‹ Les précurseurs de la réforme et de la liberté de conscience dans les pays latins du XIIe au XVe siècleChapitre 50 sur 92 · FRANCISCAINS SPIRITUELS. — LES VAUDOIS ET LEURS TRAITÉS · texte numérisé non relu

FRANCISCAINS SPIRITUELS. — LES VAUDOIS ET LEURS TRAITÉS

Tandis que Frédéric IT etses légistes, Pierre des Vignes et Arnauld de Villanova, les Fraticelles et la secte des Apôtres allaient jusqu'a déclarer la guerre ouverte à la papauté pour réformer l'Église; un groupe de chrétiens, non moins désireux de régénérer le catholicisme par une vie conforme à l'Évangile, n'employèrent que des moyens pacifiques et, quoique persécutés, restèrent quand même attachés à l’Église catholique. Tels furent les Franciscains Spirituels (Observantins et Célestins) et les Vaudois : ils forment le centre de l’armée réformatrice.

Nous avons dit plus haut! que, malgré la déviation d'Élie de Cortone, secondée par le Saint-Siège, une forte minorité de l’ordre franciscain maintint énergiquement le principe de la pauvreté absolue de l'ordre. On les appela les Frères de la stricte observance, Observantins où Spirituels. Jean Borelli (de Parme), élu général de l’ordre (1248), est le type le plus pur de cette branche. Il commença par rappeler les proscrits d'Élie de Cortone : frères Egidio, Masseo, les derniers des amis survivants du Père Séraphique, et il s'efforça, dans sa visite aux maisons de province, de remettre en vigueur la règle de 1209. C’est sous son gouvernement que beaucoup de Spirituels adoptèrent la théorie apocalyptique de Joachim de Flore et la propagèrent en France.

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Hugues de Digne, un des bons prédicateurs de son temps, l'avait embrassée avec ardeur et la propagea sans crainte en Provence, surtout dans le tiers-ordre de Saint- François. Sainte Douceline, sa sœur, qui était sujette à des extases et avait grande réputation de sainteté, avait groupé autour d'elle une centaine de dames de Marseille, qui, comme elle, observaient la pauvreté de Jésus-Christ.

Malheureusement Gérard de Borgo San Donnino exagéra ces tendances dans son /ntroductorius ad Evangelium æternum. D'une simple interprétation des Saintes Écritures, il faisait une loi nouvelle, celle de l'Esprit, et déclarait abolie la loi du Christ. Son livre fut publié à Paris (125%). Immédiatement dénoncé à la Faculté de théologie par Guillaume de Saint-Amour, le grand adversaire des ordres mendiants, il fut censuré et déféré au tribunal du Pape. Des députés de l’université de Paris et des délégués Franciscains se rendirent à Rome: ces derniers réussirent à faire mettre hors de cause Joachim de Flore, en prouvant que les docteurs de Paris avaient falsifié le texte des écrits de l'ermite calabrais; mais l’Introductorius fut condamné par Alexandre IV, qui ordonna d'en brûler secrèetement tous les exemplaires. L'auteur fut interdit a divinis et exilé dans un couvent. Sa chute entraina celle de son maître et ami Jean de Parme : il dut donner sa démission de général au chapitre d’Ara Cœli (125%) et se retira au couvent de la Greccia (près Riéti), où il vécut jusqu’à quatre-vingts ans.

Un autre de ces Franciscains Spirituels, Fra Angelo di Chiarino (ou Clareno) (en 1337), également disciple de Jean de Parme, fut victime de son attachement aux doctrines Joachimites et de son courage à défendre ses coréligionnaires. Accusé d'hérésie sur la question de la pauvreté absolue de Jésus-Christ, il fut condamné à la prison perpétuelle (1274-1289). Délivré par le général Raymond

1. Voir Vie de sainte Douceline, par l'abbé Aubanès, Marseille, 1879.

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Gaufridi, il fut envoyé en Arménie pour prêcher l'Évangile aux schismatiques, mais lors de son passage en Syrie, persécuté par les Conventuels. Revenu en Italie, il fut protégé par Célestin V, mais à l'avènement de Boniface VIII, grand ennemi des Spirituels, obligé de se réfugier dans une île de l’Adriatique. Il trouva ensuite asile auprès du cardinal Orsini, à Pérouse. Sous Clément V, il se rendit à Avignon, auprès du cardinal Jacob Colonna, protecteur des Spirituels, puis retourna en Italie et alla mourir après une longue vieillesse à Sainte-Marie-d’Aspro (Basilicate) (1337).

Angelo de Chiarino à conservé le souvenir de ces persécutions que les Papes, à l’instigation des Conventuels, exercèrent sur ses frères, dans son Âis/oria septem tribulationum ordinis Minorum'. Suivant la méthode de Joachim de Flore, il résume en six périodes les vexations et souffrances de toutes sortes subies par les Franciscains de la stricte observance, depuis le xm° siècle, et annonce que la septième période, déja commencée, aboutra au triomphe de la bonne cause. Mais plus significatives encore sont les lettres, que le vaillant Franciscain ‘ adressait, du fond de ses prisons ou de ses retraites aux Spirituels, pour les engager à la résistance, et surtout la lettre qu'il adressa (1317) au pape Jean XXII, pour repousser les calomnies lancées contre eux?. Dans cette dernière il proteste de son attachement à la foi de l'Eglise romaine, la seule Église véritable ; mais il déclare nulle l’'excommunication lancée contre les fidèles imitateurs de saint François : « La vérité triomphe de tout, dit-il, « et est immuable ; par conséquent, nous ne nous sentons « ni apostats, ni hérétiques, à moins que cela ne soit une « hérésie de confesser ce que saint François à cru lui- « même au sujet de l'observation de sa Règle. La « lumière unique de tous les hommes est éteinte, mais

1. Voir Gebhart, l'Ialie myslique. Paris, 1899, p.186 et suiv. 2, Epistola excusaloria ad papam Johannem de fralrum calumniis.

« son origine reste dans le Père. La veine principale de « la doctrine est tarie, mais elle reste vive dans le Fils, « la source est tarie dans l’homme, mais lEsprit-Saint « demeure intarissable. »

Angelo de Chiarino a bien résumé l'Évangile franciscain dans la lettre suivante à ses Frères : « Le Christ « nous à parlé maintes fois et en différentes manières, « par les Pères, les apôtres, les prophètes, les martyrs, « mais, en dernier lieu il nous a parlé par son Fils séra- « phique saint François, qu'il a institué l'héritier de tous « ses autres témoins. Jésus-Christ a appelé François à « la pratique de la pauvreté parfaite, il lui a ordonné « d'adopter la règle évangélique... Chercher les choses « célestes et mépriser les terrestres, tendre à celles qui « sont en avant, là est notre vœu, le gage de notre « immortalité... Que si un roi ou un Pape nous ordonnait « quelque chose de contraire à cette foi, à cette charité, « à ces œuvres, nous obéirions à Dieu plutôt qu'aux « hommes. Le Christ, Sauveur unique, enseigne à tous, « par l'exemple de sa vie et de sa prédication divine, le « chemin du salut et de la justice. »

On voit, par ces extraits, qu’un grand nombre de Kranciscains Spirituels, tout en demeurant attachés au Pape, comme au centre de la chrétienté, s’efforçaient de régénérer l’Église par un retour sincère à la pauvreté et à l'Évangile de Jésus-Christ, tels que les avait pratiqués saint François. A leurs yeux, l'autorité de ce dernier est égale à celle des premiers Pères de l'Église et est supérieure à celle du Pape.

C’est par ce principe de la pauvreté et par leur respect pour les Évangiles et les Pères de l'Église, que les Vaudois ressemblent aux Franciscains. Pendant que les Franciscains se disputaient sur le degré de pauvreté à observer et que les Spirituels, les Apostoliques, les Fraticelles prêchaient au peuple l'évangile de saint François et l’apocalypse: de Joachim, les disciples de Pierre Valdo, d’une

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manière plus discrète et, pour ainsi dire à voix basse, propageaient les mêmes idées, chez les ouvriers des villes et des campagnes. Au x siècle, ils pénétrèrent dans les vallées du Haut-Dauphiné, descendirent par la vallée de la Durance en Provence; sur l'autre versant, ils envabirent le Piémont et le Milanais, où ils ouvrirent des écoles. Au commencement de ce siècle, ils étaient déjà nombreux à Metz et en Lorraine, et à la fin, ils étaient très répandus dans la Basse-Autriche, au sud du Danube. Quels étaient leurs livres? Quelle était leur doctrine? Qu'est-ce qui faisait le succès de leur propagande? Suivant l'exemple donné par leur fondateur, les «barbets » vaudois colportaient d'abord des versions ou paraphrases de la Bible en langue vulgaire. Ces versions étaient faites sur le texte de la Vulgate latine et étaient copiées sur des parchemins de petit format, faciles à cacher. D'après les manuscrits qui en ontété conservés aux Bibliothèques de Paris, Cambridge, Grenoble, Zurich, ils avaient traduit le Nouveau Testament et des fragments de l'Ancien dans les langues des différents pays où ils se répandirent : France, Italie, Allemagne. Pour la France, on à de leurs versions en patois provençal, Hégois et lorrain. Deux caractères nous y frappent : la prédilection pour les Évangiles et les Épitres et l'absence du Psautier. L'un des plus curieux est le manuscrit qui a été retrouvé par M. Lorédan-Larchey, à la Bibliothèque de l’Arsenal et qui a appartenu à Jacques d'Esch,un noble Messin. Nous renvoyons, pour sa description, au savant ouvrage de Samuel Berger. Il nous suffira de dire ici que ce précieux volume contient les Évangiles de la quinzaine d’avant Pâques, avec quelques Épitres du même temps et la paraphase attribuée à Haymon de Savigny, le tout en dialecte lorrain. Or, le pape Innocent IT, dans deux bulles adressées à l’évêque Bertram (1180-1212) et au chapitre

4. La Bible française au moyen âge. Paris, 1884, p. 40 et suiv,

de Metz, leur signale l'existence de conventicules dè laïques, qui se réunissent en secret pour lire la Bible en langue vulgaire. Voici comment il s'exprime dans la deuxième de ces bulles (1199) :

« Une multitude nombreuse d'hommes et de femmes, « séduite par une sorte de passion pour la Sainte Écri- « ture, s’est fait traduire en langue française les Évan- « giles, les Épitres de saint Paul, le Psautier, les Mora- « Jités sur Job et plusieurs autres livres, » Cette mention concorde, sauf le Psautier et les réflexions sur Job, avec le manuscrit de l'Arsenal, et les critiques les plus autorisés ont pensé qu'il y avait bien là un évangéliaire vaudois.

On retrouve, d’ailleurs, les Moralités sur Job, dans un autre manuscrit de la Bibliothèque nationale en patois liégeois. Mais il vaut la peine de compléter la citation de: la bulle : «Il est vrai, ce désir de comprendre la Sainte « Écriture n’a rien que de louable. Informez-vous donc « avec soin, pour savoir qui est l’auteur de cette ver- « sion, quelle à été l'intention du traducteur, quelle est la « foi des lecteurs, quelle est la cause de cet enseigne- « ment et s'ils vénèrent l'Eglise catholique ?... En effet, « il a été sagement édicté par la loi divine, que toute bête « qui toucherait à la sainte montagne devrait être lapi- « dée. Veillez donc à ce que ceux qui n'auront pas voulu « obéir de bon gré, apprennent à se conformer même « malgré eux. »

Singulère exégèse que celle qui applique à des traducteurs de la Bible un texte disciplinaire relatif au Sinaï! Et triste moyen que de faire appel à la force du bras séculier contre des lecteurs des Saintes Écritures.

Malgré ces condamnations du Pape et des évêques, les Vaudois continuèrent à traduire les livres bibliques dans la langue vulgaire des pays où ils s'étaient répandus. En dépit du temps et des autodafés de l’Inquisition, il ne reste pas moins de sept versions du Nouveau Testament

en langue provençale, en catalan, en dialecte des vallées du Piémont où en bas-allemand. Une des plus curieuses est le Nouveau Testament conservé à la Bibliothèque de Carpentras. Il faut mentionner aussi sous cette rubrique les Trecenas ou treizaines, péricopes des Évangiles, à l'usage du culte des cinquante-deux dimanches, à l'instar du Missel catholique.

Les Vaudois composèrent aussi des traités de morale ou d'édification', ou « livres de piété ». Les uns sont des imitations d'ouvrages catholiques, par exemple le Traité des Vices et des Vertus (manuscrit de Cambridge), qui n’est qu'une traduction de la Somme le Roy, du Dominicain Laurent. D’autres sont des extraits des maximes de Pères, par exemple, la Penitenza et le Vergier de Consolacion, qui représentent sans doute les recueils d'aucloritates Patrum, que Valdo avait fait composer par Bernard Ydros et Étienne d’Anse.

Le Cantica est un commentaire du Cantique des Cantiques, rempli d'allusions à l'hérésie des Albigeois que les Vaudois repoussaient, et remonte peut être à la fin du xrr1° ou au début du xiv° siècle. Nous citerons comme spéci- men des traités, qui appartiennent à cette période catholique de la littérature vaudoise, le Glosa Patrum. C'est un commentaire de l'Oraison dominicale, conçu dans l'esprit des confesseurs catholiques et interprété d’après l'exégèse allégorique. À propos du pain quotidien, on distingue quatre sortes de pain : le pain naturel, le pain doctrinal, le pain de gloire et le pain de grâce. Le pain de grâce est, dit-on, distribué tous les jours sur l'autel, ce qui est une allusion au dogme de la présence réelle dans l’Eucharistie.

De ces premières versions du Nouveau Testament, faites sur la Vulgate, et de ces traités en prose, dont la matière est puisée dans les Pères de l'Église, il ressort que les

4. Voir Ed. Montet, Histou'e littéraire des Vaudois du Piémont. Paris,

Vaudois du xim° et du x1v° siècle, admettaient en bloc le Credo et la morale catholiques. Ils allaient à la messe et à confesse, présentaient leurs enfants aux prêtres pour le baptème et communiaient dans les Églises catholiques.

Qu'est-ce donc qui les distinguait des catholiques romains? En fait de doctrine, une tendance à placer l’autorité des Évangiles, des Apôtres et des Pères, au-dessus de celle des écrivains de l'Ancien Testament; les commandements de Dieu au-dessus de certaines lois rituelles, tradition de l'Église, d’où le besoin de lire les Évangiles en langue vulgaire et partant de laisser tomber en désuétude la croyance au Purgatoire, le culte des reliques : « Vetus Testamentum non recipiunt », dit d'eux l’auteur anonyme du raté de Passau, sed Evangelia. « Aliqua « lantum inde discunt, ul nos per ea impugnent et se « defendant, dicentes quod superveniente Evangelio, « omnia velera transierunt. » Et en morale, ce qui les différenciait, c'était le devoir d'observer strictement la pauvreté et d’expier leurs péchés par des œuvres pies et la distinction entre morale de précepte et de conseil; mais le silence sur les indulgences et le rachat des fautes à prix d'argent et l’inclination, en cas d’indignité du prêtre de leur paroisse, à se confesser à leurs « anciens » les barbets, « Mieux vaut se confesser à un honnête laïc qu'à un mauvais prêtre. »

En somme, les Vaudois du xr° et du xiv° siècle méritent une place entre les Franciscains Spirituels et les Fraticelles (Apostoliques ou Bizoques). Dans cette période, si l'Église romaine les à excommuniés, à cause de leur obstination à encourager la lecture et la récitation des Évangiles en langue vulgaire, ils furent loin d'être hérétiques. Ils désavouèrent et repoussèrent maintes fois toute solidarité avec les Cathares (dualistes) et les Turlupins (panthéistes). Ils confessaient le Credo apostolique, participaient aux sacrements catholiques et se confessaient aux bons prêtres catholiques. Leurs ministres, où « barbets » observaient

le célibat. Les seuls traits qui les distinguèrent de la masse catholique, furent leur amour de la pauvreté et des lectures de la Bible, qu'ils faisaient en secret et comme en famille. Leur situation par rapport au clergé catholique romain dut être analogue à celle que prirent plus

* tard les Jansénistes, après la bulle Unigenitus, vis-à-vis du clergé conformiste. C’est donc surtout, par leur version de la Sainte Écriture en langue vulgaire et par leur retour sérieux aux bonnes mœurs des temps apostoliques, qu'ils contribuèrent à la réforme de l'Église.

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