PALLA STROZZI
de la Renaissance. En appelant à Florence un érudit grec éminent, Manuel Chrysoloras, il ouvrit aux études classiques des horizons nouveaux et révéla aux Italiens la face assurément la plus brillante de la civilisation païenne. Quelle portée la connaissance du grec ne devait-elle pas donner aux efforts des humanistes ! le plus cher des vœux de Pétrarque se réalisait : cette terre promise qu'il n'avait pu contempler que de loin, ses compatriotes s'en étaient enfin emparés. Homère, Sophocle, Platon n'étaient plus pour eux des noms vides de sens : leurs chefs-d'œuvre allaient devenir le patrimoine de tout Italien instruit. L'enseignement de Chrysoloras obtint un succès éclatant : Léonard d'Arezzo, Guarino de Vérone, Ambroise le Camaldule, Niccolô Niccoli et bien d'autres encore s'assirent au pied de sa chaire ; au bout de peu d'années, l'hellénisme comptait en Italie les représentants les plus autorisés.
Palla Strozzi ne fut pas le moins assidu parmi les élèves de Chrysoloras. Non content de secourir le professeur de sa bourse, non content de faire venir de Grèce les manuscrits dont il avait besoin (Vespasiano cite parmi eux la Cosmographie de Ptolémée, ornée de miniatures, les ouvrages de Platon, la Politique d'Aristote), il se mit à étudier le grec avec une ardeur toute juvénile : son admiration pour cette langue divine ne s'affaiblit pas avec l'âge ; elle le soutint pendant les longues années de l'exil, au milieu des malheurs de toute sorte qui fondirent sur lui. A Padoue, quelque trente ou quarante années plus tard, nous le voyons appeler auprès de lui deux Grecs, auxquels il demanda de lire avec lui les chefs-d'œuvre de leurs ancêtres; l'un d'eux portait un nom justement célèbre dans les annales de l'hellénisme, Jean Argyropoulos. Il est un autre savant encore dont le souvenir est intimement lié à celui de Palla : Thomas de Sarzane, le travailleur modeste, ne pouvant, à cause de sa pauvreté, continuer ses études à l'Université de Bologne, accepta chez le patricien florentin les fonctions de percepteur ; il passa deux années, soit dans sa maison, soit dans celle de Rinaldo degli Albizzi, le grand adversaire des Médicis ; monté sur le trône pontifical , Nicolas V n'oublia pas les services rendus à Thomas de Sarzane : à ceux de ses protégés de Florence que nous avons déjà cités, Fra Angelico, Alberti, Philelphe, il faut ajouter Charles, le filo de Palla : il le nomma son camérier secret.
Le rôle joué par Palla Strozzi, l'idéal qu'il poursuivit, suffiraient, à défaut d'autre témoignage, à montrer quelle noblesse la Renaissance imprima aux caractères fortement trempés comme le sien. Les leçons des anciens ne développèrent pas seulement chez lui la dignité dans la fortune, la constance dans l'adversité, cette constance dont Vespasiano, dans un récit d'une naïveté et d'une éloquence admirables, nous a conservé tant de traits touchants; elles lui inspirèrent aussi un de ces projets qui suffisent à la gloire d'une époque, et qu'il n'a été donné qu'à notre grand siècle de lumières de réaliser. Laissons la parole au biographe : « Palla, passionné comme il l'était pour les lettres, occupait sans relâche, chez lui et au dehors, une nuée de copistes, des plus habiles qu'on pût trouver, auxquels il faisait transcrire des ouvrages latins ou grecs. Tous les manuscrits qu'il pouvait se procurer, il les achetait, à quelque discipline qu'ils appartinssent : son intention était de fonder à la Sainte-Trinité une bibliothèque hors ligne, dans un bâtiment spécialement construit à cet usage; il voulait qu'elle fût publique, que chacun pût y avoir accès. Il avait choisi la Sainte- Trinité, parce qu'elle se trouve au centre de Florence, à l'endroit le plus commode. Cette bibliothèque devait renfermer des ouvrages de toute sorte, sacrés et profanes, latins et grecs. Ses infortunes l'empêchèrent de réaliser son projet '. »
Nous aurions manqué à un devoir en n'inscrivant pas le nom de Palla Strozzi sur la liste des Précurseurs.
Les descendants de Palla Strozzi héritèrent de son goût pour les arts. Son fils Noferi se lia avec Mantègne, qui le représenta dans son Martyre de saint Jacques, aux Eremitani de Padoue, en compagnie de son maître, le Squarcione ~. Un autre membre de la famille, Alessandro (né en 1452), s'occupa, vers 1470, de dresser le plan de Rome : c'est une restitution archéologique du plus haut intérêt3.
Matteo di Simone Strozzi (né en 1397) entreprit pour l'antiquité figurée ce que son cousin Palla avait fait pour l'antiquité littéraire. Lui aban-
1. Vite di uomini iïlustri del secolo XV, éd. Bartoli, p. 275.