I. — SAINT BERNARD
La vie de saint Bernard est trop connue pour qu'il soit utile de la raconter. Il suffira donc ici de rappeler ses origines et de montrer sa conception dela vie monastique et le double rôle qu'il a joué dans l'Église. Il était issu de cette forte race bourguignonne, qui a donné tant d’abbés éminents aux couvents de Saint-Colomban, et à l'Église tant de grands évêques, depuis saint Faron jusqu'à Bossuet. Entré à Citeaux à vingt-trois ans, deux ans après, il fondait, au Val d’Absinthe, près de Langres, un couvent réformé, qui devint célèbre sous le nom de Clairvaux. Mais,
4. Voir Neander, der H. Bernard und seine Zeit. Gotha, 1858.— A. Lu-
chaire, Saint Bernard (Revue historique, novembre 1899).
il ne faut pas croire qu'il se fût retiré du monde pour travailler à son salut, dans une égoïste contemplation du ciel. Tout autre était son objet. Le monastère n’était qu'un gymnase pour exercer sa, foi et devenir capable de travailler, avec plus de force, au progrès de la vie morale et de la vérité divine au milieu des hommes. Nul capitaine, nul négociant n'a plus voyagé que ce moine. On le trouve, sans cesse, par rues et par chemins occupé à encourager les uns, à censurer les autres, à édifier la chrétienté. Il y avait en lui deux tendances, quis’excluent d'ordinaire, et qui, par leur réunion, font l'originalité de son caractère : le mysticisme et l'esprit d'autorité. La première l’inclinait à préférer la méditation intérieure aux pompeuses cérémonies, les effusions de la foi aux œuvres pies, l'amour de Dieu qui embrasse tous les hommes à la peur de l'enfer. Par la seconde, au contraire, il sentait le besoin de ramener à la règle ceux qui s’en écartaient, et de maintenir la discipline, et partant de combattre ceux qui, poursuivant le même but, avaient rompu avec l’autorité ecclésiastique. De là, dans son rôle ecclésiastique une apparente contradiction : il a voulu, il a tenté certaines réformes, et il a lutté contre des hommes tels qu'Arnauld de Brescia, qui poursuivaient le mème but. Cela s’explique, parce qu'ils différaient sur les moyens.
Saint Bernard voulait la réforme par voie d'autorité : Arnauld, par l'initiative des communes et du suffrage populaire.
Les réformes de saint Bernard ont porté sur quatre points essentiels : la papauté et son office temporel, les couvents et le luxe des églises, la voie du salut et la conduite à tenir envers les Juifs.
Tout le monde connaît le « De consideratione ». Saint Bernard y à tracé à Eugène III, son ancien élève, les devoirs d’un pape idéal et lui a exposé les inconvénients, les soucis, où la Papauté se trouvait engagée par suite de son office de prince temporel. Il lui signale, entre
autres, l'abus des centaines de procès en appel, qui avaient transformé la Cour de Rome en une sorte de palais de justice, où la mauvaise cause, hélas! triomphait souvent à prix d'argent. « Si vous passez votre temps, écrit-il, au « pape, à entendre les plaideurs et à vider les procès, quel « temps vous restera-t-il pour la prière? quel temps pour « l'instruction du peuple? quel temps pour l'édification de « l'Église? Quand méditerez-vous sur la Loi? Ah! sans « doute, les formules de loi retentissent chaque jour dans «le sacré palais, mais ce sont les lois de Justinien, «non pas celles du Seigneur! Empruntez la voix du « Christ pour répondre à ceux qui vous pressent. O « hommes ! qui m'a constitué juge au-dessus de vous? Ma « puissance s'étend sur les consciences et non pas sur les « biens terrestres. J'ai reçu les clefs du Royaume des « cieux, pour en exclure seulement les prévarica- « teurs. »
Saint Bernard n'eut pas moins à cœur la moralité des couvents, sous le contrôle des évêques et la simplicité des églises. En effet, à cause de l'accumulation des richesses, des privilèges et des exemptions, les couvents de Bénédictins étaient bien déchus de leur règle première. Le monastère de Cluny,entre autres, était si opulent qu'il était en mesure d'offrir l'hospitalité à des papes, même à des rois de France; les églises de cet Ordre étaient somptueusement décorées. Les mœurs, par suite du luxe et de l’oisiveté, y étaient souventtrès relàchées. L'abbé de Clairvaux, qui exigeait dans sa maison le travail manuel et une vie austère, tonna contre ces abus. Sa correspondance abonde en censures de ces abus; il faut lire entre autres ses lettres à Hildegarde, abbesse de Bingen (Épitre 962), le « Traité « des mœurs et devoirs des évêques » et son « Apologia », adresssée à Guillaume, abbé de Saint-Terry. « Je « nrétonne, dit-il, que dans votre Ordre les abbés aïent « violé cette règle de l'humilité, au point qu'ils dédaignent « d'obéir à leurs propres évèques. Ils dépouillent les
églises, afin de s'émanciper; ils se font exempter de la juridiction épiscopale, afin de ne pas obéir. Ce n'est pas ainsi qu'agissait le Christ, lui qui a donné sa vie pour ne pas négliger l'obéissance à son Père, tandis que ceux-ci dépensent presque tous leurs biens et même les ressources de leurs moines, afin de s’en affranchir!, »
L'abbé de Clairvaux, dans son Apologria, fut amené à
se prononcer contre l'ornementation des églises, dans laquelle les évèques et certains abbés déployaient un luxe excessif. Il fait d'ailleurs une distinction judicieuse entre les cathédrales et les églises de couvent : « Je passe sous
silence ces églises et leur hauteur à perte de vue, leur longueur démesurée, leur largeur excessive, ces somptueux ornements, ces riches peintures, qui attirent le regard des fidèles, dissipent la dévotion et me rappellent les cérémonies judaïques. Mais j'y consens, tout cela est pour la plus grande gloire de Dieu! — Or, je vous demande, moi qui suis moine, parlant à des moines, ce qu'un payen demandait à des payens : « Ditesmoi, prêtres, que fait l'or dans un sanctuaire? » et je puis ajouter : « Dites-moi, pauvres, que fait l’or dans un sanctuaire ? » — Autre est la condition des moines, autre, celle des évêques; ces derniers se devant aux illettrés comme aux savants, ils stimulent la dévotion d'un peuple charnel par des ornements corporels à
défaut de spirituels.
« Mais nous, qui sommes sortis des rangs du peuple, qui avons quitté les richesses pour l’amour de Jésus- Christ, quel fruit pouvons-nous tirer de ces ornements? Serait-ce un effet de la cupidité, qui est une vraie idolâtrie? On exhibe une très belle image de saint ou de sainte; plus elle est décorée, plus on la croit vénérable.