‹ Les précurseurs de la réforme et de la liberté de conscience dans les pays latins du XIIe au XVe siècleChapitre 69 sur 92 · III. — NICOLAS DE CLAMENGIS · texte numérisé non relu

III. — NICOLAS DE CLAMENGIS

Nicolas de Clamengis, ami de Pierre d’Aïlly, et disciple de Gerson, a développé les principes de liberté parlementaire dans le gouvernement de l'Église et de réforme religieuse, déjà professés par eux. Comme eux, il les a puisés dans l'esprit même de l’université de Paris, qui était alors le champion de l'unité, de la paix et de la réforme ecclésiastique ; mais, ayant plus fortement qu'eux médité la Bible, il est arrivé à des conclusions plus radicales, qui le placent à côté de Wessel Gansefort, de Mathias Janov (de Prague), de Henri de Langenstein, c'est-à-dire parmi les précurseurs directs de la Réformation du xvi° siècle. Rappelons brièvement sa carrière.

Nicolas Poillevilain de Clamengis !, né vers 1366-1367 dans le village de ce nom, fit ses premières études au

4. Voir Ad. Muntz, Nicolas de Clamengis, Strasbourg, 1846, Denifle et, Châtelain, Cartularium Universitalis Parisiensis, Paris, t. IL 454 (v. 10), 604; J. de Launay; Regii Navarræ Gymnasii Parisiensis Historia, Paris, 1672, 2 vol. 4° v. Vie de Clarnengis, I, p. 258.

Collège de Navarre. M° Pierre de Nogent lui enseigna les humanités et c’est dans la lecture assidue de Cicéron et de Quintilien qu'il acquit ce style élégant, et cette éloquence (Tulliana facunda) qui le mit au premier rang des écrivains latins de son temps. Il étudia la théologie sous Gerson et prit, en 1391 le grade de bachelier en théologie; mais, ayant peu de goût pour la forme scolastique qu'elle revêtait alors, il ne poussa pas plus loin et s’adonna à la culture des lettres latines, qu'il professa audit collège.

En 1393, il était déjà si renommé pour son talent d'orateur et pour son caractère affable que, bien que jeune encore — il n'avait que vingt-six ans — il fut élu recteur de l’université de Paris.

On sait dans quelles tristes conjonctures se trouvaient alors l’église gallicane et le royaume de France. Le schisme battait son plein et désolait l'Église, les universités de France n'étaient pas d’accord sur la conduite à tenir vis-à-vis du Pape; le royaume était déchiré par les factions des quatre régents qui se disputaient le pouvoir et était sans tête pour ainsi dire, puisqu'en 1392, Charles VI avait donné les premiers signes de folie. L'université de Paris fut alors la vraie tête de la France, par l'intelligence comme par l'esprit de liberté et de progrès !.

Dès la première année de son rectorat, Clamengis pouvait adresser à Charles VI une lettre, où il le conjurait d'avoir pitié des maux et périls que subissait l'Église. « C'est à vous, comme Fils aîné del'Église, qu'il appartient de porter le remède au schisme. » L'année suivante il y eut une sorte de plébiscite de l’université; tous ses maitres et suppôts, au nombre de plus de 10.000, mirent dans un tronc, placé au couvent des Mathurins, leur suffrage sur

4. Au xiv° siècle, l’université de Paris soutint le pouvoir royal contre les prétentions du Pape à la suprématie et, se groupant autour du recteur, son chef suprême, acquit son unité (1341). A la fin du xrv° et au début du xv° elle prit en Europe l'initiative de l'appel au Concile général, pour remédier au schisme, et tint tête aux Régents et au Pape lui-même.

le moyen proposé. Ce fut Clamengis qui fut chargé de résumer, dans un mémoire qu'on dut adresser au Roï, les résultats du vote et d'indiquer les conclusions. Comme il fut rédigé certainement de concert avec d’Aïlly, Gilles Deschamps, Gerson et approuvé en assemblée générale des quatre facultés, le VIIT des ides de juin 1394 (samedi 6 juin, veille de Pentecôte), c’est un document officiel, qui nous renseigne exactement sur les idées qui prévalaient dans les sphères élevées de l'Église gallicane et de l'université..

L'auteur classe Les moyens, indiqués pour remédier au schisme, par ordre d'efficacité. Il place d'abord l’abdication volontaire et plénière des deux Papes; en deuxième lieu, un compromis par des arbitres, désignés par les deux Papes et réunis en Concile particulier; en troisième lieu, la décision du Concile général, composé soit de prélats seulement, soit, comme ïil y en a tant d'illettrés, de prélats, de docteurs en théologie et en droit canon, « L'absence de Concile général, depuis des siècles, dit-il, « est la cause de ce que tant d'hérésies se sont glissées dans l'Église. » Mais, dira-t-on, qui donnera de l’autorité à ce Concile. Et Clamengis répond : « C'est le consentement de tous les fidèles, c'est le Christ disant dans son Évangile » : « La où deux ou trois seront réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux. » Enfin, il expose les motifs qui devraient porter le roi de France à prendre cette affaire à cœur, et insiste sur les principaux effets du schisme, qui sont l’hérésie simoniaque, c'est-à-dire le trafic des bénéfices, la diminution et même, en plusieurs lieux, la désertion du service divin et le relächement de la discipline et des mœurs !.

Les partisans de Clément VIT firent tout leur possible pour empêcher cette manifestation solennelle de parvenir jusqu'au roi; le duc de Berry menaça même les représen-

1. Voir Chatelain et P. Denifle, Chartularium universilalis Parisien- S2S AIT ep 617:

tants de l'université de les faire jeter à l'eau, Mais, grâce au duc de Bourgogne et à Simon de Cramaud, patriarche d'Alexandrie (in partibus), qui jouissait d'une grande influence à la cour, ils purent obtenir audience du roi, qui entendit lecture du mémoire de Clamengis (29 juin- 30 juin), faite par Guillaume de Barraud, prieur de l’abbaye de Saint-Denis!.

Charles VI parut satisfait et, après leur avoir donné de l’eau bénite de cour, les assigna à un certain jour, où il leur ferait connaitre sa décison. Entre temps, le duc de Berry réussit à faire prévaloir son avis et, vers le 10 août, quand les délégués de l’université se présentèrent au château de Saint-Germain, le chancelier leur défendit, au nom du roi de s'occuper dorénavant de l'affaire du schisme.

L'université, qui avait sans doute prévu cette fin de non-recevoir, répondit sur-le-champ au chancelier, en déclarant qu'ils cesseraient leurs leçons, prédications et tous les actes académiques jusqu'a ce qu'on eût donné satisfaction à leurs vœux légitimes. Maitres et étudiants de toutes Facultés se mirent en grève et, cependant Clamengis, au nom de l’université, adressait au Pape d'Avignon une lettre réclamant son abdication dans l'intérêt de la paix et de l'unité.

Clément VII, raconte Du Boulay, au recu de cette lettre, fut saisi de colère et d'inquiétude et, au bout de quelques jours mourut d’apoplexie à Avignon, le 16 septembre. Dès qu'on sut la nouvelle à Paris, on se réjouit, car il s'offrait là une occasion excellente d’étemdre le schisme, en empêchant l'élection d’un pape à Avignon et amenant un rapprochement avec Boniface IX et les cardinaux de Rome.

L'université de Paris reprit ses instances auprès du roi, qui voulut bien les recevoir avec bonne grâce. Après leur avoir reproché, d'un ton bienveillant, d’avoir si long-

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