DE TOULOUSE-LAUTREC
Maison Quantui
Voici le dernier et le plus grand de nos Précurseurs des Félibres ; celui qui suffirait, seul, pour entourer d'une auréole de gloire la langue « condamnée à mort depuis trois cents ans », mais toujours vivante, et qui, grâce à lui, grâce aux Félibres, n'est pas près de mourir :
De sabens francimans
La coundannon à mort dezunpèy très cens ans ;
D'érudits francimans
La condamnent à mort depuis trois cents^ans;
ap^ JASMIN.
Tapla biou saquela : tapla sous mots brounzinon ; Chez elo, las sasous passon, sonon, tindinon ; Et cent milo miles enquèro y passaran, Sounaran et tindinaran !
Mais elle vit toujours ; toujours ses mots résonnent; Chez elle, les saisous passent, sonnent, tintent; Et cent mille milliers encore y passeront, Sonneront et tinteront.
C'est ainsi que le poète, dans cette Épître à Monsieur Dumon, qui est un de ses chefs-d'œuvre, où brille le plus pur bon sens à côté de la poésie la plus éclatante, défendait sa langue natale contre de trop vivaces préjugés. Nous parlons de bon sens et de poésie. Où pourrions-nous en trouver une réunion plus harmonieuse que dans cette strophe?
« Cependen, et Paunou del païs zou coumando,
Estudiaren la francimando ; Es la nostro tabé ; sèn Francés, nous la cal :
Ensegnas lou puple, à bel tal !
Emplegas pèr acos cinq, siès ans de sa bito ! Aura diôs lengos el ; las prendra per moumens,
« Cependant^ et Thonneur du pays le commande.
Nous étudierons la langue française; C'est la nôtre aussi; nous sommes Français, il nous la faut;
Enseignez le peuple, en masse!
Employez pour cela, cinq, six ans de sa vie ! Il aura deux langues, lui ; il les prendra tour à tour.
L'uno pel sans faissous, Pautro pel la bizito, Coumo lous moussus fan de dus habillomens ; Mais baqui tout ; et fils, et nebouts, et neboudos N'en faran pas mai, zou sabèn; Ou n^auian qu'un troupèl de toudos, Aulot d'aquel troupèl de roussignols qu'abèn. Qu'en sus^ tan que boudran, de pastous bous escaugnen,
Que parlen à-tengut francés ;
Que l'esquissen, que l'escarraugnen,
Et que se fasquen mouqua d'és ; Lous nostres restaran poètos à touto houro. — Tenè ! mudon la nobio, entendè-lous, là-bas :
a Nobio, ta may te plouro !
Et tu t'en bas !
L'une pour le sans façon, l'autre pour la visite,
Comme font les messieurs de deux habits ;
Mais voilà tout; et fils, et petits-fils, et petites-filles Ne feront pas davantage, nous le savons; Ou nous n'aurions qu'une troupe de buses
Au lieu de cette foule de rossignols que nous avons.
Qu'en haut, tant qu'ils voudront, des pâtres vous singent, Qu'ils parlent sans cesse le français, Qu'ils le déchirent, qu'ils le meurtrissent, Et qu'ils se fassent moquer d'eux;
Les nôtres resteront poètes à toute heure. —
Tenez ! ils chantent la mariée, entendez-les là-bas :
- « Mariée, ta mère te pleure!
Et tu t'en vas !
tçC JASMIN.
c( Plouro, plouro, pastouro !
— Nou pôdi pas ! »
Tenè ! lou bourdilè, fenejan dins la prado, Que crido as jouines pastourèls :
« Pitchous ! embarras lous agnèls !
L'arc-an-cièl de la matinado Tiro lou boue de la laurado ! »
Tenè ! lou barricayre ai mièy d'un brès feillut. Que canto al brut De soun maillut :
« Anen, campagnards, campagnardes, Tusten assemals et pipardos !
« Pleure, pleure, bergère 1 — Je ne peux pas! »
Tenez ! le métayer fanant dans la prairie, Qui crie aux jeunes pâtres :
« Petits! enfermez les agneaux!
L'arc-en-ciel de la matine'e Tire le bouvier du labour ! »
Tenez ! le tonnelier sous un berceau touffu.
Qui chante au bruit
De son maillet :
« Allons, campagnards, campagnardes.
Frappons tinettes et tonneaux !
Tusten ! car lou bourrou de may Pleno lou cabot et lou chay. )y
Oh ! dins nostre païs acô^s uno magio Et lou puple, qu^aimo a canta, Bous entrôco, sans s'en douta, De gros pugnats de poèsio.
Tabé gardo sa lengo; es fèyto à sa fayssou.
Aro bous-au, moussus, sautas la barradisso;
Benès ! plantas un mur d'uno triplo espessou Entre lous pots de sa nourriço Et Paurelho del nourrisson ;
Fazès peta sus dits las frulos à Tescolo,
Tipejas ! castigas, playdas pèr bosiro idolo;
Frappons ! car le bourgeon de mai Remplit la cave et le cellier. »
Oh! dans notre pays c'est une magie !
Et le peuple, qui aime à chanter, Vous tresse, sans s'en douter.
De grosses poignées de poésie.
Aussi garde-t-il sa langue; elle est faite à son allure. Maintenant, vous autres, franchissez la barrière; Venez ! plantez un mur d'une triple épaisseur
Entre les lèvres de la nourrice
Et l'oreille du nourrisson; Faites claquer sur les doigts les férules à l'école, Grondez, châtiez, plaidez pour votre idole;
9ç8 JASMIN.
Lou puple, fidèl à sa may, Sara gascou toutjour! et franciman, jamay!
Le peuple, fidèle à sa mère, Sera gascon toujours! et franciman % jamais !
« Jasmin naquit à Agen, au mois de février de l'an 1799. Cette date, nous dit son biographe, M. Léon Rabain, fait de lui un enfant de l'Empire et un homme de i83o.
« Comme Béranger, il était fils d'un tailleur; du nom de ses ancêtres, il s'appelait Boé; il reçut au baptême le prénom de Jacques.
<c Ce n'est pas la première fois qu'un écrivain répand la gloire sur un nom qui ne lui a pas été transmis par ses aïeux. Dans notre littérature française, il y a peu de noms disgracieux qui aient été conservés. Sans parler de Molière et de Voltaire, chacun sait que Fontenelle s'appelait Lebouvier; les pseudonymes de Volney, de Voisenon et de Marivaux firent oublier les noms peu littéraires de Chassebœuf, de Fusée et de Carlet; Boileau lui-même se fit toujours appeler Despréaux.
(c II est vrai que le poète agenais ne fut pour rien dans le choix de son nom. Avant lui, son bisaïeul l'avait
I . Il faut dire ici que franciman désigne non pas celui qui parle purement le français, qu'il soit du Nord ou du Midi, mais celui qui lejargonne, qui en fait un véritable patois.
porté, mais ce n'était encore qu'un sobriquet; il était réservé à l'auteur des Papillotes de faire de ce sobriquet un nom cher à ses descendants, en l'inscrivant parmi les plus illustres et les plus purs dont s'honorent la bienfaisance et la poésie. »
Trois grandes compositions dominent l'œuvre de Jasmin. Ce sont, dans Tordre de leur apparition, et en réservant, sans les oublier, des poèmes de moindre importance : VAbuglo de Castel-Cuillé, Françoimeto, Maltro Vinnoiicento.
Le premier, et le plus court, n'est pas le moins heureusement inspiré. Comme, dès les premiers vers, ce vieux refrain populaire :
ce Las carreros dieuion fleuri, Tan belle nobio bai sourti; Dieuion fleuri, dieuion grana, Tan belle nebie bai passa! »
c( Les chemins devraient fleurir.
Tant belle mariée va sertir ; Devraient fleurir, devraient grener, Tant belle mariée va passer !
les rires, les ébats joyeux, les exclanlations des jeunes campagnards, le mouvement, le bruit, tout enfin, donne bien le ton juste, exact et poétique à la fois d'une noce paysanne ! Et quelle harmonie pittoresque dans ces vers :
Quand on bei blanqueja las sègos negrilhouzos, Uno noço del puple, ah ! qu'es poulit acô !
Al brut de bint cansous jouiouzos Que bous fan tendromen lous gratilhous al cô, Un fum de mainados
Escarrabilhados, Un fum de gouyats Escarrabilhats, Se poutounejon, Se calinejon, S'encôcon lous dits; Mais, affadits, Lèu sauticon, s'agarrejon, Se capignon, se pelejon,
Fan à qui mai rits; Tandis que la nobio aberido,
Quand on voit blanchir les haies noirâtres, Une noce populaire, ah ! que c'est joli, cela!
Au bruit de vingt chansons joyeuses Qui vous font tendrement les chatouilles au cœur, Une nuée de jeunes hlles
Sémillantes, Une nuée de jeunes garçons Sémillants, Se baisotent.
Se caressent, Se pressent les doigts; Mais, affolés.
Bientôt ils sautillent, s'agacent, Se provoquent, se taquinent,
Font à qui rit le plus; Tandis que la mariée espiègle,
JASMIN. jOl
En sautican tabé, s'escarto et lous i crido : « Aquelos que m'attraparan Se maridaran Oungan! »
En sautillant aussi, s"'écarte et leur crie : « Celles qui m'attraperont Se marieront Cette année ! »
Le premier chant est tout ensoleillé de joie et de bonheur; à peine un léger et rapide nuage, passant sur le front du fiancé, fait-il pressentir quelque chose d'insolite. Le second chant, au contraire, est chargé de tristesse; le vers, qui gazouillait et sautillait naguère avec la prestesse et la désinvolture des heureux villageois, va prendre l'allure grave des douloureuses confidences de la pauvre aveugle. Il y a dans ce chant des mots trouvés avec l'instinct divinateur du génie :
« Jour pes autres, toutjour! et per jeu, malhurouzo, Toutjour neit, toutjour neit ! »
Que fai nègre luen d'el!...
« Jour pour les autres, sans cesse ! et pour moi, malheureuse. Toujours nuit, toujours nuit! »
Qu'il fait noir loin de lui ! . ..
On sait qu'Augustin Thierry, devenu aveugle, avait coutume de dire, en ses jours de tristesse : Je vois
|oa JASMIN.
plus 7îoir aujourd'hui. N'avons-nous pas raison de dire qu'il n'appartient qu'au génie de trouver ces expressions si simples et si vraies, qui sont la nature elle-même prise sur le fait, le cri de la souffrance deviné tel qu'il se produira sur les lèvres humaines, et qui font synonymes les mots de poésie et de vérité ?
Et lorsque la vieille Jeanne engage Marguerite « à prier Dieu de ne pas tant l'aimer )> et que l'aveugle lui répond :
— Jano, mai pregui Dieu, mai l'aimi !
— Jeanne, plus je prie Dieu, plus je Paime !
n'y a-t-il pas là encore un de ces élans du cœur, comme un grand poète, dont l'œil plonge dans le monde intérieur, peut seul en rencontrer ?
Dès le début du troisième chant, après quelques vers oià se peint en traits de maître la situation si différente des deux jeunes filles, l'une toute joyeuse de se voir si jolie en ses atours de mariée, l'autre au désespoir de ses rêves perdus, de son avenir brisé, le poète fait soupçonner le drame prochain. Alors l'action se presse, chaque vers fait tableau, chaque pensée et jusqu'aux réflexions enfantines du jeune frère de l'aveugle, tout concourt, rapide et poignant, au dénouement suprême. Et dans ce dénouement lui-même, peut-on assez louer le goût exquis du poète qui a su rendre inutile, dans la main de la malheureuse jeune fille
foudroyée par la mort, l'arme dont elle allait se frapper? Nous ne saurions trop faire ressortir, en outre, la qualité dominante de ce poème, qualité rare et précieuse toujours, mais surprenante au possible chez un poète des bords de la Garonne : la sobriété. Rien d'inutile en effet ; pas le plus petit détail superflu ne vient troubler la pure beauté de l'œuvre. Jasmin fera plus grand sans aucun doute; il développera ses pensées dans de plus vastes peintures; il élargira ses horizons et fera mouvoir de plus nombreux personnages; mais comme poète, comme artiste, il ne fera rien de plus fini, de plus parfait. Son coup d'essai est un coup de maître.
Ce poème vint consacrer la gloire naissante de Jasmin. Les pièces diverses et déjà nombreuses qu'il avait écrites précédemment, entre autres, le poème si personnel et d'une émotion si communicative de Mous Soubenis, « Mes Souvenirs )>, avaient montré des qualités peu ordinaires, au premier rang desquelles il faut placer le don de sentir vivement et défaire passer dans ses vers le souffle de son âme, condition indispensable de succès et qui explique sa prodigieuse action sur les foules. A Bordeaux, où VAbuglo fut récitée pour la première fois, à la séance pubUque de l'Académie de cette ville, le 26 août i835. Jasmin eut un de ces triomphes qui « rappellent de loin ceux de l'antique Provence ou de l'Italie. Il faut dire de plus, ajoute Sainte-Beuve (Revue des Deux Mondes, i^'^mai iSSy), que Jasmin lit à merveille, que sa figure d'artiste, son
brun sourcil, son geste expressif, sa voix naturelle d'acteur passionne', prêtent singulièrement à l'effet. Quand il arrive au refrain : les chemins devraient fleurir, etc., et que, cessant de déclamer, il chante, toutes les larmes coulent; ceux même qui n'entendent pas le patois partagent l'impression et pleurent, m
Ces quelques lignes d'un maître, écho des feuilles bordelaises où déborde un enthousiasme inconnu jusqu'alors, même dans l'enthousiaste Midi, donnent une idée exacte du talent de Jasmin; lui-même va nous faire connaître son caractère. Dans une épître adressée à un riche agriculteur de Toulouse, qui lui conseillait, après son grand succès de VAbuglo, d'aller à Paris, où il ne manquerait pas de faire fortune, le poète d'Agen s'écrie :
Et vous aussi, sans craindre de troubler mes jours et mes nuits, vous m'écrivez d'aller porter ma guitare et mon peigne dans la grande ville des rois, parce que là, ditesvous, mon humeur poétique et mes vers déjà connus, feraient pleuvoir dans ma boutique des torrents d'écus. Oh! vous pouvez bien me vanter pluie d'or et son nuage tout ruisselant, vous pouvez bien me crier : l'honneur n'est qu'une fumée! la gloire n'est que la gloire, et l'argent c'est l'argent! Allez, je ne vous dirai pas merci... Est-ce que l'argent est quelque chose pour un homme qui sent pétiller dans son cœur l'étincelle de poésie?... Dans ma ville où chacun travaille, laissez-moi donc comme je suis ; chaque été, plus content qu'un roi, je glane ma petite provision d'hiver, et après je chante comme un pinson à l'ombre d'un peuplier ou d'un frêne,
JASMIN. jox
trop heureux de devenir « cheveux blancs » dans le pays qui m^a vu naître. Sitôt qu'ion entend, dans Pété, le joli :[igO'^ieu-'{ieu des cigales sautilleuses, le jeune moineau s'élance et déserte le nid ou il a senti venir des plumes à ses ailes. L'homme sage n'est pas ainsi... Je reste donc ici; tout ici me convient, terre, ciel, air; tout cela m'est nécessaire... Pour chanter la pauvreté joyeuse, il faut être pauvre et joyeux. Je reste donc pauvre et joyeux avec mon pain de seigle et l'eau de ma fontaine.
« Ne dirait-on pas une épître d'Horace ? dit M. Léon Rabain. Et qu'on ne croie pas que ce soit là une boutade philosophique prête à disparaître avec l'impression qui l'a inspirée. C'est une de ces règles de conduite que Jasmin s'était tracées et auxquelles il restera fidèle jusqu'à sa mort. Sa ville d'Agen, son Gravier, sa femme, ses enfants, sa boutique, c'était là son univers, au-dessus duquel la muse planait comme un ange tutélaire, ayant des chants pour toutes les joies, des consolations pour toutes les douleurs. »
De Bordeaux, le poète conduisit sa Muse à Toulouse. La ville de Clémence Isaure, avec son vieux renom académique, l'effrayait un peu, paraît-il, et ce n'est pas sans hésitation qu'il se décida à gravir les marches du Capitole. Il y obtint de si beaux triomphes qu'il promit de payer dignement sa dette de reconnaissance. Jasmin ne s'acquittait jamais par des impromptus, et il a même à ce sujet un bien joli mot que nous nous plaisons à répéter : « Les impromptus, disait-il, peuvent être la bonne monnaie du cœur; mais ils sont
jo<î JASMIN.
presque toujours la mauvaise monnaie de la poésie. » Le poète « patois » avait de l'esprit français, on le voit, et du meilleur.
C'est donc pour acquitter sa dette de reconnaissance que le poète revint à Toulouse en 1840, son nouveau poème de Françouneto à la main. Ce poème est trop connu pour que nous en fassions un examen détaillé. Mais comment ne pas rappeler brièvement cet heureux début, où le souvenir rapide des exploits sanglants de Biaise de Montluc sert à indiquer l'époque et le théâtre de l'action; puis cette fête de village où l'on croit voir la ronde des danseurs tourbillonner au son du fifre criard :
Quin plazé ! la calou fai chimica lous aires ; Res de pus poulit saquelà, Que de beire aqués piffraires
Estifla, Et dansairos et dansaires,
Biroula;
Quel plaisir ! la chaleur fait pétiller les airs ; Rien de plus joli, en vérité, Que de voir ces joueurs de fifre
Siffler, Et danseuses et danseurs Tournoyer;
puis enfin ce portrait de l'héroïne, qui n'a rien de commun avec les pâles figures des pastorales, et qui
est si bien pris à la réalité, que c'est le portrait vivant de la propre femme du poète :
A la vilo coumo à la prado, Sabès bé que cado countrado A toutjour sa perlo d'amou.
Ebé, las voues s''eron junidos Pèr la noumo dins lou cantou La poulido de las poulidos.
Mais, pourtan, n^angues pas vous figura, moussus, Que siosque tristo, que souspire.
Que siosque pallo coumo un lire, Qu''atge d'èls tout mourents, a miei clucats, et blus, Ni lou corps magrestin, fiblat pel la languino, Coumo Paubà que plouro al bord d'uno aiguo fino ;
A la ville comme à la prairie, Vous savez que chaque contrée A toujours sa perle d'amour.
Eh bien ! les voix s'étaient réunies Pour la nommer dans le canton La jolie des jolies.
Mais, pourtant, n'allez pas vous figurer, messieurs, Qu'elle soit triste, qu'elle soupire.
Qu'elle soit pâle comme un lis, Qu'elle ait des yeux mourants, à demi clos, et bleus, Ni le corps maigrelet, ployé par la langueur, Comme un saule qui pleure au bord d'une eau limpide ;
,o8 JASMIN.
Pla vous troumpaias, moussurets ; Françouneto a dus èls vieus coumo dus lugrets ; Semblo que Ton prendrio las rosos à manados
Sur sas gautos rapoutinados ;
Sous piels soun bruns, rebillounats ;
Sa bouco semblo uno cirèjo ;
Sas dens encrumirion la nèjo ;
Sous pès pitchounets soun mouUats ;
Sa cambo es fineto, laugèro.
Enfin, Françouneto, acos èro
Lou cap bien vrai de la beutat Sur un bel corps de femno, aci bas empeutat.
Bien vous vous tromperiez, messieurs ; Françonnette a des yeux vifs comme deux étoiles ; Il semble qu^on prendrait les roses à poignées
Sur ses joues rebondies ;
Ses cheveux sont bruns, recoquillés ;
Sa bouche semble une cerise ;
Ses dents obscurciraient la neige ;
Ses pieds tout petits sont moulés;
Sa jambe est fine, légère.
Enfin, Françonnette, c'était
La tête même de la beauté Sur un beau corps de femme, ici-bas entée.
Après l'héroïne, faisons connaissance avec les principaux personnages : Pascal d'abord, le futur amoureux, la fleur des jeunes gens du pays, et Marcel, le favori de Montluc, soldat « à taille énorme », bruyant et despotique. Avec eux nous pénétrons dans le bal
OÙ va se nouer le drame par la lutte des deux prétendants au cœur de Françonnette. Les divers épisodes de la danse, le baiser final en vain disputé par Marcel et sans peine obtenu par Pascal, la querelle sanglante qui s'ensuit, forment autant de tableaux où les couleurs les plus gaies, les plus tendres, se marient aux tons chauds, vigoureux et brillants.
Au splendide été, durant lequel tout rit et chante, a succédé l'hiver avec ses longues et tristes veillées devant les grands feux; mais voici Noël, et les soirées où l'on dévide le fil, — débanados — terminées par des danses, des libations joyeuses et des engagements d'amour, viennent égayer la froide saison. Ainsi débute le second chant. Françonnette est toujours la reine de toutes les fêtes; en attendant que son étoile pâlisse, elle s'enivre de ses triomphes. En vain Pascal, cédant aux recommandations de sa mère, qui veut le détourner d'une coquette, fuit Françonnette; il l'aime, et saignant encore de sa blessure, il lui reproche son indifférence dans une délicieuse chanson que la voix expressive de Jasmin faisait accueillir par des transports :
Faribolo pastouro, . Sereno al co de glas, Oh ! digo, digo coure
Folâtre pastourelle,
Sirène au cœur glacé,
Oh! dis-nous, dis-nous quand
jio JASMIN.
Entendren tinda l'hourô Oun t^miistouzaras.
Toutjour fariboulejes, Et quand parpalhoulejes, La foulo que mestrejes ' Sur toun cami se met
Et te siet.
Mais res d'acos, mainado, Al bounhur pot mena ; Qu'es acos d^estre aimado Quand on sat pas aima ?
Entendrons-nous tinter l'heure Où tu t'attendriras.
Toujours tu fais la folle, Et quand tu papillonnes, La foule que tu maîtrises Sur ton chemin se met Et te suit.
Mais rien de cela, jeune fille, Ne peut mener au bonheur; Qu'est-ce donc d'être aime'e, Quand on ne sait pas aimer?
Trois autres couplets disent, avec le même charme, les amours et les regrets qui suivent partout la jeune folle. Franconnette, flattée d'un tel hommage, commence à s'intéresser au chansonnier; mais voilà qu'au milieu des jeux qui se mêlent aux chants et aux danses
JASMIN. jii
de la veillée, survient un incident lugubre. L'un des poursuivants de Françonnette se casse un bras en voulant lui prendre un baiser, et aussitôt l'apparition d'un vieux sorcier et ses prédictions sinistres viennent glacer d'effroi tous les assistants. Françonnette, dit-il, portera malheur à tous ses amoureux, car. elle fut vendue au démon par son père huguenot, et
... la pou del demoun, qu'anèi a peno gragno, Segabo en gran alors, surtout à la campagne.
... la peur du démon, qui glane à peine aujourd'hui, Moissonnait en grand alors, surtout à la campagne.
Il n'en fallut pas davantage. Françonnette fêtée, adulée naguère, se voit tout à coup repoussée, abandonnée, objet d'horreur et de malédiction. Pascal seul lui reste pour la défendre, et sa vieille grand'mère pour la consoler. Avec quel art le poète a noté la transformation de la jeune fille ! La coquette est maintenant véritablement éprise. Son cœur s'est épuré au feu du malheur, et sa seule joie est de penser à l'amour de Pascal :
... Oh ! lou sage a razou, L'amo doulento aimo milhou.
. . . Oh ! le sage a raison, L'âme souffrante aime bien mieux.
Mais quoi ! l'amour lui-même est interdit à la mal-
jia JASMIN.
heureuse. D'après la funèbre prédiction du sorcier, le lit nuptial se changerait en tombeau pour celui qui l'épouserait. Un tombeau ? Pour Pascal, qu'elle aime, qu'elle adore! Qui donc pourrait la sauver? Hélas! personne sur la terre! Mais, là-haut, quelqu'un veille sur les malheureux. Oui, elle ira prier la Vierge, elle portera un cierge à son autel, et si le cierge ne s'éteint pas, suivant la croyance populaire, c'est que sa prière sera entendue. Ah! comme elle accueille avec joie cette espérance! Sa bonne grand'mère applaudit à son projet. Elle part, elle vole au sanctuaire voisin. C'est un jour de pèlerinage : les malheureux accourent en foule pour demander un secours, une bénédiction. Mais le malheur s'acharne après la pauvre enfant. Au moment où le prêtre présente à ses lèvres l'image bénite, son cierge s'éteint et un orage épouvantable se déchaîne sur la contrée :
Cierge escantit, prière repoussado, Et tounerro, maladictioun !
Cierge éteint, prière repoussée, Et tonnerre, malédiction !
Tous ces détails, si jolis et si navrants, que nous ne pouvons qu'indiquer : les plaintes de la jeune abandonnée, son espoir, son entrée à l'église, et le coup de foudre qui termine cette série de descriptions physiques ou d'analyses morales, sont traitées de main de maître.
Mais ce n'est rien encore. La misérable n'avait eu contre elle jusqu'ici que le dédain ou l'horreur muette de ses semblables. Maintenant elle va avoir à se défendre contre un peuple irrité, furieux, qui la maudit, veut la chasser et raser sa demeure. Et pourquoi ? C'est que l'orage qui a dévasté le pays n'a épargné que ses champs et son jardin. Preuve irrécusable d'un pacte infernal. On rappelle d'autres circonstances oubliées. Plus de doute. Et l'on garderait cette malédiction vivante !...
Alors la foule s'ameute ; les colères grondent, les torches s'allument, on met le feu à la grange, et la jeune fille qui apparaît échevelée, éperdue, sur le seuil de la maison, implorant la pitié pour sa vieille grand'mère que de pareilles émotions vont tuer, ne fait que surexciter davantage ses bourreaux.
Ici le poèm^e rustique s'élève à la hauteur de l'épopée.
Enfin Pascal paraît : — il arrête les fureurs de la foule. Marcel intervient aussi et se déclare, malgré tout, prêt à épouser Françonnette; qu'elle dise celui qu'elle préfère. Hélas! le choix de son cœur n'est pas douteux; mais condamner à la mort celui qu'elle aime ! — Eh ! qu'importe à Pascal ? Il préfère mourir avec elle que vivre sans son amour. — Marcel, repoussé, s'éloigne, en jurant de se venger.
Voici le jour des noces. La prédiction du sorcier pèse sur tous les cœurs :
j,^ JASMIN.
Touts de chagrin an Tamo grosso ; Boudrion sauva Pascal; crezon que n'es plus temps, Et soun aqui plantats, noun pas coumo à sa nosso,
Mais coumo à soun enterromen.
Tous de chagrin ont Pâme pleine ; Ils voudraient sauver Pascal ; ils croient qu'il n'est plus temps, Et restent là plantés, non pas comme à sa noce,
Mais comme à son enterrement.
Grâce au ciel tout s'explique. Marcel s'émeut à la suprême prière de son rival, lui demandant, comme un dernier office, de veiller sur sa mère quand il ne sera plus. Il dit que, dans sa douleur de perdre celle qu'il aime, il avait tout disposé pour les faire périr et lui-même avec eux. Il raconte que c'est lui qui a payé les prédictions du sorcier, que Françonnette n'est pas vendue au démon, et qu'ils peuvent être heureux. Pour lui, il va chercher la mort à la guerre ; aussi bien, dit-il, a pour se guérir d'un si terrible amour »,
. . . Val mai enquèro, Aulot d'un crime... un boulet de canou !
. . . Il vaut mieux encore, Au lieu d^un crime... un boulet de canon !
Tel est ce poème, dont une analyse ne peut donner qu'une idée bien imparfaite. Jasmin y a développé, au plus haut degré, les qualités maîtresses dont il avait
donné les prémisses dans VAveugle. Si ce dernier poème reste, comme nous l'avons dit, sans rival pour la sobriété du récit et l'émotion contenue qui s'en dégage, Françonnette dénote un sentiment dramatique bien plus puissant et une variété de scènes et de tableaux que le premier ne comportait pas. Jasmin a su faire mouvoir ici de nombreux personnages, animer des foules du souffle ardent de la colère et de la haine, les faire gronder, rugir, et les apaiser ensuite à la voix de l'amour, maîtrisant ainsi, de sa main puissante, les grands ressorts de la poésie : l'horreur et la pitié. On croirait entendre parfois comme un écho lointain du chœur antique, faisant planer l'effroi sur tous les auditeurs, tandis que s'agitent autour de lui les passions les plus violentes et les sentiments les plus tendres de l'âme humaine. Et pourtant Jasmin n'a pas étudié son art dans les chefs-d'œuvre d'Eschyle, de Sophocle ou d'Euripide. Ce ne sont pas les lectures de son jeune âge, où Florian et Ducray-Duminil, — bientôt délaissés, il est vrai, pour les grands écrivains du xvii^ siècle — tenaient la plus large place, qui ont pu lui apprendre les secrets d'émouvoir et d'attendrir. Non; mais doué d'un instinct créateur et d'une âme aimante, élevé à l'école du malheur, — ce grand maître des âmes fortement trempées — il a écouté les battements et les angoisses de son cœur ; il a observé les grands spectacles de la nature, il a plongé son regard, tantôt baigné de larmes et tantôt rayonnant d'un divin sourire, au plus profond des misères et des
ji(î JASMIN.
joies humaines, et il a été lui-même, c'est-à-dire un vrai poète, un inspiré.
C'est dans la grande salle du Musée, à Toulouse, que Jasmin lut Françouneto. Voici le compte rendu de cette séance par un des assistants : « Jasmin, placé sur une estrade, avait autour de lui les personnes auxquelles des places avaient été réservées et qu'avait attirées la renommée du poète... Ses regards planaient sur cet immense auditoire. Jamais nous n'avons vu rien de pareil... Plus de quinze cents personnes qui écoutent avec le silence le plus religieux, pendant deux heures, plus de deux mille cinq cents vers, et ces quinze cents personnes restant clouées sur leurs sièges, après même que Jasmin avait fini, espérant s'enivrer encore à cette source de poésie. » (Dutour, Journal de Toulouse.) i( Après la séance^ l'assemblée, au comble de l'enthousiasme, décida, par acclamation, qu'une souscription serait ouverte pour offrir à Jasmin, au nom de la ville, un témoignage d'admiration pour son talent et de reconnaissance pour la dédicace du poème de Frajiçonnette... La municipalité, ratifiant le vote par acclamation de la salle du Musée, vota à son tour des remerciements au poète agenais, et lui donna le titre de fils adoptif de la ville de Toulouse. » {Jasmin, sa vie et ses œuvres, par Léon Rabain. Paris, Didot, 1867.)
Après les triomphes obtenus dans le Midi, il était tout naturel que le poète songeât à paraître sur un plus grand théâtre, sur celui qui défait ou consacre les réputations provinciales. Des voix amies Ty avaient
appelé plus d'une fois, et il était sûr d'éveiller dans la capitale tout au moins une grande curiosité, car ses patrons littéraires s'appelaient Nodier, Sainte-Beuve et Léonce de Lavergne, pour ne citer que les principaux. Le poète partit donc pour Paris au mois de mai
« Dans le petit poème qui a pour titre : Moun bouyatche à Paris, « Mon Voyagea Paris, » il raconte, avec un abandon plein de charme ses impressions de voyage. Quelques fanfarons de froide indifférence et de dignité prétentieuse, dit M. Léon Rabain, ont trouvé que les élans du poète agenais étaient trop naïfs. En dépit de quelques critiques isolées et inintelligentes, le Voyagea Paris restera comme l'un des meilleurs ouvrages de Jasmin, dans le genre descriptif. L'inspiration est franche et la couleur originale... Il regarde, il est impressionné et il raconte; il laisse ses impressions s'échapper bruyamment de son âme, sans s'inquiéter si les passants se retournent et rient de ses exclamations. »
Jasmin écrivait régulièrement à quelques amis d'Agen. Cette correspondance est un excellent appendice au poème. C'est la même simplicité, la même verve originale, le même enthousiasme.
Que de belles, que de grandes choses j^ai déjà vues! Que d'autres plus belles et plus grandes encore je verrai demain, après-demain, les jours suivants! M. Dumon m'a donné des cartes pour visiter Paris, Versailles, Saint-
Cloud, Meudon, enfin tout ce que je désire depuis si longtemps d^admirer. Je sors à l'instant des Tuileries et de la place de la Concorde. Que c'est beau'! Que c'est grandiose!... En fait de souvenirs historiques, le sol brûle ici, cher ami... J'ai parcouru nos musées, nos bibliothèques, etc.
Quand il eut noué connaissance avec Paris, ce fut le tour des visites littéraires.
Sainte-Beuve, écrivait-il, m'a reçu en frère... Il m'a dit les choses les plus flatteuses sur Franconnette ; il me trouve en progrès depuis l'Aveugle : « Continuez, brave Jasmin, m'a-t-il dit, vous faites partie des poètes rares de l'époque. » Et, me montrant le rayon des vieux poètes aimés et toujours lus, il a ajouté : « Comme eux, vous ne mourrez jamais. » Jules Janin, si brusque quelquefois, a été tout miel aujourd'hui; il m'a très bien accueilli : « Faites toujours des vers, m'a-t-il dit, dans ce patois qui me paraît délicieux; quelque jour je dirai, dans un feuilleton, que vous avez beaucoup de talent, parce que c'est vrai. » Je sors à l'instant de chez M. Charles Nodier. Oh! ma foi, je l'ai quitté les larmes aux yeux... Nous avons causé une heure; la moitié du temps, ma main est restée dans la sienne. Oh! qu'il m'a parlé, lui, de Franconnette et de tout mon second volume! Je l'aurais baisé sur les deux joues; mais je ne l'ai osé^ me voyant si loin de lui en fait de modestie et de naïveté.
Le souvenir de Nodier, que ces lignes rappellent si chaleureusement, se lie du reste de la manière la plus imprévue et la plus saisissante aux débuts de la
JASMIN. jip
carrière de Jasmin. « C'était en i832. Charles Nodier était venu à Agen. Un matin, il se promenait sur le Gravier, lorsque tout à coup il fut arrêté par le bruit d'une altercation fort vive qui avait lieu dans une boutique de coiffeur.
(c La ménagère criait, et à cette fureur un homme répondait par un rire homérique... Nodier entra. — Tu m'avais pourtant promis de n'en plus faire, disait la femme, un peu calmée par la présence de cet étranger. — Eh! ma chère, certainement; mais... — Mais votre femme a raison, monsieur le coiffeur, dit Charles Nodier, qui crut d'abord qu'il s'agissait de dettes. C'est par là que la misère entre dans les familles. — Ah! ma foi, monsieur, répondit l'artisan avec conviction, si vous étiez poète, vous verriez qu'il n'est pas si facile d'y renoncer. — Poète ! je le suis peut-être un peu. — Vous êtes un peu poète ! Eh bien ! tant mieux, vous allez me donner raison. — Ne l'espérez pas, j'ai compris qu'il s'agit de dettes, et... — Ah! ah! ah! dit le coiffeur que reprenait son hilarité naturelle. Ah bien oui ! des dettes. Ce sont des vers, monsieur. — Oui, interrompit la femme, des vers, et de douze pieds, n'est-ce pas une horreur ? — Bah ! montrez-les-moi, dit Nodier (c'était des vers français), et après avoir lu le quart de la pièce : — Madame, dit Nodier, en s'adressant à l'épouse courroucée, la poésie frappe à votre porte, ouvrez. Celui qu'elle inspire est ordinairement un noble cœur et un esprit distingué, incapable de méchantes actions. Laissez votre mari faire des vers, cela
jao JASMIN.
VOUS portera bonheur... Puis, se tournant vers le barbier et lui tendant la main : — Comment vous appelezvous, monsieur? — Jacques Jasmin, dit timidement celui-ci. — Les deux amis, car Charles Nodier et Jasmin étaient désormais unis d'une étroite amitié, les deux amis se séparèrent. Bientôt après, le premier volume des Papillotes parut, et l'auteur de la Fée aux Miettes annonçait à la France, qui ne s'en doutait guère, qu'un poète venait de lui surgir aux bords de la Garonne, un grand poète qui n'avait de commun avec Bellaudière, Goudouli, d'Astros et tous ses prédécesseurs, que le charme piquant d'un idiome plein de nombre et d'harmonie, mais qui les surpassait de toute la portée d'un talent inspiré, un Lamartine, un Victor Hugo, un Béranger gascon! » (Léon Rabain, op. cit.)
Cette anecdocte curieuse et vraie nous a éloignés un instant de Paris. Nous y revenons et nous trouvons Jasmin ne pouvant suffire à toutes les séances qu'on lui demandait. La cour et la ville — comme on disait autrefois — se le disputaient. Nous ne pouvons le suivre partout. La réunion qui eut lieu chez Augustin Thierry mérite pourtant d'être citée, à cause d'un incident caractéristique qui prouve bien que l'enthousiasme soulevé par notre poète n'était pas factice. On connaissait ses œuvres, on les lisait avant de les entendre de sa bouche et les applaudissements qu'on lui donnait n'avaient pas pour cause unique l'entraînement d'une émotion passagère. En voici la preuve.
A la lecture de V Aveugle, le poète, faisant des coupures pour éviter les applications trop douloureuses, Augustin Thierry s'en aperçut et l'interrompit aussitôt : « Poète, lui dit-il, vous passez quelque chose. » Jasmin fut très flatté de cette interruption qui prouvait avec quel intérêt son récit était suivi. Cet incident enflamma encore sa verve. Quand il arriva à ce vers : Qiie fai nègre luen d'el! « Qu'il fait noir loin de lui !» une vive agitation anima le visage d'Augustin Thierry, qui lui dit : (( Eh quoi ! Jasmin, auriez-vous été aveugle, vous aussi, que vous peignez si bien les horribles tortures de ceux qui ne voient pas. »
Après avoir été si bien compris, fêté, applaudi par les plus grands noms littéraires, par les hommes d'État et toutes les sommités politiques et sociales de l'époque, Jasmin regagna sa chère ville d'Agen, « où les barbes poussaient » en son absence, suivant le mot spirituel qui lui vint quand il eut assez de Paris, ne voulant pas s'exposer à ce que Paris eût assez de lui. Il devait y retrouver avec bonheur, lui-même nous le dit, (( sa femme, sa guitare, son atelier, ses papillotes, son beau Gravier, ses bons amis ». Heureux homme, que les plus beaux triomphes ne purent changer, qui resta toujours fidèle à son passé, à sa muse, à son pays!
Avec Maltro Vinno^ucefito, MatHhe la folle, le poète nous fait pénétrer plus avant encore dans les profondeurs du cœur humain. Avant lui on s'était étonné de la quantité de larmes que pouvaient contenir les yeux
jaa JASMIN.
d'une reine. On pourrait s'étonner après lui de la quantité de douleurs que peut renfermer un cœur de paysanne. Et cela sans forcer aucune situation, sans sortir du cadre de la vie rustique et journalière, sans cesser, en un mot, d'être vrai.
Nous sommes au bord du Lot. Marthe et son amie Annette, l'une sérieuse et pensive, l'autre enjouée et légère, s'entretiennent du tirage au sort de leurs amoureux. C'est le mode majeur et le mode mineur appliqués au dialogue. Annette se consolerait facilement du départ de son fiancé. Marthe point. On consulte l'oracle des amours rustiques, et le poète, en des vers heureux et faciles, nous initie aux mystères de la cartomancie populaire. Ce trait de mœurs est bien observé et bien rendu. Au bruit de la foule qui accourt, on devine bientôt que le sort a prononcé. Les jeunes filles s'élancent à la fenêtre. Hélas ! les cartes ont dit vrai. Le fiancé d'Annette est sauvé ; celui de Marthe doit partir :
Dios semmanos apèi, de la gleiso floucado, La laugèro Annetou sourtiô, tout ennoubiado Et dins Toustal en dol, un couscrit malurous, Jaques, la larmo à Tel et lou sac sul Tesquino,
Deux semaines après, de Féglise fleurie, La légère Annette sortait radieuse en ses habits de noces Et dans la maison en deuil, un conscrit malheureux, Jacques, la larme à Toeil et le sac sur le dos.
Disiô d'un aire pietadous A sa fiançado aqui, touto, touto chagrine, E touto bagnado de plous :
« Me fan parti, Maltreto, et lou bounur nous quito;
Mais de la guerro on pot tourna ; N'èi res, ni pai, ni mai : n'èi que tu per aima ;
Se la mort espragno ma vito, Ma vito t'aparten. Espèro ! a nostre auta, Goumo un bouquet d'amou, vendrèi te la pourta ! »
Disait d'un air touchant A sa fiancée devant lui toute à son chagrin, Et toute baigne'e de pleurs :
« Ils me font partir, Marthe, et le bonheur nous quitte;
Mais de la guerre on peut revenir; Je n'ai rien, ni père, ni mère : toi seule pour aimer;
Si la mort épargne ma vie, Ma vie t'appartient. Espère ! à notre autel. Comme un bouquet d'amour, je viendrai te l'apporter. »
Le printemps ouvre le second chant avec les fleurs et les hirondelles qui l'accompagnent. Oh ! les hirondelles ! Quelles délicieuses confidences va leur faire ce pauvre cœur blessé de Marthe! « Que fait Jacques? Où est-il ? Ne m'a-t-il pas oubliée ? Dites, hirondelles, vous que Jacques aimait, — c'est bien lui qui vous mit au cou ce ruban que j'y vois encore ». Et la jeune fille les interroge, les caresse et s'extasie sur leur bonheur : ({ On ne les a pas séparées, elles, comme nous deux. »
,,a+ JASMIN.
— « Ah ! nul ne tue les hirondelles, et les hommes se tuent entre eux. » Quels cris du cœur! Quelle poésie! Toutes ces plaintes de Marthe sont à retenir :
« Perque dounc n^escrieu plus!... mouii Dieu! qui sat ount 'es? Me semble que van dire : es mort! toutjour fremissi !
Aquelo pou sanglo moun co ;
Santo Vierges, tira-me lo !
Car la fièvre del clôt me burlo, m''escantissi ;
Et pourtan, bouno mai de Dieu,
Voudroi vieure se Jacques vieu !...
— Oun ses, hiroundèlos poulidos?
Ah ! me plagni trop fort, et vous èi espauridos ; Pourta-me de bounur ! tournas à moun sourel; Gemirèi douçomen per qu^a jou vous estaques ;
Restas, auzèls aimats de Jacques,
Ei tan bezoun de parla d'el ! »
« Pourquoi donc n^écrit-il plus !... mon Dieu ! qui sait où il est? ■
Il me semble qu^on va dire : il est mort ! toujours je frémis ! i
Cette peur sangle mon cœur *, ]
Sainte Vierge, ôtez-la-moi ! 1
Car la fièvre du tombeau me brûle, je m^éteins ; '
Et pourtant, bonne mère de Dieu,
Je voudrais vivre si Jacques vit !... .
— Oii êtes-vous, hirondelles jolies ? '^
Ah ! je me plains trop fort, et je vous ai effrayées ; t^
Portez- moi du bonheur ! revenez à mon soleil; ^
Je gémirai doucement pour qu'à moi vous vous attachiez ! i
Restez, oiseaux aimés de J acques, j
J'ai tant besoin de parler de lui ! » |
JASMIN. 32s
L'anthologie grecque n'a pas de fleurs plus suaves; c'est l'âme humaine surprise en ses épanchements les plus harmonieux.
C'en est fait. Marthe va succomber à son chagrin. On riait autour d'elle d'un amour, si excessif, que le monde n'y croit guère. Mais on ne rit plus quand on entend le prêtre s'écrier :
— La mort piano al cabes d^uno jouino doulento; Bounos amos, pregas per Maître agounizento...
Cadun baichèt lou cat, hountous, Et del co lous patèrs souriion bagnats de plous !
— La mort plane au chevet d'une jeune souffrante ; Bonnes âmes, priez pour Marthe agonisante...
Chacun baissa la tête, honteux ; Et du cœur les Pater sortaient baignés de pleurs !
Marthe est donc condamnée ? Non, une promesse la sauve, et sa résolution vaillante fera le reste. Son vieil oncle vendra sa vigne, son seul bien; elle, ses meubles, ses bijoux, et, par son travail, complétera la somme nécessaire pour racheter le soldat.
Le troisième chant s'ouvre par un bel éloge du curé de campagne. Le thème est connu, on pourrait dire rebattu, et aujourd'hui bien démodé; mais il est si bien à sa place et se lie si bien à l'action qu'on n'y trouve rien à redire. Ce brave curé, véritable médecin des âmes, est l'ange sauveur de notre éplorée. C'est à lui que Marthe confie le trésor amassé, c'est lui qu'elle
presse de faire revenir son Jacques au pays. Tache difficile I Jacques a changé de garnison. Où est-il ? Nul ne le sait; peut-être où l'on se bat. Enfin on le découvre... il reviendra.
En attendant, Marthe se reprend à l'espoir, à la vie. Elle a tout donné, mais la joie est rentrée à son foyer; elle est pauvre, mais elle travaille, et son rouet tourne au rythme de ses chansons : riche, elle pleurait; pauvre, elle est heureuse. Les filles du pays, touchées, elles aussi, de tant de dévouement, de tant d'amour, partagent sa joie et enguirlandent de fleurs la porte de sa maison. Enfin la bonne nouvelle arrive. Jacques reviendra tel jour.
Tout le village est dans l'attente. Au jour dit, on se rend en foule au débouché du grand chemin ; on se lasse à regarder là-bas, tout là-bas, au bout de la longue avenue ; on ne voit rien, .
Res al miei, res al foun d'aquelo plato rego,
Res que d'oumbro esquissado a brigals pel sourel.
Rien au milieu, rien au bout du sillon plat,
Rien que de Fombre déchirée à morceaux par le soleils
I. « Par terre, tout le long de l'allée, se voyaient des raies de soleil sur Tombre du chemin. » Edm. de Concourt, Chérie, p. 54. — Cette rencontre entre deux esprits si dissemblables, et comme aux antipodes l'un de l'autre, n'est-elle pas curieuse, et ne serait-elle pas bien étonnante si l'on ne savait que la vérité et la nature se rient des systèmes et des procédés ?
Enfin quelque chose paraît, grandit, s'avance. Deux hommes, deux soldats... le plus grand, c'est lui... Mais quel est l'autre?... On dirait une femme.
Une femno, moun Dieu, dambé Jacques ! oun vai? Maître a lous èls sur es, triste coumo une morte ;
Amai lou preste, amai Fescorto, Tout frémis, tout es mut ; es dus s^avançon mai. Vaci lous, à vim pas, risens, foro d'aleno... Mais aro, qu'es acos? Jacques a Taire en peno ; A vist Maltro... Tramblan, ountous, s^es arrestat... Lou preste n^i ten plus : de sa voués forto, pleno,
Que fai arruca lou pecat,
« Jacques, quino es aquelo femno? »
Et coumo un criminel, Jacques baichan lou cat : « La mio, moussu curé! la mio... soui maridat... »
Une femme avec Jacques ! Mon Dieu ! où va-t-elle ? Marthe a les yeux sur eux, triste comme une morte;
Même le prêtre, même Pescorte, Tout frémit, tout est muet; eux deux s^avancent de plus en plus. Les voici, à vingt pas, riant, hors d'haleine... Mais qu'est-ce maintenant? Jacques a l'air en peine; Il a vu Marthe... Tremblant, honteux, il s'est arrêté... Le prêtre n'y tient plus : de sa voix forte, pleine.
Qui fait se cacher le péché,
« Jacques, quelle est cette femme ? »
Et comme un criminel, Jacques baissant la tête : « La mienne, monsieur le curé! la mienne..., je suis marié. »
Au cri qui répond à cet aveu, on devine un malheur. Le bon prêtre veut consoler Marthe :
j2(J JASMIN.
« Ma filho, de couratge ! aci-bas cal souffri ! » Mais Maltro brino nou souspiro ;
La fixon... avion pou que n'anguesse mouri;
Se troumpon, n'en mort pas; parei que s^en counsolo; Fixo Jacques beziadomen,
Et tout d\m cot apèi, rits, rits coumo uno folo...
Hélas ! nou poudio plus aro rire autromen : La pauro filho èro innoucento!
« Ma fille, du courage, ici-bas il faut souffrir ! » ^
Mais Marthe point ne soupire ; [
On la fixe... on craignait qu'elle n'en vînt mourir; ;
On se trompe, elle n'en meurt pas; il paraît qu'elle s'en console ;i Elle fixe Jacques gracieusement,
Puis tout à coup elle rit, elle rit comme une folle... j
Hélas ! elle ne pouvait plus rire autrement : \
La pauvre fille était folle ! \
Ainsi se dénoue par la folie cette scène poignante. Ici, tout le drame se passe dans un cœur; mais ce cœur est fouillé de manière à mettre à nu toutes ses fibres, et dans ce cœur ouvert, comme dans un miroir magique, se reflètent toutes les souffrances, toutes les douleurs qui peuvent naître d'un amour malheureux.
Marthe la folle est, pour ainsi dire, le second volume d'une étude du cœur humain prise sur le vif, dont V Aveugle serait le premier. Entre les deux se place Franconnette, œuvre poétique plus forte, plus dramatique, mais aussi plus exubérante, et s'il faut tout dire, plus vulgaire, qui n'a pas la sobriété et le
charme intime des deux autres, et où le raisonnement remplace quelquefois l'action. Nous savons quQ Fî^anconnette est généralement considérée comme le chefd'œuvre de Jasmin. Sans nous inscrire en faux contre cette opinion, nous dirons seulement que, pour nous, Jasmin ne serait pas le poète artiste et rare que nous aimons, s'il n'avait pas donné à la séduisante Françonnette les sœurs aimables et touchantes qui s'appellent Marthe et Marguerite.
Le poème de Fi^ançonnette fut conçu et exécuté de manière à prouver que la langue dont se servait notre poète pouvait se prêter à toutes les manifestations de l'àme et du monde extérieur. Tout en constatant son talent et le parti merveilleux qu'il tirait de son idiome, on ne se faisait pas faute, autour de lui, de condamner une langue qui n'était plus celle des salons et des académies, et l'on comptait devant l'auteur lui-même les jours qui lui restaient à vivre. Les mêmes préventions et les mêmes prétentions existent encore. Jasmin, qui aimait sa langue, comme l'ouvrier son outil, comme l'artiste l'instrument où vibre l'écho de ses joies et de ses douleurs, se sentit piqué au vif et fit Franço?înette. « Jasmin plaidait pour son idiome, dit le judicieux biographe que nous nous plaisons à citer, et il a fait comme les avocats qui se passionnent pour leur cause : à force de vouloir prouver la vitalité de sa langue, il s'est laissé emporter au delà du but. Fraiiçonnette a trop de ce qui manque à rAveugle, Mais Maltro V iyinoiicento rétablit admirablement l'équi-
libre. » Pour nous, V Aveugle est un tableau de genre, â la façon de Teniers ou de Chardin, et Françonnette, ^ si l'on veut, un tableau d'histoire, avec un reste du poncif d'autrefois ; mais il ne manque rien au premier de ce qu'il doit avoir.
Jasmin nous a fait assister, dans ces poèmes dont les peintures de l'amour sont l'âme, — une âme toujours pure, — aux bonheurs comme aux tortures de l'amour jeune, celui qui naît au printemps de la vie et qui en est le charme ou le malheur. Mais ce n'est pas le seul amour que connaisse l'humanité. Et le vrai poète les connaît tous; il les fait tous vivre dans ses vers. Aussi, dans Françomiette, Jasmin a su donner à l'amour maternel des accents inoubliables. Quand la vieille mère de Pascal le supplie de renoncer à son amour pour une coquette, quand elle se jette à ses genoux pour l'empêcher de suivre sa fiancée qui l'entraîne à la mort, tous les sentiments qui vivent 4ans un cœur de mère sont exprimés avec une vigueur, une tendresse qui ne sont pas les moindres beautés du poème. Dans la Semaine d'un fils, l'amour filial prend des proportions héroïques, et nous concevons sans peine que Lamartine lui-même ait été heureux de voir son nom inscrit en tête du poème. La Semaine d'un fils parut en mars 1849. ^ ^^^^^ •occasion, Lamartine écrivit à Jasmin la lettre suivante :
Paris, le 28 avril 1849.
Mon cher confrère,
Je suis fier de lire [mon nom dans cette langue que vous rendez classique ; plus fier encore des beaux vers dans lesquels vous incrustez le souvenir de nos trois mois de lutte contre la démagogie pour la vraie république. Les poètes sont les pressentiments vivants de la postérité ; j'accepte votre augure.
Le poème nous a fait pleurer. Vous êtes le seul épique de notre temps, l'Homère sensible et pathétique des prolétaires. Les autres chantent et vous sentez.
J'ai vu votre fils qui m'a couvert trois fois de sa baïonnette en mars et avril ; il m'a paru digne de votre nom.
Lamartine.
L'Homère sensible et pathétique des prolétaires ne devait pas oublier non plus Tamour fraternel, et il Ta peint avec les plus vives couleurs dans lous Dons Bessous, les Deux Jumeaux. Les deux frères, épris d'une passion irrésistible pour la même femme, et poussant l'amour fraternel jusqu'au sacrifice de leur vie, nous émeuvent autant, dans leur simple et grandiose dévouement, que les drames les plus compliqués. C'est par l'intensité de l'émotion ressentie et qu'il sait faire passer dans ses vers, que Jasmin nous
touche et trouve sûrement le chemin du cœur à travers nos larmes.
A côté de ces trésors de sensibilité, il convient de placer les productions légères d'un esprit dont nous avons déjà noté le tour heureux et primesautier. Dans ce genre, on pourrait citer plusieurs de ses épîtres et quelques-unes de ses pièces détachées qui méritent de survivre aux circonstances passagères qui les avaient fait naître. Nous n'en citerons qu'une, autant pour abréger que parce qu'elle nous paraît être une des meilleures. Nous voulons parler de Ma vig-no, Ma vigne. Le poète, enfin parvenu à cette aurea mediocritas au delà de laquelle n'allèrent jamais ses désirs, lui qui aurait pu gagner gros, si, au lieu de l'amour du bien, il avait eu l'amour du lucre, le poète était devenu propriétaire. Comme le sonnettiste lyonnais Soidary, dans ses Rêves ambitieux, il n'avait voulu « qu'un arpent, pour le mesurer mieux » et il avait acheté, tout près d'Agen, une vigne, baptisée du nom de Papilloto, dont il pouvait aisément compter les ceps.
D^un bord de sègo à l'autre sègo Sa loungou gaire se desplego ; Cent atal faion pas la lègo, Siès linçols la capelaion.
D'un bout de haie à l'autre bout Sa longueur ne se déploie guère; Cent pareilles ne feraient pas une lieue, Six linceuls la couvriraient.
Cette petite vigne fait son bonheur. Écoutez-en la description, digne d'Horace :
Nôu guindoulès, vaqui moun bos ;
Dèts cansos fan ma permenado ; De presseguès, soun meus; d'abelanos, soun mios;
D'ourmes, n'èi dus ; de founs, n^èi dios. Que soui riche ! ma Muso es uno fazendèro...
Neuf cerisiers, voilà mon bois;
Dix rangs de vigne font ma promenade ; Des pêchers, ils sont miens; des noisettes, à moi;
Des ormeaux, j^en ai deux, et aussi deux fontaines. Suis-je riche ! ma Muse est une métayère...
Il continue sur ce ton, avec la naïve admiration de son humble bonheur, — le seul qu'on admire — pour terminer par un trait bonhomme qui rappelle les espiègleries et les larcins de son enfance :
A ma vigno n'èi pas de porto ;
Dios roumèts n'en barron lou pas ; Quand des picoureiurs, pes traus, vesi lou nas,
Aulot de m'arma d'uno endorto.
Me reviri, m'en vau per qu'i posquen tourna; Lou qui jouine panet, vielh, se daisso pana !
A ma vigne n'est point de porte;
Deux ronces en barrent le seuil; Lorsque, par une trouée, je vois le nez des maraudeurs,
Au lieu de m'armer d'une gaule, Je m'en retourne, je m'en vais, pour qu'ils puissent y revenir; Celui qui vola jeune, vieux, se laisse voler !
j,4 JASMIN.
Nous croyons avoir suffisamment fait connaître le poète. Que dirons-nous de l'homme qui ne soit digne encore de plus beaux éloges ? Sa vie n'est pas toute dans ses œuvres poétiques, et on ne le connaîtrait pas tout entier, si on ne consultait que ses beaux poèmes de Mous souvenis et Mous iiouvels soiivenis, sorte de Mémoires ou de Confessions en vers, où il ne craint pas cependant de se montrer tel qu'il est, tel qu'il fut surtout dans son enfance pauvre et attristée. La vie de Jasmin est écrite et son souvenir dure encore dans le cœur des malheureux qu'il sauva de la misère, dans toutes les cités du Midi, qui, à sa voix, donnèrent sans compter pour secourir l'indigence, élever ou rebâtir des hôpitaux pour les malades et les abandonnés, des églises, des crèches, des salles d'asile pour l'enfance. Quelle odyssée bienfaisante que celle de Jasmin à travers la France ! Jamais il ne refusa son concours à une œuvre de charité. Quand la gloire eut consacré son nom, quand on voulut partout le voir, l'entendre, l'acclamer; lorsque tant de villes l'appelaient à la fois qu'elles étaient obligées de s'inscrire un an à l'avance, il aurait pu, certes, faire de son talent un moyen de fortune. Et qui eût pu l'en blâmer ? Il n'en eut pas même la tentation. Il se voua corps et âme, il consacra tout le temps qu'il pouvait dérober au travail journalier, gagne-pain de sa famille, aux œuvres de bienfaisance qui le sollicitaient de toutes parts, prélevant à peine ses frais de voyage et ne gardant rien pour lui des sommes énormes que produisaient ses séances. Le bio-
graphe déjà cité, et qui, on le sait, a puisé aux meilleures sources d'information, estime à qiiinie cent jnille francs environ le produit des conférences de Jasmin. Les chiffres ont leur éloquence, et ceux-ci en disent assez pour nous dispenser d'insister à cet égard.
Mais ce que nous voulons dire pour répondre au reproche de vanité qui lui a été adressé par des gens qui ne jugent les hommes qu'à la surface, et qu'offusque d'ailleurs tout ce qui dépasse la taille commune, c'est que nul homme ne fut plus simple et d'une plus grande bonhomie. A défaut des témoignages intimes de ceux qui l'ont bien connu, qui ont eu dans leurs mains sa correspondance, et mieux encore, sous leurs yeux sa vie journalière, est-ce que son existence même ne proteste pas contre cette imputation de vanité ou de gloriole, après tout bien pardonnable chez un homme, fils de ses œuvres et recevant des ovations telles que jamais souverains n'en reçurent de plus grandes ? Estce que, pendant vingt ans, il ne revint pas avec joie, après chacune de ses tournées triomphales, dans sa boutique du Gravier ? Ce ne fut que « lorsque sa modique pension du Ministère de l'instruction publique fut augmentée et qu'il put être sans inquiétude sur le sort de sa famille, qu'il cessa son métier, pour donner toute sa vie à la poésie et aux bonnes œuvres. Le poète ne s'y est pas enrichi, — nous tenons ces détails de son propre fils, lettre du 25 juillet 1876, — car, le jour de sa mort, il ne laissait pas même de quoi payer de modestes funérailles ; la ville d'Agen s'en
i}6 JASMIN.
chargea, et tous ses habitants suivirent son cercueil. » Nous ne pouvons résister au plaisir de citer encore des détails intimes venus de la même source et qui font aimer l'homme autant que le poète.
« D'une simplicité charmante, vraie surtout, d'une bonhomie sans pareille, sa parole claire, limpide, toujours imagée, attirait à lui. Quand il disait ou plutôt chantait ses vers, sa physionomie se transfigurait, ses yeux avaient des éclairs ou des larmes, et ses lèvres une expression intraduisible. »
Jasmin a raconté lui-même, dans une lettre à Sainte- Beuve qu'on peut lire en tête du troisième volume de ses œuvres, sa façon de travailler. Ajoutons-y ce trait : a Quand il composait, son premier jet était très abondant; mais après, comme il travaillait sa pièce, élaguait tout ce qui était inutile ou banal !... Je l'ai vu réduire à trente ou quarante vers des pièces qui en avaient plus de cent. » Et celui-ci encore, qui vise le reproche de gloriole déjà indiqué : « De son génie, de ses bonnes œuvres, il ne parlait jamais. Où il s'exaltait, dans ses causeries, c'était en parlant de sa langue; il avait pour elle les tendresses d'un enfant pour sa mère... Triomphes, ovations, il lui rapportait tout, même ses succès les plus personnels. »
On sait qu'après avoir reconnu le clinquant et le faux goût de ses premières lectures, il avait suivi les conseils de quelques personnes l'engageant à lire les chefs-d'œuvre français du xv!!*" siècle. Certes, ceux-ci étaient bien faits pour épurer son goût et agrandir son
horizon littéraire ; mais, à part ce résultat, précieux à coup sûr, il ne pouvait pas en tirer grand'chose pour ses compositions habituelles et rien du tout pour les progrès de sa langue. Il n'a pas non plus étudié la littérature des troubadours ; il n'est pas descendu, par l'analyse, de la langue littéraire du xnf siècle à l'idiome populaire de son berceau ; il est plutôt remonté, par la méditation et par les recherches ou les inductions laborieuses, du patois à la langue. Il se servit d'abord de celle qu'il entendait autour de lui et qu'il parlait luimême; « mais son génie s'y trouvait à l'étroit. Tout lui disait — c'est son fils qui parle — qu'en se francisant elle avait perdu sa pureté native ; que cette langue créée par le peuple à son image et à sa façon devait avoir des mots saisissants pour exprimer sa joie ou sa douleur, ses tendresses ou ses colères : elle devait renfermer des rugissements comme des chants de fauvette. Alors, chercheur infatigable, il s'en allait fouillant, interrogeant, dans les plus humbles maisons, pendant les heures où la famille était réunie autour du foyer... Je me souviendrai toujours quelle était sa joie lorsqu'il rapportait quelque chose. Ce n'était souvent qu'un mot, mais il le faisait diamant, et c'est ainsi que peu à peu il a reconstruit cette langue qui chante en parlant!,.. » Jasmin, en effet, a constamment épuré son idiome; il est curieux, à ce point de vue, de comparer son pre-r mier poème, lou Chalibari, le Charivari, avec ceux qui l'ont suivi.
N'oublions pas de dire que notre poète, à ses dé-
buts, avait rencontré une difficulté inattendue et bien singulière. On le comprenait, on l'applaudissait quand il lisait ou déclamait ses vers; mais on ne savait pas les lire. La langue parlée était familière à tous ; la langue écrite, personne ne la connaissait. Jasmin dut faire luimême l'éducation du public. Appelé à Tonneins en 1837 pour une œuvre de bienfaisance, il avait composé un de ses plus beaux chants, la Caritat, la Charité, une ode remplie de lyrisme et de belles pensées. « Il y eut un si grand triomphe qu'instantanément il se dit: « Il faut que je fasse reprendre à ma langue sa place « au soleil. Me lire est difficile, me retenir encore da- « vantage. Eh bien, puisqu'elle est si bien comprise <c quand je la parle, désormais j'accepterai toutes les « invitations qu'on me fera, et comme je veux lui donce ner, à cette langue, un piédestal d'honneur, chaque <c fois je quêterai pour les pauvres ou pour une bonne « œuvre... )) Dieu sait si le poète a quêté!
u Plus tard, en 1842, à Paris, où ses conférences furent si nombreuses qu'il en laissa la graine qui y germa, il dut se traduire pour se faire comprendre. Quand il vit l'effet que produisait cette traduction mot à mot, brutale, non préparée, il lui vint à la pensée que, ses vers étant traduits, il pourrait être compris dans le Nord comme dans le Midi ; mais, ne voulant rien devoir qu'à lui-même et sachant sans doute le proverbe traduttore traditore, c'est lui-même qui a traduit toutes ses poésies. » (Lettre citée de Jasmin fils.)
C'est en suivant le poète dans une de ses traduc-
tions littérales, à la soirée d'Augustin Thierry, que l'illustre Ampère disait : « A défaut des vers de Jasmin, on ferait cent lieues pour entendre une telle prose. »
Jasmin donna une nouvelle preuve de modestie et de bon sens en 1848, lorsqu'on vint lui offrir la députation. « De tous les appâts offerts à la vanité humaine, dit le biographe-témoin de sa vie, le plus irrésistible peut-être est celui qui nous porte à jouer un rôle politique. Jasmin sut toujours s'en défendre. Il avait de la célébrité, une popularité immense, même dans sa ville natale; il ne voulut être ni député, ni conseiller municipal^ ni meneur d'élections. Il lui suffisait d'in- Huer sur les destinées de son pays en répandant partout la semence des vertus domestiques et sociales. Pourtant, en 1849, i^ ^'Y ^vait pas un homme en France à qui il eût été plus facile d'obtenir un mandat populaire. Il avait, certes, de grands exemples : Lamartine, après avoir été député, s'était fait le chef d'une révolution; Victor Hugo argumentait dans un palais législatif et siégeait au sommet d'une montagne où ne s'épanouit guère la fleur de poésie; enfin, Reboul, le poète-boulanger de Nîmes, désertait à la fois la muse et le pétrin pour briguer les suffrages de ses concitoyens. Au milieu de cet entraînement. Jasmin n'écouta que la raison, qui, chez lui, réglait toujours l'imagination...
« Mais si son plus ardent désir était de vivre en dehors de l'effervescence qui allumait toutes les têtes, il ne put empêcher la population ouvrière de jeter les
j^o JASMIN.
yeux sur lui pour en faire son représentant. Une délégation des comités électoraux de la ville d'Agen vint lui offrir la candidature. Les délégués trouvèrent le poète à sa vigne, tranquillement assis à l'ombre d'un cerisier et occupé à écosser des pois.
« Il les accueillit avec sa bonhomie ordinaire, et il leur répéta les paroles qu'il avait déjà prononcées, lorsqu'au sein d'un comité où on l'avait pressé de se rendre, il avait fait sa profession de foi républicaine :
(( Je n'ai rien fait pour la République, leur dit-il. J'étais un de ceux qui auraient voulu sauver la monarchie constitutionnelle en la forçant à progresser. Aussi avais-je tressailli de joie, dans Marseille, le jour où la régence fut proclamée. La France est sauvée, m'écriaije, et mon cri s'était perdu dans celui des Marseillais.
(( Mais, le lendemain, des événements graves s'accomplissaient : la République fut proclamée dans toute la France, et les provinces étonnées l'acceptaient avec calme et dignité.
(( Maintenant, les faits sont accomplis. Rétrograder vers le passé, même en pensée, c'est notre perte; marcher en avant et tous réunis sous le même drapeau, c'est notre salut. Le bonheur de la France doit dominer toutes nos pensées et nos plus ardentes sympathies. Choisissons parmi les citoyens connus par leur républicanisme sage et fort, ainsi que parmi les patriotes nouveaux qu'un saint prosélytisme entraîne à vouloir se faire connaître; la patrie aime les chevrons du civisme, elle battra des mains à ceux qui en
ont déjà conquis et à ceux qui veulent en mériter... Pour que la République vive en France, il Iq^ faut grande, forte et bonne pour tous. La préserver des excès de sa sœur aînée, c'est la sauver, et en la sauvant, nous nous sauvons.
« Pour moi, ajouta-t-il en terminant cet entretien, je remercie mes concitoyens de l'honneur qu'ils veulent me faire; mais je ne peux l'accepter. D'ailleurs, dit-il en riant, les affaires de l'État sont trop embrouillées, et ce n'est pas moi qui serais capable de les démêler.
« Et il se mit à écosser ses pois, sans se douter, assurément, qu'il réalisait l'idéal des grands hommes de Tite-Live. »
Acclamé partout, chargé des couronnes et des rameaux d'or de toutes les villes où il avait fait applaudir et bénir ses chants. Jasmin devait encore recevoir la plus haute récompense académique qu'il eût ambitionnée, et qui faisait de lui non plus seulement une illustration provinciale, mais une gloire française.
Dans la séance publique de l'Académie française du 20 août i852, M. Villemain, dans son discours sur le prix extraordinaire de cinq mille francs accordé au poète Jasmin, disait : « L'Académie a pensé qu'en dehors de ces prix si divers et si justes, elle avait encore à décerner un prix extraordinaire, un prix à part, et qu'elle pouvait à double titre acquitter, sur les bienfaits et selon la pensée de M. de Montyon, une dernière dette envers l'art et la morale, envers le talent
de bien dire employé à faire le bien, sous la forme à la foiiS la plus brillante et la plus populaire. Elle n'a pas craint de ramener ici, dans un rang fort élevé par la récompense, le recueil, et nous dirons presque la vie entière d'un écrivain. Français autant qu'on peut l'être, d'intention et d'esprit, mais qui ne parle dans ses vers qu'un des patois provinciaux d'où est sortie notre langue et qu'elle a rejetés. Lorsque le choix de l'Académie paraît s'écarter de la loi grammaticale qu'elle-même impose ou du moins recommande, il faut prévenir chez quelques bons esprits un doute qui serait une injustice pour le talent que nous voulons honorer.
(( Dans le silence ou l'exil de plus d'une voix illustre, on pourrait croire qu'un zèle qui cherche des consolations nous fait curieusenient découvrir et vanter au delà du vrai les moindres étincelles d'un feu près de s'éteindre. Il n'en est rien. Aux jours les plus actifs de l'émulation littéraire, dans le plus grand luxe de ces plaisirs de l'esprit chers aux peuples heureux et contents d'eux-mêmes, dans l'élégante liberté des salons parisiens du dernier siècle, ou dans l'atmosphère hardie du goût britannique, le talent que nous allons nommer eût rencontré partout justice et faveur. Car ce talent est celui d'un vrai poète; et rien^ dans une vocation déjà longue, dans une destinée modeste et pure, dans l'emploi moral de l'art, dans sa noble, dans sa secourable influence, n'a dérogé à la dignité d'un tel nom. Comme le poète écossais Burns,.
Jasmin enrichit de son dialecte et de son âme poétique la grande littérature nationale dont il ne parle pas la langue. Jasmin, le coiffeur d'Agen, le poète du Midi, qui fait accourir les foules à sa voix, qui embellit les fêtes de l'opulence, qui assainit les joies du peuple, qui dote en passant des établissements de chanté, et achève ou rebâtit des églises. Jasmin, cette gloire de sa patrie locale, dans la patrie commune, mérite d'être adopté par la France entière et proclamé par elle.
(( Racine ne nous en blâmerait pas, lui qui, durant ses loisirs solitaires de jeunesse, dans le prieuré d'Uzès, formait, à l'école antique et moderne des idiomes du Midi et aux accents sonores des deux Italies, le beau langage dont il nous a charmés. De nos jours, l'Académie française et, pour dire plus encore, l'Institut national, peuvent-ils oublier que c'est un des leurs et des plus illustres. M. Raynouard, érudit, poète et législateur citoyen, qui a rendu à l'Europe savante et à nous une moitié de l'ancien esprit français, par la restitution de cette langue romane du XIII® siècle, dont les monuments s'étaient comme perdus sous la gloire du français de Rouen et de Paris, du français de Corneille et de Molière ?
« Aujourd'hui ce n'est plus le souvenir lointain et l'écho retrouvé des anciennes chansons du Languedoc, c'est la voix même, la voix vivante de son enfance et de son peuple, qu'il nous est donné de saluer et de reconnaître sous une forme agrandie. Ce réveil poétique et populaire, nous le devons au talent d'un
homme qui marque de l'empreinte de Tart et du feu de la passion les formes longtemps dédaignées, du langage vulgaire de l'ancienne Provence, et en fait une langue éloquente, parce qu'il en fait un instrument d'œuvres honnêtes et de vertueuses pensées de charité fraternelle et de patriotisme méridional et français.
(( Tacite l'a dit quelque part; la renommée ne trompe pas toujours, parfois elle choisit souverainement : non sempet^ errât fama, aîiqiiando eïigit. Nous réprouvons aujourd'hui. Cette approbation enthousiaste et sans contradicteur de plusieurs grandes provinces de France pour un poète populaire ne pouvait être une méprise; elle nous désignait le dernier^ et ajoutons, peut-être le plus grand des troubadours. D'habiles maîtres de la critique en ont ainsi jugé. A part l'étrangeté gracieuse de son idiome sonore, à part, si vous voulez, un peu de prévention actuelle pour ce qu'on répute naïf et populaire, le poète d'Agen est de la meilleure famille des poètes, naturel et tra- 'Vaillant avec art, facile, inspiré, pathétique, rapide et concis dans ses tableaux, heureux et neuf dans ses images. Quelques-uns de ses récits en chants, l'Aveugle de Castel-Cuillé, Françonîiette, sont des créations que le talent tire, à lui seul, de quelque bloc vulgaire, et qu'il élève à l'immortalité de la poésie; parfois même ce sont des drames, où le mot du cœur déchirant et simple a été rencontré de génie.
u Une autre gloire de ce talent original, un titre qui le désigne à la couronne littéraire préparée par les
bienfaits d'un sage, c'est de ne respirer que les sentiments les plus droits et les plus purs : Dieu, la patrie, la famille, l'amour bien placé et fidèle, l'amitié reconnaissante, le zèle pour les pauvres, les orphelins, les souffrants, pour l'église du village, le presbytère en ruines du bon curé, pour la statue du héros.
« Tel dans les joies ou dans les douleurs publiques, dans le luxe des riches et commerçantes cités, dans les châteaux, dans les villages, de Bordeaux à Toulouse, de Lyon à Marseille et à Pau, de Lectoure et de Marmande à Vaucluse et à Nérac, Jasmin a mérité de plaire et de plaire toujours à cette brillante et spirituelle population du Midi, à cette contrée que Rome victorieuse se plaisait à nommer, non pas une province de l'Italie, mais, comme dit Pline l'Ancien, une continuation de l'Italie elle-même, et que vous tous, au souvenir de Montaigne et de Henri IV, de Fénelon, de Massillon, de Montesquieu, deMasséna et de tant d'autres passés, présents et à venir, vous nommez avec orgueil une des plus belles régions de la France éloquente, hbérale et guerrière.
(( Nous croyons répondre à ce sentiment, messieurs, et à la destination patriotique de tous ces prix de moralité littéraire et d'actions vertueuses, en décernant ici, devant vous, au poète Jasmin, une médaille frappée pour lui, la médaille du poète moral et populaire. ))
Qu'ajouter à cette brillante apothéose ? Rien, si ce n'est qu'elle fut le monument écrit qui a précédé et
qui devait motiver le monument de bronze qui s'élève aujourd'hui dans la ville natale de Jasmin, et qui glorifie à la fois l'homme et le poète.
O ma lengo, tout me zou dit, Lançarèi une estello à toun frount encrumit.
O ma langue, tout me le dit, Je mettrai une étoile à ton front obscurci.
Ces vers, gravés sur le piédestal de sa statue, disent bien et son rêve et sa gloire. L'étoile qu'il ambitionnait pour sa langue est venue aussi luire sur son front inspiré, et la postérité y ajoute une auréole, l'auréole d'immortalité.