Épitre CXCV
tions électorales qu'il y avait de quartiers (seize) et, ce qui montre bien le caractère démocratique du mouvement, au lieu de deux consuls, toujours pris dans la noblesse, ils élurent un patrice, Jordan Pierloni, frère de l’anti-pape Anaclet. L'ère nouvelle fut datée del’« Annus renovationis Sacri senatus » (1148). Enfin, remettant en vigueur le décret de. Pascal IT au synode de Sutri, ils prononcèrent la disjonction du temporel du Pape et transférèrent ses droits réguliers au patrice. C'était établir une sorte de république. Eugène II refusa de reconnaitre ce nouvel état de choses et quitta Rome.
Pendant que le Pape allait de ville en ville en quête d’alliés, Arnauld se mit à prècher dans la capitale du monde catholique son évangile de la pauvreté. Il tonna, du haut du Capitole, contre les exactions et la licence des hauts dignitaires de l'Église : « Aux cardinaux, « raconte Jean de Salisbury, il reprochait publiquement « leur orgueil, leur avarice, leur hypocrisie, disant que « leur collège ne représentait pas l'église de Dieu, mais « une caverne de brigands, et qu'ils jouaient le rôle des « Scribes et Pharisiens vis-à-vis du peuple chrétien. » Bientôt, il s’attaqua au Souverain Pontife lui-même, disant « qu’il n’était pas ce qu'il professait être, l'homme « apostolique et le pasteur des âmes, mais un homme « sanguinaire, bourreau des églises, oppresseur de l'in- « nocence, qui maintenait son autorité par le meurtre et « l'incendie »! Il concluait en déclarant que l’on ne doit ni obéissance, ni respect à ceux qui, se donnant pour apostoliques, n’imitent pas la vie des Apôtres et qui, en outre, veulent réduire en servitude Rome, le siège de l'Empire, la source de la liberté, la maîtresse du monde.
Ces doctrines trouvaient faveur, non seulement auprès du peuple et de la petite noblesse, mais encore auprès des religieuses et du bas clergé (capellani), comme le prouve un bref d'Eugène IIT, daté de Brescia, le 15 août 1548. Cette agitation démocratique, au sein des
paroisses de Rome, se prolongea jusque sous le pontificat d'Alexandre IT et favorisa longtemps encore le recrutement du parti des «Arnoldistes » ou « Lombards ».
Mais le chanoine de Brescia allait plus loin encore : Il revendiquait, pour le prince, les droits régaliens, détenus par les évêques, et déclarait que les clercs, possesseurs de biens temporels, sont damnés ipso facto. Appliquant ces principes à l’état romain, il soutenait que le pape n'avait droit qu'aux prémices, dimes et offrandes volontaires des fidèles et au jugement des affaires ecclésiastiques. Tous les droits civils et politiques appartenaient au Sénat et au patrice, représentant du roi des Romains. Ainsi, par une démarche hardie, Arnauld associait à ses projets de réforme religieuse le programme d’une restauration des libertés publiques. Il avait conclu avec le parti populaire une alliance. « Arnauld, dit son « biographe, s'était engagé par serment à soutenir l’hon- « neur de la Ville et de la République, et, en retour,le « peuple romain lui avait promis aide et conseil envers « et contre tous, notamment contre le seigneur Pape! » En effet, Arnauld était consulté tous les jours par le Sénat et par le suprème conseil pour la rédaction des lois ou l'expédition des affaires importantes. C’est ainsi qu'Arnauld de Brescia, comme plus tard Savonarole à Florence ou Calvin à Genève, sans aucun titre ni emploi, par le seul ascendant de sa sainteté et son éloquence, était devenu le chef réel de la Rome pontificalef.
Comment Arnauld conciliait-il ce programme politique avec ses idées de réforme religieuse? Voulait-il substituer à l'autorité d’un pape-roi celle d’un empereur, roi des Romains? Ou bien, au contraire, pensait-il rendre à la république romaine son indépendance vis-à-vis du Pape et de l’empereur et ramener l'évêque de Rome à l’exercice de ses fonctions spirituelles? Il semble, d’après une
4. Eugène IT fait allusion à cette organisation, dans sa lettre à Wibald, 20 septembre 4152.
curieuse lettre de Wezel, partisan du Sénat, à l'empereur Frédéric Barberousse, qu'Arnauld penchait vers la seconde solution.
C’est aussi l'avis de M. Gebhart, qui est si compétent
dans ces questions italiennes. « La théologie personnelle
d’Arnauld, dit-il, n’aboutissait ni à l’hérésie ni au schisme, il n’avait qu'une pensée : fonder à Rome le régime communal, couronner sur le Capitole la royauté du peuple. Mais si le citoyen de Brescia avait pu détruire les droits féodaux de son évêque, sans allumer la guerre religieuse, à Rome, pour arracher au Pape sa suzeraineté temporelle, c’est l'Église même qu'il fallait déposséder. Il fallait, d'abord, résoudre d’une façon révolutionnaire le problème qui s’imposait à la chrétienté depuis l’époque carolingienne. L'Église et son premier pasteur pouvaient-ils, dans l’état présent du monde, renoncer à la puissance séculière? Tout était remis en question. C'était le catholicisme même, tel que l’avait façonné une longue et tragique histoire qu'il fallait réédifier de la base au sommet.
« Ce que nous savons des harangues d'Arnauld nous le montre tribun et apôtre, prèchant la simplicité et la pauvreté de la première Église, déniant aux moines et aux clercs le droit de propriété, réclamant les biens du clergé pour la commune populaire. Il soufflait donc en même temps sur les deux grands luminaires : par là, il enlevait au Pape sa souveraineté féodale et à l’empereur la capitale mystique du saint Empire romain, »
Mais, hélas! le hardi chanoine de Brescia n'avait, pour
réaliser un tel programme de réforme, que son éloquence et l’appui de quelque milliers de partisans, recrutés dans la petite noblesse de province, la bourgeoisie et le bas clergé. Et il avait contre lui presque tous les
4. Gebhart, Introduction à l’histoire du sentiment religieux en Italie.
Paris, 1884.
évèques et abbés, le Pape en tête; beaucoup de grands seigneurs, parents des cardinaux. Quant à la masse du peuple, ignorante et mobile, elle se porterait d'un côté ou de l’autre, au gré de ses passions ou de son intérêt. Tout dépendait de Frédéric Barberousse. Si l’empereur soutenait Arnauld, il pourrait le faire triompher; mais, s’il dédaignait l'alliance du parti populaire, il serait fatalement vaincu. On sait combien éphémère était la popularité dans les républiques italiennes.
En septembre 1152, Arnauld de Brescia était encore le vrai maître à Rome, tandis qu'Eugène IIT errait à distance respectueuse de sa capitale. Deux mois après, les Arnoldistes furent battus aux élections municipales et le nouveau Sénat, ne songeant qu'aux intérêts de la cité, se préoccupa de faire la paix avec le Pape. D'autre part, celui-ci conclut à Constance (mars 1153), un traité, qui ruinait tous les projets d'Arnauld. Frédéric Barberousse demandait la couronne impériale au Pape et non pas au Sénat romain. En retour, il promettait à Eugène IIT de « ne pas faire la paix avec ce dernier, sans son assenti- « ment et d'employer ses forces à soumettre les Romains « au Souverain Pontife, et de maintenir l’honneur et les « droits régaliens du Saint-Siège.
La mort du Pape (8 juillet 1153), suivie de près par celle de saint Bernard (20 août), et le pontificat d’Anastase donuèrent à Arnauld de Brescia un répit de deux années, pendant lesquelles il continua à prêcher sa réforme. Mais l'élection de l'anglais Breakspeare, comme Pape, sous le nom d'Adrien IV, vint redoubler l’antagonisme entre le parti papalin et les Arnoldistes. Le nouveau Pontife, aussi habile qu'énergique, resserra l’alliance avec l'empereur. Fortifié dans le Vatican, il soutenait une lutte armée contre le Sénat, qui refusait de lui rendre le pouvoir. Dans une de ces rixes, un cardinal ayant été blessé par un parti de Lombards, Adrien IV lança l’interdit sur la ville. C'était la veille du jour des Rameaux.
On connait la mise en scène terrible que l'Église appliquait dans ce cas. À minuit les cloches réveillèrent les habitants par leur tintement et les évêques et prêtres se rendirent dans leséglises à la lueur des torches. On dévoila l'image du Crucifié et partout les chœurs répétèrent : « Seigneur, ayez pitié de nous! » Puis en décrocha les crucifix et statues des saints pour les coucher par terre, on alla cacher les reliques dans les caveaux et du haut de la chaire, l'évêque interdit de faire aucun acte de culte, jusqu'à ce que le sacrilège eût été expié. Les portes des églises furent fermées. Désormais, plus de messes, plus de sacrements, plus de sonneries de cloches, plus de viatiques, ni de prières pour les mourants. Un silence de mort s’étendit sur la ville entière. Le peuple, encouragé sans doute et consolé par Arnauld et les capellani, supporta l'interdit un jour, deux et même trois; mais, le mercredi saint, il n’y tint plus. Pâques approchait, et les Romains ne pouvaient se faire à l’idée que ce jour-là, qui était un jour de fête pour tous les chrétiens, ils resteraient plongés dans la tristesse. Le mercredi saint, une députation du Sénat alla trouver Adrien IV pour demander grâce; le dur pontife mit pour conditions à la levée de l’interdit, qu'Arnauld de Brescia se soumettrait ou qu'on l’expulserait. Les sénateurs, violant le pacte conclu un an avant, sacrifièrent l'idole du peuple.
Le soir même, Arnauld accompagné de quelques amis fidèles, quittait Rome, se dirigeant vers le nord. Arrivé à Bricola (val d'Orcia), il tomba entre les mains du cardinal Oddo de Brescia, un de ses ennemis jurés, mais fut délivré par un Visconti de Campagnatico, qui le recueillht dans son château. Cependant, le Pape, retranché derrière les murailles de Civita Castellana, négociait avec Frédéric Barberousse pour qu’il protégeàt sa rentrée à Rome et lui livrât son terrible adversaire. L'empereur prêta entre les mains des cardinaux délégués par Adrien IV le serment d'usage et, sans générosité, comme sans prévoyance, sacrifia le tribun, qui aurait pu lui être si utile auprès du
part populaire. Puis, en saisissant un des Visconti comme otage, il obtint qu'on lui remit le fugitif.
Arnauld fut ensuite livré par Frédéric à Pierre, préfet de Rome, qui était dévoué au Pape (avant le 7 juin) et jeté, par ordre d’Adrien IV, dans les cachots de Civita Castellana, sur les bords du Tibre. C'est là qu'il fut condamné à mort, sans forme de procès. Un poète latin bergamasque A ain nous à conservé quelques RS sur la fin du réformateur.
Comme on faisait les apprêts du supplice et qu’on allait lui mettre la corde au cou, un prêtre lui demanda s’il voulait rétracter sa doctrine et confesser ses fautes. Il-répondit, avec intrépidité, que ses idées lui paraissaient salutaires et qu'il n’hésitait pas à souffrir la mort pour des discours dans lesquels il n'y avait rien d’absurde, ni de nuisible. Sur quoi, le juge pontifical le retrancha de l'Église militante. C'est alors, que le martyr fit cette belle réponse : « Tu peux. bien me retrancher de l'Église « militante, maistu ne saurais m’exclure de l’Église triom- « phante, où Dieu seul est juge
I demanda quelques minutes pour prier, se mit à genoux et fit une prière mentale; après quoi, il fut livré au bourreau. Celui-ci, après lavoir pendu, livra le corps aux flammes, avec plusieurs copies de ses écrits et, ensuite, on jeta les cendres au Tibre.
C’est ainsi que mourut Arnauld de Brescia, à cinquantehuit ans, martyr de ces deux belles causes : l'amélioration de l'Église chrétienne, par le retour à la pauvreté apostolique et l'abolition du pouvoir temporel des évêques. Mais ilne mourait pas tout entier; il fit école en Italie et dans le Midide la France par sa prédication et par son martyre. Les Lombards ou Arnoldistes!, les Apostoliques et les Franciscains de la stricte observance continuèrent ses efforts pour la réforme disciplinaire.
1. La secte des Arnoldistes ou Lombards est mentionnée dans les - bulles des Papes ou les décrets des conciles jusqu’au x siècle.
Mais peu à peu, par suite des résistances opposées à ses demandes de réforme, le prêtre Brescian s'était laissé entraîner sur le terrain politique. Animé de l’esprit d'indépendance des cités lombardes, imbu des souvenirs de la Rome antique et fixé sur l'authenticité de la prétendue Donation de Constantin au pape Silvestre, il réclama, le premier au moyen âge, l'abolition du pouvoir temporel et tenta la restauration de la République romaine sur une base démocratique. Il respectait d'ailleurs le pouvoir spirituel du Pape, à condition qu'il fût vraiment apostolique, et lui laissait la Cité Léonine, comme garantie d'indépendance. Ses idées politiques furent reprises par le parti gibelin. Frédéric IT et Marsile de Padoue les accentuèrent et les développèrent, comme nous le verrons dans un chapitre suivant. Dante, surtout, dans son « De Monarcha », reprit, avec une nuance plus impérialiste, le programme d'Arnauld pour la séparation des deux pouvoirs.
C'est le sort de tous les prophètes, que leur mérite n’est reconnu que très tard dans leur propre pays. C'est seulement au xix° siècle que les Italiens ont salué dans le martyr de 1153 un de leurs grands citoyens, le précurseur de l'indépendance de l'Italie. Le poète florentin Nicolini l'avait déjà pris pour le héros d’un de ses drames (1843). Les Romains, affranchis de la domination papale, ont placé son buste au jardin de Monte-Pincio (1873) et Brescia, sa vilie natale, lui a élevé 1882) une belle statue sur le socle de laquelle on lit ces mots : Ad Arnaldo, al precorsore, al martyre del libero Italico pensiero, Brescia sua decretava, tostorevendicata in liberta.
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