‹ Les précurseurs des félibres, 1800-1855Chapitre 2 sur 42 · FREDERIC MISTRAL · texte numérisé non relu

FREDERIC MISTRAL

'Qj^ji^isMm

Fabre d'Olivet, le premier de nos Précurseurs, est un de ces esprits curieux qui ne peuvent se résoudre à jeter leurs idées dans le moule commun. Même lorsqu'ils s'égarent, les hommes de cette trempe laissent toujours après eux quelque trace lumineuse. Poète, historien, philosophe, Fabre d'Olivet appartient aux derniers rameaux de ces grandes familles de chercheurs mystérieux des vieux âges, dont on a pu dire qu'en poursuivant des chimères, ils ont conduit aux vérités éternelles. Précurseur, il le fut non seulement

lo FABRE D'OLIVET.

en littérature, par ses Poésies occitaniques, mais aussi par ses écrits sur l'histoire et la philosophie des religions. C'est ainsi que dans un Discours sur l'essence et la forme de la poésie che^ les principaux peuples de la terre, discours qui précède sa traduction des Vers Dorés dQ Pythagore, publiée en i8j3, on trouve, hardiment exposés, les principes nouveaux qui servent aujourd'hui à l'étude des religions et à la philosophie de l'histoire. Il est aussi un des premiers qui aient montré l'utilité, pour la science historique, de l'étude comparée des langues. Ce sont là des mérites, qui, pour être oubliés ou peu connus, n'en sont pas moins réels et considérables. Qu'importent les erreurs partielles et les interprétations hasardées ? Une érudition plus sûre, basée sur l'observation des faits, redresse les unes et rejette les autres. Mais de tels progrès ne peuvent s'accomplir que grâce à ceux qui ont découvert ou appliqué tout d'abord les bonnes méthodes. Fabre d'Olivet est de ce nombre.

Né le 8 décembre 1767% à Ganges, dans cette partie pittoresque de l'ancien Languedoc où se trouve la célèbre « Grotte des Fées ou des Demoiselles « et qui

I. Et non en 1768, comme le répètent plusieurs Dictionnaires biographiques. Voici, du reste, son acte de baptême, et l'acte de mariage de ses père et mère,

(( Extrait du registre intitulé : Continuation du registre des mariages et batêmes des protestans qui composent l'Église réformée de la ville de Ganges, au diocèse de Montpellier :

« L'an mille sept cens soixante-sept et le trente unième du mois de décembre a été batisé Antoine, de la ville de Ganges,

FABRE D'OLIVET. ii

devait former plus tard le département actuel de l'Hérault, Fabre d'Olivet* était de la famille du calviniste Jean Fabre, dit «. l'Honnête criminel », que sa piété filiale a rendu fameux*. Envoyé fort jeune à Paris

au diocèse de Montpellier, né le huitième dudit mois, fils légitime de M'' Antoine Fabre et de D"" Antoinette Olivet, présenté par S*" Jean Monfageon et D"" Suzanne Fabre. — J. Gai, pasteur, signé.

« L'an mile sept cens soixante-quatre et le dix du mois de may a été béni le mariage de S"" Antoine Fulcrand Fabre, fils légitime de S'* Antoine Fabre et de D"° Catherine Mourat, avec D"° Antoinette Olivet, fille légitime de S'" Jean Olivet et de D'^*" Antoinette Jalaguier, tous de la ville de Ganges, au dio-. cése de Montpellier. — J. Gai, pasteur, signé.

1. C'est probablement pour se distinguer de nombreux homonymes que notre poète ajouta le nom de sa mère à celui de son père, usage fréquent de nos jours encore pour des noms aussi répandus que Fabre, Durand, etc.

2. Jean Fabre, de Nîmes, obtint de prendre la place de son père, arrêté dans une assemblée de protestants le i'^'' janvier 1756. Ce dévouement filial a fourni à Fenouillot de Falbaire, d'après les indications de Marmontel, le sujet d'un drame intitulé VHonnête criminel, dont Talma joua le principal rôle sur le théâtre de la République le 4 janvier 1790. Il avait été déjà représenté sur un Théâtre de salon, en 1767, chez la duchesse de Villeroy, puis devant Marie-Antoinette, et sur les théâtres de province, avec le sous-titre de VAmour

filial.

Il fut aussi question de jouer cette pièce sur la scène anglaise. C'est ce qui résulte d'une lettre de Falbaire à Garrick, en 1768, lettre dans laquelle le dramaturge français annonçait à l'acteur anglais l'envoi de la seconde édition de VHonnête criminel^ ornée de cinq figures de Gravelot. Un exemplaire de cette édition fut vendu 70 francs à la vente de Morel de Vindé. Voy. VArt au xvm*' siècle^ par Ed. et J. de Concourt, édition Quantin, p. 3o et 43.

Un autre drame d'un de nos compatriotes, Michel Brémond,

ia FABRE D'OLIVET.

pour apprendre le commerce des soies, alors florissant dans le midi de la France, Fabre d'Olivet ne tarda pas à se livrer tout entier à son goût pour les lettres. Le théâtre l'attira d'abord, et il y débuta dans une année fameuse, en 1789, par une pièce intitulée le Génie de la Nation; puis ce fut le Quatorze juillet ijSg^^ joué en juillet 1790 sur le « Théâtre des Associés », qui devait s'appeler successivement «Théâtre patriotique » et (( Théâtre sans prétention 2. » L'auteur du Théâtre de la Révolution dit au sujet de cette pièce « qu'elle offre un certain intérêt par le toast que porte un brave grenadier, vainqueur de la Bastille, à la santé du Roi ». Les dix vers de ce toast sont curieux, en effet, au point de vue historique. Nous citerons à notre tour, dans le même ordre d'idées, ceux de la scène m, que l'auteur met dans la bouche de M. de Saint-Preux, voulant montrer ainsi que toutes les classes de la nation, chose vraie alors et de trop courte durée, étaient unies dans les mêmes sentiments d'amour et de respect pour le Roi :

qui dut un certain succès à son principal interprète, Frédérick- Lemaître, rappelle, sous plus d'un rapport, la pièce sentipientale et déclamatoire de Fenouillot de Falbaire.

1. Le Quatorze juillet i y 8g, fait historique en un acte et en vers. Paris, Laurens junior, 1790, in-8°. La brochure de 55 pages, qui se trouve à la Bibliothèque nationale, avait été jusqu'ici respectée du lecteur. Nous avons eu le plaisir d'en couper nous-même les pages, l'année dernière.

2. Le Théâtre de la Révolution ^ par Henri Welschinger. Paris, Gharavay frères, 1881, p. 25.

Fidèle à ce pouvoir qu^il chérit de tout temps, Il respecte ses rois, sans servir ses tyrans. Et toi, prince chéri, qu^il reconnaît pour maître, Ton cœur par des cruels fut égaré peut-être; Ton cœur, né pour le bien, par Terreur ébloui. Crut longtemps, sans le faire, être guidé par lui. Va, ne crains pas Peffort d'un peuple magnanime : C'est pour toi qu'il combat, c'est ton nom qui Panime. D'un despotisme affreux s'il rompt l'infâme loi, C'est pour serrer les nœuds qui l'unissent à toi.

Ces vers ne sont pas pour grandir la réputation de Fabre d'Olivet comme poète français. Il en a fait de meilleurs, entre autres ceux qu'il a dédiés à sa mère en tête de ses Poésies Occitaniques. L'excuse de ceux que nous venons de citer comme renseignement historique serait, s'il en était besoin, que le Théâtre de la Révolution en contient beaucoup de plus mauvais.

Les autres pièces de Fabre d'Olivet sont l'Amphigouri (1790); le Miroir de la Vérité (1791); Toulon soumis, grand opéra représenté en 1794, et que M. Welschinger a négligé de citer dans son curieux volume ; le Sage de l'hidostan, drame philosophique (!) en un acte et en vers (! !), mêlé de chœurs de musique (1796).

On a qualifié de « faibles essais » les premières pièces de notre auteur ^

Page 1