‹ Les précurseurs de la réforme et de la liberté de conscience dans les pays latins du XIIe au XVe siècleChapitre 21 sur 92 · Voir D. Vaissette, Histoire du Languedoc, t. VIT, p · texte numérisé non relu

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parole ardente et la logique serrée d’Abélard. Le maître, de son côté, remarqua ce disciple assidu à l'étude des Écritures, à l'esprit perspicace, à la parole facile et méprisant le monde. Et il s'établit entre le professeur breton et l'étudiant italien une étroite amitié qui devait se montrer à l'épreuve de l’adversité.

A vingt-cinq ans, Arnauld retourna à Brescia et y poursuivit la carrière ecclésiastique, jusqu'à ce qu'il fut ordonné prêtre. Admis quelque temps après dans un chapitre de chanoïines, il mena pendant dix ans une vie obscure, mais soumise à la règle de Saint-Augustin; il partageait son temps entre les offices du culte, la méditation des Écritures, l’étude des canons de la discipline et les pratiques ascétiques. Affligé, comme tous les prêtres sérieux, de la mondanité des prélats et du relâchement des mœurs du clergé, 1l rêvait sans doute, pendant les longs offices de matines, de l'Église pauvre, pure et puissante des Apôtres et se demandait s'il n’y avait pas moyen de ramener l'Église à cet âge d'or. C'est ainsi que, dans la solitude relative de la vie canonique et par l’étude des Actes des Apôtres et des Prophètes, ilse préparait à la carrière militante, où il allait entrer. Tout à coup, vers 1136-1137, il parut sur la scène publique en réformateur du clergé, pendant ane absence de l’évêque de Brescia, Manfred.

« Arnauld, nous dit l’auteur de l'Historia pontificalis!, « les Écritures et les canons de discipline à la main, « démontrait au peuple « que les évêques, en s’occupant « d’affaires séculières, négligeaient la mission religieuse, « qu'ils avaient reçue de Jésus-Christ, il enseignait que « l’Église doit rester pauvre et que ses richesses sont la « cause principale de sa décadence. »

La prédication de l’austère chanome fut bien accueillie du peuple de Brescia qui, aux élections suivantes, choisit

1. Jean de Salisbury, Historia pontificalis, dans les Monumenta Germaniæ historica, t. XX, p. 5371.

LES RÉFORMATEURS RADICAUX ai '

pour consuls Persico et Ribaldo, partisans de la réforme ecclésiastique. Ceux-ci interdirent aux clercs la participation aux fêtes mondaines et revendiquèrent pour le magistrat l'exercice des droits réguliers et le droit de patronage sur les bénéfices.

À son retour, l’évêque fut bien surpris, mécontent; et apprenant qui était le promoteur de cette réforme, résolut de prendre sa revanche. Au concile de Latran, qui se réunit peu après (janvier 1139), il accusa Arnauld d'avoir fomenté un schisme à Brescia, et enseigné que les sacrements, conférés par des prêtres immoraux, étaient sans valeur. Le chanoine fut cité à comparaitre devant une commission du Concile. Sur le second chef, Arnauld n'eut pas de peine à se disculper et fut acquitté, car un Concile qui venait d'interdire aux fidèles d'assister à la messe, célébrée par des Nicolaïtes, c'est-à-dire des prêtres mariés, ne pouvait guère, sans être taxé d'inconséquence, le condamner sur ce point. Mais, sur l’article du pouvoir régalien des évêques, il fut convaincu d’avoir agi en schismatique et, comme tel, dépouillé de sa prébende; on lui interdit la prédication et lui donna le choix entre la réclusion perpétuelle et l'exil (août 1139).

Arnauld opta pour l'exil et dirigea ses pas vers la France, où l’attirait son maître admiré. Abélard se trouvait engagé dans une nouvelle controverse avec Guillaume de Saint-Thierry et saint Bernard, à propos de son «Sic et non»,et de sa « Theoloqia christiana ». Le disciple trouva maitre Pierre, accablé par les soucis plus que par l'âge (iln'avait alors que soixante et un ans), indigné des vices, de l'ignorance et de la superstition qu'il avait constatés dans les monastères de Saint-Denis et de Saint- Gildas, et décidé à rompre ses dernières lances contre le

-libertinage des clercs et contre la vénération des faux

miracles. Pourtant Abélard, chez qui la tendance méditative prenait le dessus, se serait contenté de répondre par des pamphlets aux épitres virulentes de l’abbé de

Clairvaux,.si son fougueux disciple ne l’avait poussé à une action décisive. Il pria l'archevêque de Sens de convoquer dans cette ville un synode, pour lui permettre de répondre publiquement à ses accusateurs. |

Le Concile se tint, pendant le carème de 1140, sous la présidence d’un légat du Pape, en présence du roi de France, Louis VII, et de nombreux évêques et abbés. Saint Bernard y produisit dix-sept propositions tirées des livres d’Abélard et qui, d’après lui, « sentaient l’hérésie »:

Quel moment solennel ce dut être que celui où l'abbé de Clairvaux et M° Abélard firent leur entrée dans la salle du Concile! Ce n’était pas un spectacle banal, en effet, de voir aux prises ces deux hommes, les plus renommés de leur siècle, ici le défenseur de la cause de l'autorité et de l’orthodoxie, là le champion de la raison et du libre examen, ici l'éloquent prédicateur de la Croisade, là le dialecticien vainqueur dans tant de joûtes scolastiques; tous deux également austères et épris de l'idéal de la vie religieuse. Lequel des deux sortirait vainqueur de ce duel d’un nouveau genre?

Mais l'attente générale fut trompée ; au moment où la discussion allait s'engager, M° Pierre refusa de répondre et se retira, en déclarant qu'il ne reconnaissait d'autre juge que le Pape. Malgré cet appel, le Concile passa outre et condamna quatorze des thèses incriminées; le Pape confirma le jugement du Concile de Sens et condamna Abélard et son disciple Arnauld à la prison perpétuelle (16 juillet 1140).

Qu'or se figure la douleur et l’indignation de l’ardent Italien, en assistant, impuissant, à la déroute de son maitre! Tandis que ce dernier, excommunié et las de la lutte, allait chercher la paix à Cluny, auprès de Pierre le Vénérable, Arnauld resta sur la brèche.

Il retourna à Paris, sur la montagne Sainte-Geneviève, théâtre des premiers succès d’Abélard, et là, près l’église.

Saint-Hilaire !, il ouvrit un cours pour les écoliers pauvres, ceux qui allaient mendier des aumônes de porte en porte.

« Arnauld, dit le même chroniqueur, exposait les « Saintes Ecritures. Il enseignait des choses, en général, « conformes à La loi du Christ, mais qui différaient beau- « coup des mœurs des chrétiens d'alors. Il ne ménageait « pas les reproches aux évêques, à cause de leur cupidité, « et surtout de la souilluredeleur vie et parce qu'ils s’ef- « forcent d'édifier l'Église de Dieu par le sang. » End’autres termes, à Paris, comme à Brescia, il professait la thèse de la nécessité de ramener l'Église à la pauvreté et à la vertu, et ayant ressenti vivement les affronts faits à son maître, accusait l'abbé de Clairvaux d’être un amateur de vaine gloire. Ce dernier, à son tour, le dénonça à Louis VIT comme un « séducteur de la jeunesse, à tête de colombe, à queue de scorpion » et réussit à le faire expulser du royaume de France.

Notre réformateur, banni pour la deuxième fois, se réfugia à Zurich, dans cette Suisse, asile de la liberté et hospitalière de tous temps aux proscrits. Le chanoine de Bresciareçut bon accueil des chanoines de Saint-Augustin, établis au couvent de Saint-Martin et, y trouvant une école, reprit son enseignement et, sans doute aussi la prédication. Le bruit de ces nouveaux succès vint aux oreilles de saint Bernard; il dénonça derechef Arnauld à l’évêque de Constance par une lettre acrimonieuse, mais où l’on discerne pourtant une certaine estime pour son adversaire. «Plût à Dieu que sa doctrine fût aussi « saine que sa vie est austère. Or, sachez-le, c’est un « homme qui ne mange ni ne boit, mais, jeûnant avec le « diable seul, il a soif du sang des âmes! C’est un loup « déguisé en brebis. Cet ennemi de la croix du Christ a « coutume d’allécherles riches et puissants par ses discours

1. Les vestiges de cette église se voient encore à l'angle de la rue Valette (jadis rue des Sept-Voies) et de la rue Delanneau (jadis rue du Mont-Saint-Hilaire).

« mielleux etses feintes vertus ; une fois qu'il aura capturé « leur faveur, il soulèvera le peuple contre le clergé, contre « les évêques même et bouleversera tout l’ordre ecclésias- « tique!. » Comme conclusion, il conseillait à l'évêque de jeter Arnauld en prison, afin qu'il ne pût pas porter le trouble ailleurs.

Hermann d'Arbon, l’évêque, n’osant résister au tout-puissant abbé de Clairvaux, et pourtant s'intéressant à sa victime, le congédia en le recommandant au cardinal Gui de Castello, qui était alors à Passau. Arnauld ne perdit pas au change : admis à titre d'hôte, il gagna l'estime du cardinal et fut souvent consulté par lui sur des questions de discipline. En vain, saint Bernard, par une deuxième lettre plus violente encore, essaya-t-il de discréditer Arnauld. Gui de Castello, qui savait à quoi s’en tenir, servit au chanoine de Brescia de médiateur pour se réconcilier avec le Pape. |

Arnauld obtint à Viterbe (printemps de 1148) une audience d’Eugène III, qui le releva de son excommunication, à condition de faire pénitence au tombeau des martyrs Pierre et Paul et dans sept paroisses de Rome et de garder le silence. En conséquence, il revint à Rome, après avoir été exilé d'Italie pendant sept années, et s’acquitta de sa pénitence avec une telle ardeur, que bientôt la réputation de son ascétisme se répandit en ville. Mais, quant à la deuxième condition, il avait promis plus qu'il ne pouvait tenir et bientôt le spectacle de la conduite scandaleuse des hauts prélats et les réclamations du parti populaire lui firent reprendre la parole.

Ici, commença vraiment son rôle politico-religieux. A la suite du schisme d’Anaclet, les Romains, piqués d’émulation à la vue des cités lombardes libres, entre autres de Brescia, avaient réclamé l’affranchissement de leur commune. Ils restaurèrent le Sénat, en faisant autant de circonscrip-

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