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Les précurseurs des félibres, 1800-1855

Sous le titre de Précurseurs, je comprends ceux qui ont préparé, sinon pressenti, l'avènement des Félibres. Pour ceux-ci, en effet, comme pour toute vie intellectuelle ou physique, il n'y a pas eu génération spontanée, mais transmission héréditaire. Le difficile est de choisir, parmi les ouvriers de la première heure, dans notre siècle, ceux qui ont brillamment sculpté leur pensée ou leur rêve en quelque bloc solide, sans rejeter tout à fait ceux qui ont apporté aux assises du

I. Les études qui composent le présent volume, revues et augmentées'depuis, ont obtenu, en i883, le premier prix offert par le Ministère de l'Instruction publique, au concours ouvert par la Société des Félibres de Paris.

monument le mortier et le moellon nécessaires. Nous nous sommes inspiré, pour faire ce choix, du principe même qui caractérise la renaissance félibréenne. Relever la langue d'oc de l'abaissement moral et matériel qu'elle avait subi avant eux, tel fut le double et généreux souci des Félibres, tel devait être aussi et tel fut, en réalité, celui de leurs Précurseurs dignes de ce nom.

De ce point de vue s'évanouit la foule des rimeurs qui ne peuvent prétendre à un portrait en pied, ni même à un médaillon, dans notre galerie. Restent les poètes, et leur nombre dépasse les étroites bornes d'un volume. Parmi ceux que nous regrettons d'avoir forcément omis, nous devons citer : Victor Gelu, Benedit, Fortuné Chailan dans le groupe marseillais ; Bergeret à Bordeaux, Rancher à Nice, Navarrot en Béarn, Damase-Arbaud dans la haute Provence, les frères Rigaud à Montpellier, le chansonnier inédit Roch Bourguet à Béziers. On voudra donc bien considérer notre galerie comme fermée d'une simple cloison provisoire. Elle pourra s'agrandir et se prolonger plus tard, suivant l'accueil du public ou nos propres convenances.

On a dit avec raison que la France était assez riche pour avoir deux littératures. Quelques personnes cependant, — non, certes, de celles qui

voient de haut et de loin, — seraient disposées à signaler un danger dans cette richesse et préten-^ draient intéresser notre patriotisme, — vieille erreur renouvelée de Tabbé Grégoire, — à la destruction radicale des idiomes provinciaux. Il n"y a là qu'une double chimère. Et d'abord les langues, quelles qu'elles soient, se transforment avec le temps et ne se suppriment pas par ordre. D'un autre côté, la grande patrie française et son unité, œuvre des siècles, n'ont rien à perdre, mais tout à gagner au contraire à la culture des dialectes locaux et populaires, source vivante d'originalité intellectuelle et de force morale qu'il faut se garder de tarir. C'est par elle que la langue nationale se retrempe et se rajeunit. C'est la fontaine de Jouvence où l'âme française trouve toujours de nouvelles forces et des grâces nouvelles pour s'exprimer. Mais l'unité n'est pas l'uniformité. Autant la première est nécessaire, autant la seconde est odieuse, et nous voudrions voir chaque province étudier son patois, qui fut presque toujours une langue littéraire, et par lui mieux apprendre la langue française.

Au surplus, — et ceci suffira, j'espère, pour éviter toute méprise, — s'il avait jamais existé parmi les Félibres d'autres visées que celles qu'autorise le plus pur, le plus inviolable patriotisme, celui

qui écrit ces lignes, non seulement ne fût pas resté des leurs, mais les eût combattus un des premiers. Séparer, diviser la France ! En tout temps, c'eût été une folie ; aujourd'hui, que serait-ce donc ?

Janvier 1887.

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