COSME DE MÉDICIS 14S
empreint sur un grand nombre de produits littéraires ou artistiques, et malheureusement aussi sur les mœurs nationales. Bientôt on vit Laurent de Médicis lui-même disputer à ses poètes lauréats la palme des compositions licencieuses, pour les orgies du carnaval ; mais les détails de la dégénération dont ce « magnifique » personnage fut le promoteur, avec ses courtisans lettrés, nous entraîneraient bien au-delà des limites prescrites par notre sujet, et, malgré le plaisir qu'il y aurait à arracher à des idoles historiques leurs masques séculaires, il faut nous borner à réduire à sa juste et mkice valeur l'influence qu'elles exercèrent sur les diverses branches de fart, et particulièrement sur la peinture1. »
Ce que Rio appelle profanation, je serais au contraire tenté de l'appeler conciliation, tolérance. Les Médicis savaient allier le culte de l'antiquité classique à celui de la tradition chrétienne. Voilà leur crime aux yeux du fanatique écrivain. Ce crime, ils le partageaient avec plus d une grande famille contemporaine, voire avec plus d'un pape; il me suffira de citer ici Eugène IV, Nicolas V, Pie II, Paul II. On serait tenté de s'écrier avec un des Pères de l'Eglise : O crime béni, ô felix culpa ! C'est à lui en effet que la première Renaissance doit ce charme, cette grandeur qui la distinguent de la période suivante. Cosme, le premier, fit éclater aux yeux de tous l'esprit d'impartialité, de large sympathie qui le poussait d'un côté à recueillir les chefs-d'œuvre littéraires ou artistiques des anciens, des païens (pour parler comme M. Rio), de l'autre à doter de la façon la plus splendide les établissements religieux de sa patrie. Laurent se montra en cela son digne descendant. N'est-ce pas lui qui prononça cette belle parole : « Sans le secours de la philosophie de Platon il est difficile de devenir un bon citoyen, ou de bien comprendre les enseignements de la religion chrétienne » ! Quelque vingt ans plus tard ces aspirations devaient trouver leur plus harmonieuse et plus parfaite expression dans les deux grands chefs-d'œuvre de la peinture moderne : la Dispute du Saint-Sacrement, Y École d'Athènes.
En matière d'art moderne, Cosme montrait un parfait éclectisme, quoique ses sympathies fussent au fond acquises à Donatello et à son groupe. 11 ne dédaignait nullement le talent de Ghiberti, comme on vou-
1. De l'art chrétien, t. I, p. 379, 38o. On est surpris de trouver une diatribe non moins
drait le faire croire. Vers 1428, il lui commanda, de concert avec son frère Laurent, un précieux reliquaire destiné aux ossements des saints Probus, Jacinthe et Nemesius'. Fra Angelico eut également part à sa faveur. On sait que c'est lui que Cosme chargea d'orner des plus riches peintures la cellule dans laquelle il avait l'habitude de se retirer au couvent de Saint- Marc.
Une fresque de Vasari au Palais Vieux nous montre Cosme entouré de manuscrits, de statues, de tableaux, de médailles, d'antiquités de toute sorte. Près de lui est Marsile Ficin tenant un livre ; plus loin on voit le Grec Argyropoulos, puis Fra Angelico présentant au Père de la Patrie un de ses tableaux, et Lucas délia Robbia lui offrant une statue. Donatello, Brunellesco, Fra Filippo, Ghiberti, Andréa del Castagno, Paolo Uccello complètent cette assemblée d'élite. C'est ainsi que la postérité se plaît à se représenter Cosme de Médicis ; c'est là l'apothéose cligne du grand Mécène florentin.
Le nom de Laurent de Médicis le Vieux mérite d'être associé à celui de son frère Cosme. Il partageait ses goûts et, comme lui, aimait la science et l'art d'un amour sincère. Il fit beaucoup pour l'enrichissement des bibliothèques florentines, et ne recula devant aucun sacrifice pour conquérir des manuscrits précieux. Traversari loue surtout l'habileté, l'ardeur qu'il déploya en arrachant un Plaute au cardinal Orsini, de Rome. Il y eut grande liesse à Florence lorsque ce manuscrit, si longtemps convoité, y fit son apparition. Niccolô Niccoli le copia sur-le-champ de sa plus belle écriture2.
La collection de Laurent comprenait, outre les livres, des statues, des tableaux, des vases ciselés, des joyaux, des perles. Les meubles peints par Dello formaient un des éléments les plus curieux du musée0. Vasari signale surtout les tournois, les chasses, les fêtes représentés sur ses coffrets, ses espaliers, ses boiseries.
violente chez un autre historien, d'ordinaire fort impartial, M. Villari : Jérôme Savonarulc et son temps, trad. G. Gruyer, t. I, p. 79.