtiles; en un mot, imiter l'ancienne Église catholique, qui s'était fait remarquer par la plus grande simplicité dans tous les symboles, notamment dans celui des apôtres. S'il avait dépendu de lui d'introduire dans un pays ou dans une société quelconque une doctrine religieuse d'après ses idées, ses articles de foi en auraient été peu nombreux et d'une intelligence facile {*).

Dans sa conviction, il fallait tout attendre de la propagande pacifique des doctrines du catholicisme, épurées et rajeunies par la renaissance des lettres sacrées et profanes. Le public, et non pas un homme, le public, éclairé à la longue par ce double flambeau, finirait par exiger lui-même l'abo-

(*) Erasm., Ep., lib. XX. ép. 53, apudRoscoE, t. IV, p. 212.

(*) De Rkiffenbkrg, Archives phil,, t. II, p. 224,

(») Id., ibid.

(*) Hënke. Dos Leben der Erasmus, von Buriffitt/, t. I, ç. xxvu et vîax.

30t KKASME KT LKS HOMMES DE SON TEMPS.

liliou dos al)us et le reil rosse luo ni des griefs; et, au lieu irune révolulion, anioiiorait dos réformes salulaîres et durables, qui reconslilueraient IVdiftce de TÈglise sur des bases nouvelles, sur dos hases dignes du progrès des lumières et de la haute mission du christianisme. Il est vrai que ce but ne fut pas atteint selon les vœux d'Ërasme; mais il est vrai aussi que rinihionoe du i>hiIosophe sur la destruction des abus fut immense, particnliorement aux Pays-Bas,

('/est à lui qu'on doit attribuer l'attitude relativement intelligente do CJiarlos-Quint, do Ferdinand I*'et de nos hommes d'I^ltat à IVgard du protestantisme en Allemagne. En se montrant toujours réformateur de la doctrine, jamais de la hiérarchie, il fut, du connnoncement à la fin, conséquent avec lui-même, et, sous ce rapport, disciple fidèle de Fécole de Deventer. 11 n'a jamais voulu jouer un autre rôle : rien de plus, rien de moins, n'a-l-il cessé de dire aux catholiques connue aux protestants.

On doit encore lui faire honneur de l'esprit de tolérance qui, en dépit dos édits sanguinaires de Charles-Quint, régnait dans les classes lettrées de la Belgique et servait de contrepoids à d'excessives rigueurs (*).

Une des publications les plus curieuses d'Érasme fut son Manuel du soldat chrvlivn [Knchiridion militis chrhtianï)^ dirigé contre l'ignorance, l'avarice et la corruption du clergé, contre les prati((uos su[)erstitieuses et les préjugés séculaires du catholicisme. Ce polit livre montre le christianisme dans toute la dignité et la beauté i\\\\ lui sont propres. Le courage avec lequel l'auteur se i)rononvait contre le faux zèle en matière de religion exi)lique le nombre d'advereaires qu'il s'attira. Mais les honnuos raisonnables, qui préféraient un christianisme pratique aux superstitions et à l'incrédulité

(*) Sur lîi tolérance d'Krasino, voy. sa correspondanco : ép. 4T7, f. 513; ép. C19, f. 745; ép. 79G, f. 012, éd. de Leyde, et B. Glasius, Yerhanddiug ocer Erasmus ah Nederlandsche Kn^klicrvor mer, dana Vcrhaiidcliuffcn van hei Haoffsche Genootschap, t. X, 2, p. 135 et suiv.

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de leur siècle , louaient et remerciaient le grand écrivain. Budé n'en parlait qu'avec la plus profonde estime, et Adrien YI, alors encore professeur à Louvain, partageait ce sentiment. Cela n'empêcha pas les moines et les fanatiques de le décrier comme une œuvre irréligieuse, et la Sorbonne de le condamner, ainsi que ceux qui voudraient l'acheter ou le vendre (^).

t< Dégageant la foi chrétienne de tous les ornements parasites, de toutes les frivoles et dangereuses additions dont l'avaient surchargée le laps du temps et l'intérêt clérical, il l'offrit aux regards dans sa vérité première f). » Le Christ, dit-il, rien que le Christ, voilà ce qui doit être le but constant de tous nos efforts et de toutes nos éludes; le Christ, c'est-àdire la charité, la simplicité, la patience, la pureté f).

V Encliiridion était un de ses premiers ouvrages ; il l'avait commencé vers la fin du xv® siècle, sur les conseils d'une femme très pieuse, qui, ayant grandement à se plaindre de son mari, espérait le convertir par l'influence de ce livre. L'intention d'Érasme était de remédier à l'erreur trop accréditée que la religion résidait dans les cérémonies et les observations prises à la lettre; ce qui était cause que la vraie piété était négligée (^. Cet ouvrage est dédié à un ami qui n'est pas nommé, mais qui vivait à la cour. La dédicace est un tableau saisissant de l'état déplorable où se trouvaient alors les doctrines et les mœurs des chrétiens et de leurs chefs f).

Dans le livre même, Érasme traite de folie le sentiment de ceux qui s'imaginent que la souveraine piété consiste à réciter un grand nombre de psaumes que souvent on n'entend point, il veut qu'on cherche surtout à en pénétrer l'esprit. Il y fait,

(*) Hkss, Erasmus von Rotterdam ^ p. 73-78, (*) Revue britannique, l. c, p. 123.

(») Erasmi 0pp., t, V, f. 23.

{*) De BuKiGNY, t. I, p. 288 et 289.

(*) I^s plus anciennes éditions étaient précédées d'une dédicace à Paul Voisins ; elle forme le n*» 329 des letti-es d'Èrasn^e dans la graude ^dvûoti d^il^^^^^A^^*^-

;)0() iKvsMF. Kl I i:s ]K)mmk:s dk S4»n temps.

sur les dévotions superstiliouses du peuple, une de ces cliai*ges à fond qui nous rappellent les plus violentes de YËIoge de la Folie. « L'un, dit-il, va faire tous les jours ses prières à saint Cliristoi>he et se met à genoux devant sa figure, dans la per* suasion que ce jour-là il ne lui ari'ivera aucun accident mortel; un autre va prier saint Koch, parce qu'il croit qu'il l'empecliera d'avoir la i)este; celui-(*i jeûne en l'honneur de sainte Apolline, pour n avoir pas mal aux dents; celui-là va voir un tableau de Job, parce ((u'il espère ainsi éviter la gale; quelques-uns destinent une partie de leur gain aux pauvres, afin que les marchandises qu'ils ont sur des vaisseaux ne périssent point par un naufrage; il y en a qui allument un c'ierge à saint lliéron à l'effet de retrouver ce qu'ils ont perdu; enfin, suivant nos craintes et nos désirs, nous donnons de l'occupation aux saints : saint Paul est chargé de faire en France ce que saint lliéron fait chez nous; et ce que saint Jacques cm saint Jean peuvent dans un pays, ils n'ont pas le pouvoir de le faire dans un autre. Ces sortes de dévotion, qui ne se rapportent point à Jésus-Christ, ne sont pas fort éloignées de la superstition des païens, qui offraient la dixième partie de leurs biens à Hercule pour s'enrichir, ou qui sacrifiaient un cocj à Esculape pour recouvrer la santé, ou qui immolaient un taui'e<iu à Neptune pour avoir une navigation heureuse (^). »

Celte attaque fil beaucoup d'ennemis à l'auteur. Ceux qui trouvaient leur intérêt dans ces démonstrations supei"Stitieuses le regardaient comme un ennemi déclaré de la religion catholique; et ce qui nuisit beaucoup à Ërasme dans l'esprit des catholiques, ce fut que, peu de temps après, Luther répéta les mêmes choses, en les accompagnant de doctrines hétérodoxes.

Le Manuel n'en eut pas moins un immense succès lorsqu'il parut f). Le savant Adrien Bailand, professeur à l'université

(») De Burigny, p. 292 et 293.

(•) La pi-exnici'c édition i)arut en 1518, à Louvain.

l'enciiiridion. 307

de Louvain et un des promoteurs les plus actifs de la Renaissance en Belgique, disait que c'était un livre d'or. Et en effet, à l'exception des attaques contre les abus du catholicisme, il renferme des leçons du christianisme le plus pur. Barland citait un célèbre prédicateur d'Anvers qui, dans une assemblée de gens de grande distinction, avait soutenu que cette publication ne contenait pas une page qui ne fournît le sujet d'un bon sermon. L'évéque de Baie l'estimait tant qu'il le portait toujours avec lui. Pierre Mosellan, célèbre professeur de l'université de Leipzig, faisait lire à ses élèves le Manuel d'Érasme avec le traité de Doctrina clirisiiana de saint Augustin et d'autres ouvrages des Pères. Mais Ignace de Loyola en défendit la lecture aux membres de sa société, et Saint- Cyran, dont les sentiments étaient si opposés à ceux des jésuites, le jugeait avec la même sévérité (^).

Cependant la célébrité du Manuel fut si grande qu'on le traduisit dans les principales langues de l'Europe, en français, en allemand, en espagnol, en italien. Ces traductions valurent à l'auteur un redoublement de colère de la part des moines et des théologiens, surtout en Espagne, où néanmoins il trouva un apologiste dans Louis Coronelli. Trois ans après la mort d'Érasme, la Sorbonne, de tout temps mal disposée pour lui, décida, le dernier de janvier 1539, qu'il fallait supprimer le Manuel comme pernicieux à la religion catholique. L'arrêt fut exécuté au parvis de Notre-Dame, au son de la grosse cloche. Il est vrai que cette condamnation ne tomba que sur la traduction, qui était fort différente de l'original f).

On censurait dans ce livre, d'une manière toute spéciale, deux propositions : l'une, par laquelle Érasme paraît faire consister les supplices de l'enfer dans les seules peines spirituelles, l'autre où il déclare que le monachisme n'est pas une piété.

(^) De Buriony, p. 299-302.

(«) lD.,p. 306.

308 KKAS.MK KT LKS HOMMES DE SOX TEMPS.

I/aiiiRv iiiciih' (lù i>arut la i>reiuii'rc édition du Manuel du soldai chrétien, Krasino roriil à Louvaiii la visile d'un savant prcifesscur dVloquonce à l'uni voi-sité d'Erfurl, du célèbre Eoban llesst?, qui, à Tàij^e de dix-sept ans, avait laissé entrevoir le grand talent ({ui devait le placer au premier rang des poètes latins de son siècle. Tout le monde alors aspirait à faire la connaissiuue de Tillustre philosophe de Rotterdam; une lettre de sa main équivalait à un diplôme de docteur; le voir vl Tentendre personnellement était un honneur brigué par des princes.

liesse voulait, lui aussi, partager cet honneur, et ni la longueur des <lislances, ni les frais d'un tel voyage ne purent le détourner de ce désir. A peine fut-il arrivé à Louvain que, de Tauberge où il était descendu, il adressa au grand lionnne une é[>itre en vers pour lui exprimer les sentiments de vénération qu'il éprouvait. Érasme le reçut assez froidement, i>arce cpi'il se trouvait dans un moment de mauvaise humeur causée par l'étal de sa santé, par un trop grand nombril de visiteurs cl par une accunmlation de travaux littéraires dont il n'aimait pas à être distrait. Et pourtant liesse ne regretta pas i)lus les fatigues de son voyage qu'il ne modéra le respect dont il se croyait redevable au philosophe. Apres connue avant, il resta un de ses admirateui'S les plus passionnés, recommanda ses écrits et ju'il même sa défense en publiant une satire mordante contre un de ses adversaires. Ërasme se hâta de lui adresser ses excuses et de payer un juste tribut d'éloges à ses talents poétiques (^).

Sept ans avant la visite de liesse, Érasme en avait reçu une autre et celle-ci bien étrange : En 1511, deux Picards de la Bohême se rendirent à Anvers, afin de le consulter; ils lui remirent un exenq>laire de leur théologie inq)rimé à Nuremberg, le prièrent de leur signaler les erreurs qu'il pourrait y rencontrer et promirent de respecter ses avis, en ajoutant

(*j Lossius, H. Eoban liesse uud seine Zeitgcnossax , Gotha, 1797, p. 83 et 84.

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