‹ Les précurseurs de la réforme et de la liberté de conscience dans les pays latins du XIIe au XVe siècleChapitre 24 sur 92 · I. — VALDO (MORT VERS · texte numérisé non relu

I. — VALDO (MORT VERS

Nous commencerons par Pierre Valdo, qui, d’ailleurs, paraît bien être l’ainé. Les débuts et la fin de sa carrière sont enveloppés d’obscurité; par contre, nous avons sur les circonstances de sa conversion et sur son rôle de prédicateur populaire des documents, qui sont du commencement du xr° siècle et, par conséquent, presque contemporains !.

Le nom de Valdo semble indiquer qu'il était originaire

d’un pays très boisé, peut-être Le pays de Vaud, en Suisse

4. Voir Stephanus à Bellavilla (alias à Borbone) : De septem donis Spiritus Sancti. Anonyme de Laon, Chronique, dans les Monumenta Ger- . maniæ, t. XXVI, p. 441-449, écrite par un religieux de Prémontré,

(paqus Waldensis)!. Il était venu s'établir à Lyon et y avait fait dans le commerce une grosse fortune. Le moine Prémontré, avecsa prévention contre l'argent, avance qu’il l’avait amassée par l'usure, mais, celle-ci étant alors sévèrement interdite par les Lois de l'Église, s’il s’en fût rendu réellement coupable, on n’eût pas manqué de relever plus tard ce grief contre lui. Valdo était marié et avait deux filles. Il semblait que rien ne manquât à son bonheur: il était à l'apogée de la fortune et de la considération, lorsque la question du sens de la vie et du salut après la mort s’empara de lui. S'offrit-elle à son esprit par suite de la mélancolie qui envahit tout homme, quand il se voit sur l’autre versant de la vie? Ou bien le redoutable problème se posa-t-il, au moment où, dans un joyeux festin, il vit un des convives frappé de mort subite? Nous ne le savons, mais nous inchinons à ajouter foi à l’anecdote rapportée par le chroniqueur Laonnais.

« Un dimanche à la promenade, comme Valdès avait vu « la foule rassemblée devant un chanteur (yoculator), il « fut saisi de componction à ses paroles et l'emmena chez « lui, afin de l'écouter avec plus d'attention. » Or ce qu'il chantait était la cantilène de saint Alexis, une légende en vieux français, qui au x1° siècle était lue à l’église après l'office et, au siècle suivant, fut si en vogue qu’elle fut colportée par des jongleurs dans les châteaux et sur les places publiques*. Voici le sujet : un jeune Romain, de famille riche, le jour même de ses noces, est pris d’un tel dégoût de la vie, qu'il laisse là son épouse, distribue ses biens aux pauvres et part. en pelerinage pour la Terre- Sainte. Alexis est convaincu que la vie est courte et pleine de misère, et que, pour gagner le ciel, il faut ne « s’encombrer de nul avoir ».

4. La forme de son nom a beaucoup varié en France, Valdo, Valdus, Valdes: Wald, en allemand signifie forèt. (Voir E. Comba, Histoire des Vaudois, Introduction, 1898 ; Ir° partie, 1901. Paris, lib. Fischacher.)

9. Voir Gaston Paris, Élude sur la cantilène de saint Alexis, dans la

Bibliothèque de l'école des Hautes Études. Paris, 1872.

Quand son aveir lor at tot départit, Entre les povres s'assist dans Alexis, Reçut l’almosne, quand Dieu la li trasmit, Tant en retient, dont son cors puet guarir.

En saincte église converset volontiers, Chacune feste se fait acomungier.

Sainte Ecriture, ço estses conseillers; Del Deu service le ruevet esforcier,

Par nulle guise ne s'en veult esloignier.

Dès lors Valdo fut possédé du désir d’imiter saint Alexis. Le lendemain, de bon matin, il se rendit aux écoles de théologie, sans doute à l'école cathédrale et interrogea les docteurs sur les divers moyens d'aller à Dieu. Il voulait savoir quelle était la voie la plus sûre, la plus parfaite ?

Alors, l’un des théologiens lui réporidit par le conseil de Jésus au jeune homme riche : « S2 fu veux être parfait, va, vends tes biens et les donne aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis, viens el Suis-moi. » (Matth., xx1, 19.) Dès lors, son parti futpris.

Les relations de Valdo avec le clergé lyonnais ne se bornèrent pas là. La curiosité une fois éveillée par ce passage, il voulut connaitre le reste de saint Matthieu, puis comparer avec les autres Evangiles. Mais laissons parler l’un de ces clercs : « J’ai appris moi-même ces « choses d’un prêtre nommé Bernard Ydros qui, lorsqu'il « était jeune et copiste, écrivit en langue romane pour « le susdit Valdès, moyennant finances, les premiers « livres qu'ils avaient. C'était un grammairien appelé « Étienne d'Anse, qui les traduisait et dictait et j'ai vu « souvent ce dernier. Voici à quelle occasion : Un certain & riche Lyonnais, nommé Valdès, avait entendu lire les « Évangiles en latin; mais, étant illettré, il n’y comprenait « rien et fut curieux de savoir ce qui y était dit. II fit donc un « contrat avec les susdits prêtres : avec le premier pour « la traduction en langue vulgaire, avec l’autre pour la

VV PER | pe CE

« copie. Ce qui fut fait. Ils firent de même pour plusieurs « autres livres de la Bible et quelques textes de saint « Augustin, de saint Jérôme, de saint Ambroise et de « saint Grégoire, qu'ils ordonnèrent par chapitres et appe- « lèrent Maxrimes. Et, après avoir lu et médité ces livres « saints, notre richard prit la résolution d'observer la « perfection évangélique !. »

Deux voies s’offraient à lui : renoncer à sa fortune et entrer au couvent ou vivre dans un ermitage; ou bien, à l'instar des Apôtres, rester dans le monde, mais sans vivre suivant le monde et prêcher d'exemple. Ici, la recherche du salut personnel, dans l'isolement; Ià, faire son salut avec celui des autres, Valdo, et c’est là son originalité à une époque où la grande majorité des honmes religieux affluaient dans les monastères, opta pour le salut en commun et par là, malgré lui, il allait devenir réformateur. « Allant trouver sa femme, nous dit la « chronique de Laon, il lui donna à choisir entre ses « biens mobiliers et ses immeubles, qui étaient considé- « rables : terres, prés, forêts, vignes, moulins... Celle-ci, « quoique très attristée, opta pour ces derniers. Alors « Valdo fit trois parts de sa fortune mobilière : il rendit « ce qu'il avait acquis injustement; avec une seconde et « large part, il dota ses deux jeunes filles et les fit entrer, « à l'insu de leur mère, dans un couvent de Fontevrault. »

Mais la plus grosse part fut réservée aux pauvres. Une grande famine, en effet, désolait alors la France et l'Allemagne. Valdo fit distribuer à tout venant du pain, du ragoût et de la viande, trois Jours par semaine, de la Pentecôte jusqu'à la fête de saint Pierre ès Liens (1° août). Et, le jour de l'Assomption, après avoir fait aux pauvres dans les faubourgs de grandes largesses d'argent, il se mit à prècher ainsi :

« Personne ne peut servir deux maitres : Dieu et

1. Stephanus a Bellavilla (seu à Borbone), De Seplem donis Spirilus Sancti, tit. VII, 31.

« Mammon. À ces mots, beaucoup de gens accoururent « et pensèrent qu'il était devenu fou; mais lui, montant « sur un tertre plus élevé : « Citoyens! mes amis, s’écria- « t-il, je ne suis pas fou, comme vous le croyez; mais, Je « me suis vengé de ces ennemis de mon âme, qui l'avaient « asservie, en sorte que j avais plus souci de l'argent que « de Dieu, et je rendais hommage à la créature plutôt « qu'au Créateur. Je sais que beaucoup me blämerontd’avoir « déclaré cela en public; mais j'ai agi ainsi à cause de « moi et de vous-même : à cause de moi, afin que ceux « qui désormais me verraient posséder de l’argent, disent « que je suis insensé, et à cause de vous, afin que vous « appreniez à mettre votre espérance en Dieu et non pas « dans les richesses!. »

Toute la réforme Vaudoise est contenue dans ces paroles. Et il n’y avait pas là une vaine parade, Valdo, à l'instar de saint Alexis, s'était fait vraiment pauvre; car, quelques jours après, comme en revenant de l'Église il rencontrait un bourgeois de ses amis, il fut réduit à lui demander un morceau de pain pour l'amour de Dieu. Celui-ci le conduisit à son hôtel et lui dit : « Tant que je serai en vie, je te fournirai le nécessaire. » Bientôt la nouvelle de cet événement d’un millionnaire devenu mendiant se répandit en ville et vint aux oreilles de M*° Valdo.

Celle-ci, soit par sincère affection pour son mari, soit par amour-propre, en devint comme folle et courut se plaindre à l’archevèque que Valdo eût demandé l’aumône à d'autres qu'à elle-même. L'évèque, ému jusqu'aux larmes ainsi que les assistants, manda devant lui Valdo et son ami : dès que sa femme l’aperçut, le saisissant par ses habits, elle lui dit : « Ne vaudrait-il pas mieux, Ô « homme, que ce fût moi plutôt que des étrangers, qui « rachetasse par des aumônes mes péchés envers toi? »

Ce récit n'est-il pas touchant dans sa naïveté? Les

1. Chronicon Laudunense, dans les Monumenta Germaniæ de Pertz, t. XX VII, 448.

paroles de M*° Valdo ont un accent de vérité, qui excluent la fiction. L'épisode ne prouve-t-il pas aussi le grand cas que les évêques faisaient du lien conjugal? Il est donc probable que Valdo retourna quelque temps chez lu.

Mais la vocation qui l’entrainait vers le peuple était irrésistble. Quelques amis partageant ce désir, il se les assocla pour aller, avec eux, lire et commenter des fragments des Évangiles en langue romane. Ils prêchaient sur les places, et même parfois dans des églises. C'est par là qu'il devint suspect au clergé, quoiqu'il fût d’ailleurs assidu aux offices d'Église; c'est que, comme l'a dit Bayle, « non content de faire des aumônes, il voulut aussi faire des sermons ». Or, l'Église catholique romaine a toujours revendiqué le monopole de la prédication !.

L’archevèque de Bellemains cita Valdo devant l'official et lui interdit de prècher, par le motif que, ni lui ni ses disciples n'étaient assez instruits et qu'ils n’en avaient pas reçu l'autorisation. À son grand étonnement, ce bourgeois illettré lui fit la même réponse que saint Pierre, cité pour la même cause devant le Sanhedrin de Jérusalem. « Jugez « vous-même s'il est juste devant Dieu de vous obéir « plutôt qu'au Seigneur, car nous ne pouvons désobéir à « celui qui a dit: « Allez par tout le monde, annonçant « l'Évangile à toute créature! »

Valdo continua donc ses lectures populaires de l'Évangile, sur quoi il fut, lui et ses adhérents, banni du diocèse de Lyon (1177).

Valdo, encore très attaché à l'Église, résolut d’en appeler au Pape, pour lui demander la permission, et entreprit le voyage de Rome, la ville natale de son saint

1. La prédication au xrr: siècle prit un tel essor et devint si lucrative qu'il se forma en plusieurs diocèses, par exemple à Rouen, des compagnies de‘prédicateurs laïques, qui affermaient à l’encan les sermons d’une paroisse ou diocèse; il fallut une décision d’un synode à Rouen (1314) pour faire cesser cet usage. Voir Abbé Bourgoin, {a Prédicalion au XII° siècle.

favori, Alexis. Les uns y ont vu une preuve de naïveté. « Demander cette autorisation, dit Michelet!, c'était de- « mander la permission de se séparer de l’Église. » On n'oublie qu'une chose, c’est que Valdo était toujours très bon catholique, assidu aux offices et que, comme 1l avait fait vœu de pauvreté, il ne pouvait être soupçonné de chercher, comme tant d’autres, dans la prédication des profits illicites. Dominique d'Osma et François d'Assise n’'agirent-ils pas de même une quarantaine d'années après ? D’autres ont douté de la réalité du voyage, à cause de certain épisode räconté par l’un des chroniqueurs.

Mais il est attesté par plusieurs témoins dignes de foi, Étienne de Belleville?, le Prémontré Laonnais et surtout Walter Map, le poète anglo-normand, quiles a rencontrés au II Concile de Latran (1179) : «.Je vis à ce Concile, « écrit-il, des hommes simples et illettrés, appeler Val- « désiens, d’après leur chef ci-devant bourgeois de Lyon. « Ils présentèerent au seigneur Pape (Alexandre II) un « livre en langue romane, qui contenait le Psautier avec « des gloses et la plupart des livres des deux Testa- « ments?. » [Il ne fait pas mention du moindre blàme. Le chroniqueur, qui n'était pas contemporain, en sait plus long que Walter Map et a sans doute embelli le récit. De suite après avoir raconté que le Pape, à ce Concile, condamna plusieurs hérésies et leurs fauteurs, il ajoute : « Quant à Valdès, le Pape l’embrassa, approuva le vœu « qu'il avait fait de la pauvreté volontaire: mais lui dé- « fendit, à lui et à ses compagnons, de s’arroger l'office de « prédicateur, à moins qu'il n’y fût autorisé par le clergé ». Ce récit — sauf le baiser — me parait vraisemblable et conforme aux actes du Concile et à la jurisprudence pontificale, en cette matière. Le fait est que le canon XXVII

Page 1