PHILIPPE STROZZI
donnant les manuscrits, il résolut de former une collection de marbres. Les lettres que le sculpteur Nanni di Miniato lui adressa de Naples, en 1428 et en 1430, nous montrent le jeune banquier (car Matteo, comme la plupart des patriciens florentins, avait un pied dans les affaires), recherchant des sarcophages antiques. Nanni lui en signala deux qui se trouvaient l'un à Lucques, dans l'église San Frediano, l'autre, dans les environs de la même ville ; il insiste sur leur beauté et invoque le témoignage de Donatello1. D'après M. Semper, l'un de ces ouvrages serait identique à un sarcophage aujourd'hui exposé dans un corridor du dôme lucquois et qui représente, sur le devant, le mariage de Bacchus et d'Ariane, sur les côtés, des masques et des génies tenant des festons.
Tels sont les~ caprices de la fortune, et les contradictions de la renommée : le nom de Palla Strozzi est à peine connu de quelques érudits ; celui de Matteo Strozzi a moins de notoriété encore, tandis que le fils de ce dernier, Philippe, a conquis l'immortalité par une fondation qui, somme toute, a peu contribué au triomphe de la Renaissance, le gigantesque palais de la Via Tornabuoni. Philippe n'avait ni la netteté, ni l'élévation de vues de son père et de son cousin : orphelin de bonne heure, grandi dans l'exil, forcé de refaire la fortune compromise de sa famille, il n'avait pas eu le loisir de creuser les problèmes qui préoccupaient alors à juste titre ses concitoyens florentins. Dans les lettres échangées avec sa mère, dans cette correspondance admirable sous tant de rapports, que M. Guasti 2 a récemment livrée à la publicité, il est bien plus souvent question de sentiments intimes ou bien d'intérêts que des choses de l'esprit. Alessandra degli Strozzi était la plus dévouée, la plus tendre des mères; elle a donné de l'amour maternel la plus haute formule ; ne lui demandons pas de rivaliser avec les femmes savantes de la Renaissance, les Isotta, les Battista Sforza, les Isabelle d'Esté.
1. Naples, 10 décembre 1430. « S'io fussi chostà andre io tra Pisa e Lucha a tore 2 sipolture antiche, che vi sono i spiritegli a l'una, a Paîtra è la storia di Bacho. Donato l'a lodate per chose buone : sarebe agievol avele ». (Publiée, mais avec quelques inexactitudes, par M. Semper : Donatello,, p. 3 11.) Voy. sur Matteo Strozzi les Vite de Vespasiano.
2. Alessandra Màcinghi negli Stroffîi. Lettere di una gentildonna fiorentina del secolo XV ai figliuoli esnli. Florence, 1877.
Rappelé dans sa patrie, comblé de biens, Philippe Strozzi résolut de perpétuer son souvenir par une fondation qui transmettrait son nom aux siècles futurs ; il y réussit. Que sont les constructions de Cosme de Médicis, de Jean Rucellai, et même de Lucas Pitti, en comparaison du monument prodigieux, moitié forteresse et moitié palais, élevé par Benedetto da Majano! On dirait qu'on a voulu y remettre en honneur les principes de l'architecture des Étrusques, ces ancêtres des Florentins, ou même ceux de l'architecture cyclopéenne. Par leurs dimensions colossales les blocs qui composent le palais Strozzi ne le cèdent pas aux murs vingt-cinq ou trente fois séculaires de Fiesole. Mais ils l'emportent singulièrement sur eux par la fierté de leur tournure. — Benedetto, que la nature de son talent ne portait pas précisément aux conceptions grandioses, ne tarda pas à redevenir l'artiste souple,, élégant, spirituel, dans le buste en marbre de Philippe, aujourd'hui conservé au Louvre, et dans un autre buste en terre cuite, représentant également son protecteur, et acquis par le musée de Berlin.
Vis-à-vis de la peinture, nous voyons Philippe Strozzi hésiter entre Alesso Baldovinetti, un des derniers représentants du réalisme, qui exécuta pour lui les fresques de la Trinité, et Filippino Lippi, le décorateur de sa chapelle de Santa Maria Novella.
S'il est difficile de préciser l'attitude du fondateur du palais Strozzi vis-à-vis de la Renaissance artistique, en revanche, à d'autres égards, nous voyons en lui un fervent sectateur de l'antiquité. Avant de poser la première pierre de l'édifice auquel il a dû l'immortalité, il fit tirer l'horoscope par les savants les plus autorisés de Florence ; parmi eux figuraient Marsile Ficin et l'évêque Pagagnotti. Philippe a pris soin de mentionner dans un document qui nous est parvenu les inductions favorables tirées par ses amis de la conjonction des astres. Il faisait en même temps, par une de ces contradictions bizarres si fréquentes au xve siècle, célébrer des messes dans quatre des principales églises de Florence !. D'après un renseignement communiqué par M. Friedlasnder, on plaça également des médailles clans les fondations du palais, conformément aux
i. Bini et Bigazzi, Vita di Filippo Stroffi il Vecchio, s'critta da Loren\o suo figlio; Florence, 1 85 i , p. 70.