CHAPITRE IV
i. Les Ateliers Nationaux sont considérés comme menaçants. — 2. Remèdes proposés. — 3. Agitation politique. — 4. Les mesures administratives qu'on annonce sont mal accueillies du personnel des Ateliers. — 5. Séance du 22 juin à l'Assemblée. — 6. Les manifestants se rassemblent et s'organisent. — 7. Rôle de la Commission Executive; plan du général Gavaignac. — 8. Le 23, les barricades se dressent. — 9. Journée du 24. Proclamation de l'état de siège. — 10. Le général Gavaignac est investi de tous les pouvoirs. — il. La Commission Executive se retire. Batailles livrées sur la rive gauche, dans la Cité, dans le quartier Saint-Denis. — 12. Le 25, nouveaux combats; généraux tués ou blessés: résistance du faubourg Saint-Antoine. — 13. L'ordre est rétabli le lendemain. — 14. Mesures répressives. — 15. Le général Gavaignac est chargé du pouvoir exécutif et constitue le ministère.
La condition des Ateliers Nationaux n'a pas cessé d'inspirer les plus vives préoccupations. Sans doute TAssemblée a voté, le 30 mai, un décret rédigé par Falloux; de Taveu commun il ne constitue pas une solution du problème. Il reste sur les chantiers ou plutôt sur les listes d'émargement trop d'ouvriers à
peine utilisés, simplement assistés. Ils ont un faible salaire (les fameux vingt-trois sous par jour) eiih n'en ont pas moins coûté, à cette heure, plus de dix millions au Trésor. La Commission Executive, le ministre Trélat, le directeur Lalanne voudraient alléger les charges de l'institution sans toutefois atteindre, léser le personnel recruté. Plan difficile à réaliser : la conciliation des intérêts contraires est une œuvre qui sera toujours au-dessus des forces des volontés irrésolues. A l'Assemblée, c'est le comité des Travailleurs — plus spécialement une sous-commission composée de Falloux, Ch. Beslay et Considérant — , qui examine et juge les propositions qui s'y rapportent. Libérée de l'initiative et de la responsabilité, cette autorité anonyme peut suivre la crise sans se compromettre, mais non pas sans y trouver un aliment à ses passions politiques. La question perd son caractère administratif et humanitaire pour être exploitée par les partis.
La Présidence collective a envoyé, le 3 juin, une circulaire aux maires afin qu'ils refusent le passeport aux travailleurs qui voudraient encore se présenter aux Ateliers Nationaux. Elle tente de mettre un frein aux admissions nouvelles. Les opérations de recensement ont abouti naturellement à des chiffres contradictoires ; il semble néanmoins que les ouvriers inscrits, et par conséquent appointés, ne soient pas moins de cent quinze mille. Comment arriver à réduire ce nombre? Le ministre de Tlntérieur a
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ordonné qu'on délivrât des feuilles de route et d'indemnité à ceux d'entre eux qui, séjournant depuis moins de trois mois dans le département de la Seine, doivent regagner leurs foyers. Le ministre de l'Agriculture et du Commerce adresse des appels aux Chambres de Commerce pour qu'elles attirent la main-d'œuvre. Une commission instituée au ministère des Travaux Publics profite des circonstances pour imaginer un système, par lequel l'État affecterait 75 millions à divers travaux et, en second lieu, emploierait une somme égale en prêts aux conseils généraux, aux municipalités et aux chefs d'industrie. Le Constitutionnel dira de cette conception qu' « elle est inspirée par un sentiment vraiment social, qu'elle arrose la racine de l'arbre pour porter la vie dans le corps comme dans les branches ».
Le ministre Trélat a élaboré un plan, qu'il va révéler à l'Assemblée. A la fin de la séance du 7, il prononce ces mots débordants d'optimisme :
« Citoyens, j'ai une bonne communication à vous
faire, j'ai de bonnes choses à vous dire des Ateliers Nationaux. Ils sont transformés, il n'y règne plus d'agitation ; on n'y entend plus de plaintes, plus de
menaces Les ouvriers, les bons ouvriers (ils sont
nombreux) vous demandent du travail. En voilà! » (Le ministre, dit le compte rendu officiel, montre les projets de décrets qu'il tient à la main.) Ce geste sincère et théâtral soulève, comme il est naturel, un vif mouvement d'approbation, après quoi Trélat
dépose six projets, qui apportent la solution attendue : il s'agit d'ouvrir des crédits atteignant près de 9 millions de francs et destinés à ramélioration de canaux et rivières, à la reconstruction des ponts, à la continuation de travaux de chemins de fer. Ce programme sera voté trois jours après et fournira à Falloux Toccasion de constater avec amertume que le texte n'en est pas nouveau, qu'il repose depuis six mois dans les cartons des Ponts et Chaussées.
La Commission Executive se rend compte que les Ateliers absorbent plus d'un million par semaine ^ Elle autorise donc, le 9, son ministre des Travaux Publics à solliciter le vote d'un crédit de 3 millions, qui permettra de gagner — ou de perdre — vingt jours. Cette résolution est lue à la séance du 14. Falloux prend aussitôt la parole pour exposer qu'il veille à ce que le « contrôle indispensable » s'exerce sur les Ateliers « par la voie des crédits de finance ». En un discours de passion contenue, il signale « l'agitation qui règne dans Paris,... les éléments de fermentation qui se manifestent de toutes parts les résistances » que lui et ses collègues rencontrent sans cesse. IJ demande au pouvoir : « Veut-on ou ne veut-on pas cacher d'autres arrière-pensées? » Cette manœuvre politique est
1. C'est Louis Blanc qui, dans son Histoire de la Révolution de 18^8, a écrit au sujet des Ateliers Nationaux : « Cette bêtise épique attirait, ainsi qu'en un goulTre sans fond, tous les trésors de l'État -.
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conduite avec art. L'opposition aura toujours le beau rôle quand elle entreprendra Tassaut de cette manière. Le ministre répond dans sa sincérité : « Toute chose est difficile dans ce monde. Il a fallu préparer par Tétude, par le calcul, par la correspondance ce qu'on avait à faire. »
Le pouvoir est encore blâmé, le 16, dans un rapport rejetant la proposition Léon Faucher, qui tend à affecter dix millions à des travaux publics, sur lesquels serait dirigé le personnel des Ateliers Nationaux. La conclusion de ce rapport est agressive : « Si le Gouvernement n'agit pas, c'est donc
qu'il ne veut pas agir Son inaction est Tacte de
sa volonté ou l'aveu de son impuissance personnelle. Que l'Assemblée Nationale en recherche les causes et avise! » Léon Faucher, en reprenant la question quatre jours plus tard, présentera cette remarque importante et nouvelle : « A côté du chiffre d'ouvriers réunis dans les Ateliers Nationaux, il y en a une armée d'un nombre à peu près égal qui frappe à la porte et demande à être admise. On n'évalue pas à moins de 50 ou 60000 hommes le nombre des personnes qui demandent à s'enrôler dans les Ateliers Nationaux, et dont la situation mérite les mêmes égards que celle des personnes qui reçoivent déjà ce salaire des mains de l'État. »
Une commission spéciale a été chargée, comme le suggérait Falloux, de l'examen du crédit réclamé. Elle l'a nommé rapporteur et c'est à ce titre que,
le 19, il renouvelle ses critiques contre le Gouvernement. Il ne consent pas à lui tenir compte du remède, qu'il cherche et croit avoir trouvé dans la mise à exécution d'un programme de travaux publics. Il s'ingénie à séparer les deux questions, tandis que le ministère les unit. Le docteur Trélat indique, en réponse à ces reproches, la politique que suit la Commission Executive et qu'il applique lui-même : « Notre premier devoir n'était pas, assurément, de fermer, à un jour dit, la porte des Ateliers Nationaux sans savoir à quels travaux les ouvriers pourraient être employés, sans savoir où ils poseraient leur gîte ». Les gouvernants ne voudraient renoncer à Tinslitution qu'une fois que le personnel se serait retiré. Ils entendent lui assurer une autre destination et non pas l'expulser. Le ministre ajoute : « En toute chose il y a l'incertitude, il y a la lenteur humaine.... Ces ouvriers sont nos frères, ce ne sont pas des malfaiteurs. »
Victor Hugo, olympien, mêle au débat, qui se poursuit le lendemain, des considérations qui y semblent étrangères. Le rapporteur Falloux reste plus étroitement dans le sujet et dans sa tactique; il se prêle au vote du crédit aux conditions suivantes : chaque allocation accordée ne pourra excéder un million ; la commission, dont il est l'organe, conservera ses pouvoirs. De celte manière le Gouvernement, après avoir été censuré, est mis désormais en surveillance : double résultat.
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De son côté, le Constitutionnel écril : « Dans cette affaire des Ateliers Nationaux, comme dans beaucoup d'autres, c'est surtout l'énergie qui manque ».
Comme si ces difficultés ne suffisaient pas, le ministère reçoit jour par jour, heure par heure, des nouvelles alarmantes des départements. Pendant que les villes, Lyon, Charleville, Guéret, sont la proie de soulèvements et se barricadent, les campagnes sont envahies par une inquiétude générale. C'est l'année de la « grande peur w. Les paysans se cachent dans les blés, redoutent les brigands et les brigandages. Admirable moment pour les conservateurs du cercle de la rue de Poitiers, qui se livrent à UDe propagande active au moyen d'innombrables publications populaires. Les bonapartistes recourent principalement à Iji presse, au Peiii Caporal, au Napoléon, à la Redingote grise, qui appellent et prédisent, avec impunité, un 18 brumaire. La banlieue et les faubourgs de Paris commencent d'être acquis à la cause du prétendant, qu'on soupçonne d'être aidé à la fois par l'Angleterre et la Russie, par « Tor russe ». Tous les soirs des rassemblements se forment sur les places publiques et chantent en mesure, sur l'air des Lampions : « Vive Napoléon, nous l'aurons! » Lamennais flétrit dans son journal ce nouveau parti où il distingue les hommes séduits par des souvenirs de gloire, les victimes des souffrances réelles qu'abusent de vaines promesses, et quelques misérables dont on achète la voix et les
bras. Comment la Commission Executive sauverat-elle Tordre compromis?
Le mercredi 21, le vœu commun de tous les groupes se traduit, dans les conversations des représentants, par cette formule : // faut en finir, ce qui, au dire d'un contemporain, signifie pour les uns retour d'Henri V, pour quelques autres restauration des d'Orléans, pour beaucoup d'autres avènement de Louis-Napoléon, pour les socialistes organisation du travail, pour les républicains désabusés dictature à la manière du Directoire. Les républicains de principe ne sont plus que l'exception. Dans les périodes de crise les incidents naissent d'eux-mêmes : c'est ainsi que, ce jour-là, Lagrange, resté militant, annonce le dépôt et donne le sens d'une demande d'interpellation qu'au nom des clubs il veut adresser au Gouvernement afin de savoir quelles mesures il prend « pour surveiller et faire justice des menées contre-révolutionnaires que couvre le nom de Louis- Napoléon ». L'Assemblée proteste par des murmures contre l'intervention des clubs; Duclerc déclare que le Gouvernement est prêt à agir : « 11 fera exécuter les lois contre tous les conspirateurs, de quelque côté qu'ils viennent ». Le Constitutionnel est porté à croire à la faillite du régime et il l'explique de cette façon : « Arrivée trop tôt, la République a d'abord été trop loin. Ce qui est prématuré risque fort d'être excessif. » Une combinaison parle-
mentaire est tentée en vue de consolider le pouvoir par un coup de barre à droite : on suggère aux trois têtes les plus modérées de la Présidence collective de constituer un triumvirat en se séparant de Ledru- Rollin et de Lamartine; après examen, sentant qu'elles seront sans force et sans appui, elles s'y refusent.
Que répondre aux appels rédigés par les délégués du personnel des Ateliers Nationaux? Leur Adresse du 20 juin, répandue à profusion, se présente dans une forme trop adoucie pour ne pas produire impression. On y lit : « Ce n'est pas notre volonté qui manque au travail, c'est un travail utile, approprié à nos professions qui manque à nos bras; nous le demandons, nous l'appelons de tous nos vœux. Quel appoint avons-nous fourni aux rassemblements, aux émeutes?... Nous livrera-t-on aux mauvais conseils de la faim, aux entraînements du désespoir? » La Commission Executive voudrait aboutir à la dissolution des Ateliers, suivant sa méthode, sans heurts, sans secousses. C'est le 21 qu'elle donne son adhésion à un projet de son ministre des Travaux Publics qui tend à engager six millions de dépenses sur la ligne de Paris-Lyon afin de permettre d'utiliser la main-d'œuvre. Dans un avis qui est aussitôt placardé sur les murs de Paris, elle rappelle que l'enrôlement, dans l'armée, des jeunes gens de dix-sept à vingt-cinq ans doit s'effectuer sans délai, et que, s'ils s'en abstiennent, ils ne seront plus reçus dans
les Ateliers. Elle ajoute : « Les Ateliers Nationaux ont été une nécessité inévitable pour quelque temps. Maintenant ils sont un véritable obstacle au rétablissement de l'industrie et du travail. Il importe donc, dans l'intérêt le plus puissant des ouvriers eux-mêmes, que les Ateliers soient dissous ». Enfin le directeur Lalanne vient à l'Assemblée pour conférer avec le comité des Travailleurs, et il se trouve en butte aux admonestations de deux politiques qui ne se libèrent pas de l'esprit de parti : Falloux et Rouher. Il annonce que le Gouvernement compte maintenant remédier à la crise en rendant la vie à Tindustrie privée par un secours considérable. Quant à lui, il a prescrit à plusieurs milliers d'ouvriers de se diriger sur la Sologne, où des terrassements vont être entrepris. Il réalise des réformes d'ordre intérieur : suppression du bureau médical, suppression du bureau des secours, majoration des produits fabriqués sur place et cédés aux ouvriers.
La mesure est pleine; le personnel, fractionné en groupes qui occupent les boulevards de la Bastille et du Temple, les places de l'Hôtel-de- Ville, Maubert, de TOdéon et du Panthéon, est décidé à ne pas courber la tête, à protester contre les nouvelles dispositions qu'on a prises, dont la plus dure lui paraît être « Texil en province ». Ces Parisiens, qui sont menacés d'être envoyés dans la grande banlieue, forment des rassemblements parce que, disent-ils,
ils ne veulent pas être « procrits ». Leur meneurs, qui se dénomment quelquefois délégués du Luxembourg, plus souvent délégués des Ateliers, se réunissent dans la soirée du 21 pour aviser.
Le lendemain, à huit heures du matin, environ mille ouvriers des Ateliers Nationaux se concentrent sur la place du Panthéon. Un de leurs
orateurs préférés, un de leurs lieutenants, Pujol, déclassé qui a été tour à tour sous-officier et journaliste, les détermine à se présenter, sous sa conduite, au Palais du Luxembourg, siège de la Commission Executive. Là, un des membres de la Commission, Marie, accorde audience à huit d'entre eux, qui constituent une délégation conservant Pujol à sa tête. L'entretien se prolonge et cependant, contrairement au phénomène habituel, devient de plus en plus acerbe. D'un côté on affirme qu'on ne se soumettra pas à des décrets inhumains; de l'autre on démontre qu'ils sont nécessaires et d'ailleurs peu rigoureux. On ne se convainc pas, on aboutit à une séparation sans cordialité.
Les délégués et leur suite, accompagnés de nouvelles recrues ou du moins de curieux, descendent à proximité, sur la place Saint-Sulpice, devant l'église où précisément à ce moment se célèbre le divin office de la Fête-Dieu; ils se groupent autour de la fontaine, qu'escalade Pujol pour rendre compte de son mandat. Il se plaint du mauvais accueil que lui a
réservé Marie et prend rendez-vous avec ses fidèles pour six heures du soir à la place du Panthéon. Tous se dispersent en proférant des cris variés, au nombre desquels les oreilles attentives discernent ceux de : « Vive Napoléon, vive TEmpereur! »
De leur côté les conservateurs redoublent de sévérité pour le Gouvernement, qu'ils déclarent « faible, réprouvé, corrompu, compromis ». Ils se disposent à intervenir le jour même, non point dans la rue, mais à l'Assemblée. Ils combattent le projet de reprise de possession des chemins de fer par FÉtat; ils estiment qu'on aurait tort d'y voir un moyen d'offrir à la main-d'œuvre de larges débouchés. L'un d'eux, sortant de la question, rappelle cette vérité trop méconnue : à savoir que le peuple est dans les campagnes aussi bien que dans les villes. Leur orateur le plus éloquent, Montalembert, développe, dans un discours préparé et applaudi, les idées générales qui ont cours en cette matière. Après s'être donné le plaisir banal et inférieur de montrer, par des citations, que ses contradicteurs ont changé d'opinion au cours des années, il établit que l'initiative gouvernementale vient attaquer l'esprit d'association dans l'ordre industriel et dans l'ordre politique. Il nie — à tort — que le fondement de l'administration française soit l'unité et soutient — avec raison cette fois — qu'il faut un frein au pouvoir démocratique comme aux autres. Enfin Montalembert affirme que le rachat et l'expropriation
sont juridiquement inapplicables et porteraient une égale atteinte à la propriété. Là est le péril ! Qu'on
s'inspire donc, dit-il, de la Révolution de 1789, qui eut le génie politique d'identifier sa cause avec le sentiment de la propriété privée !
Sous la pression des événements, des réunions de groupes s'improvisent. L'organisation, la composi* lion, le principe même de la Commission Executive paraissent si défectueux que soixante représentants de gauche, membres du club du Palais-National, ont délibéré pour chercher un remède. Ils ne le trouvent que dans le pouvoir unitaire, qu'ils voudraient confier à Cavaignac, présentement ministre de la Guerre. Trois d'entre eux, Latrade, Ducoux et Landrin, vont au ministère, où le général, sûr de lui malgré sa jeunesse — il a quarante-six ans — , leur répond qu'il n'entrera pas dans une commission de pouvoir exécutif à plusieurs têtes parce que cette combinaison porte en elle un vice fondamental et que, sous cette réserve, il est prêt à accepter. Il appartient aux trois délégués d'obtenir de la Commission Executive qu'elle se retire volontairement. Ils n'y parviennent pas. Pendant qu'ils effectuent leur démarche on répand dans Paris la fausse nouvelle de la démission des ministres de l'Intérieur et des Finances.
Le soir de ce jour le cercle de la rue de Poitiers reçoit communication des offres qui ont été adressées au ministre et s'y rallie d'enthousiasme. Cavaignac
est à cette heure le candidat de tous les partisans de la politique autoritaire, de tous ceux qui, à gauche et à droite, réclament le pouvoir fort, Tépée.
Cependant les quartiers populaires sont secoués par une agitation silencieuse qui provoque des rassemblements mystérieux. Les murs se couvrent d'une affiche ouvrière dont le ton est encore modéré : « Les Ateliers Nationaux sont une création admirablement philanthropique qui peut avoir les meilleurs résultats sous une administration sage et habile ; c'est l'organisation qui leur a manqué ». La consigne donnée le matin par Pujol est observée en telle sorte que vers six heures, place du Panthéon, il se voit entouré d'environ cinq mille hommes, porteurs des drapeaux des Ateliers Nationaux. « Ces groupes n'ont rien d'hostile », dit un rapport du préfet de police. Ils poussent des cris, qui en effet ne sont pas menaçants : « Nous ne partirons pas (pour la Sologne) ! Du travail 1 du travail î » Sous la conduite de leur chef ils s'engagent dans une promenade nocturne, au cours de laquelle leur cortège grossit; à la lueur des torches ils ont descendu la rue Saint-Jacques, traversé la Seine et parcouru le faubourg Saint-Antoine, en chantant la Marseillaise; ils reviennent au point de départ, où Pujol, pour mieux exciter les ouvriers, les flagorne : « Vous avez bien mérité de la Patrie! Il faut que la trahison s'éteigne dans le sang de nos ennemis (les gouvernants) I A demain matin, ici, à six heures ! » Les
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manifestants se séparent ensuite. Déjà les sympathies du peuple vont à eux parce qu*il est animé contre le Gouvernement et contre T Assemblée. Il leur reproche, nous dit un de ses porte-parole, « leur marche rétrograde, leurs tendances contre-révolutionnaires, les lois liberticides votées récemment, la politique couarde suivie à l'extérieur, l'abandon de la Pologne, de l'Italie et de l'Allemagne démocratique, faute immense ! » Cette partie de l'opinion publique se trouve donc dominée, comme toujours, par la sentimentalité et l'idéalisme.
La Commission Executive a vu — et voulu conjurer — le péril. Elle a ouvert avec le ministère une controverse sur la tactique à adopter. Plusieurs de ses membres souhaitent que l'armée étouffe l'insurrection avant môme qu'elle n'ait le temps de naître et applique la méthode préventive. Il faut empêcher la construction des barricades, parce que, selon le mot de Ledru-Rollin, les « barricades sont contagieuses ». Le général Cavaignac s'oppose, pour rhonneur des troupes, à une dispersion qui les expose à être désarmées. Il entend les concentrer autour de l'Assemblée pour la maintenir hors de toute atteinte, laissant à la garde nationale le soin de la police de la ville. La Commission a cependant pris, dès le matin, deux décisions précises : le ministre de la Guerre a reçu de Marie l'ordre d'envoyer un régiment d'infanterie et deux escadrons de cavalerie au Luxembourg, et de Barthélemy-Saint-Hilaire,chefdu
de gagner au loin pour des travaux insalubres qui ne sont pas de son choix, auxquels il n'est pas propre, un salaire dérisoire qui ne saurait suffire à la plus humble existence ». Le syndicat, je veux dire le clubdes Ateliers Nationaux ne peut consentir à cette modification du « pacte débattu et ratifié ». On inflige à ses membres un traitement qui n'est pas à leur convenance : Tenrôlement pour les jeunes; pour les autres l'exil en Sologne, loin de la ville natale qui est en même temps la Ville-Lumière. Des Parisiens ne quittent pas Paris contre leur gré. Enfin ils ne veulent pas se résigner plus longtemps à la misérable solde de famine qui est la leur. Parmi eux un grand nombre est conciliant, déférent même. Aux élections générales ils ont voté comme le voulaient les agents de l'autorité, le maire de Paris et le directeur Emile Thomas. Le fonctionnaire français est de nature disciplinée. Mais, comme toujours, il suffit d'une minorité agissante, d'un orateur sentimental et d'une presse ardente pour entraîner la foule à la fois craintive et docile. La Commission Executive risque de trouver devant elle près de cinquante mille salariés en grève et bientôt en émeute.
Elle a passé la soirée à recevoir les rapports de la préfecture de police, à donner des ordres au général de la garde nationale et au ministre de la Guerre, qui doit disposer de trente mille hommes environ. Ce ministre est le général Cavaignac, en qui deux
groupes de TAssemblée ont mis toutes leurs espérances et qui lui-même a imposé sa stratégie de répression. Au cours de la nuit une réunion de deux mille cinq cents ouvriers appartenant aux Ateliers Nationaux se tient salle Barthélémy. « Ils engagent, dit un contemporain, une discussion dirigée par la raison et non par la passion », votent un programme de réclamations et une démarche pacifique ^ à eftectuer auprès du ministre. Quand la Commission Executive lit le compte rendu de cette séance, elle croit que tout est sauvé. Elle oublie d'observer que les militants en étaient absents et que, par suite, elle a moins de signification. Un certain aveuglement est la condition habituelle de l'optimisme nécessaire aux gouvernants.
Le 23, à six heures du matin, Trélat reçoit au ministère des Travaux Publics les délégués de cette réunion, qui viennent remplir leur mandat, c'està-dire empêcher qu'on licencie ou qu on déplace dWice le personnel des Ateliers Nationaux. Comme toutes les délégations qui se présentent au pouvoir, ils obtiennent une réponse vaguement encourageante, qu'ils cherchent à communiquer à leurs camarades.
1. Ce groupement paraît animé de l'esprit qui guidera plus tard, sous la troisième République, à partir de 1906, les Amicales de fonctionnaires.
Au môme moment les militants, les seuls qui comptent, sont réunis au nombre d'environ sept mille sur la place du Panthéon, que le ministre de la Guerre a omis d'occuper militairement. Pujol se place à leur tête pour les conduire dans les faubourgs, puis au pied de la colonne de Juillet, où il se prosterne avec eux devant le monument commémora tif des premiers « martyrs de la liberté ». Cette cérémonie pieuse met en mouvement le sentimentalisme mystique de cet imposant cortège populaire qui, sous cette impulsion, redouble d'élan. Il suit les boulevards, parvient à la hauteur de la rue Saint- Denis vers dix heures et demie, commence à dresser des barricades boulevard Bonne-Nouvelle, rue Mazagran, faubourg Saint-Martin, faubourg Poissonnière. Des ouvriers rassemblés ou revenus sur la rive gauche ont construit, aux approches du Panthéon et dans les rues qui le relient à la Seine, des barricades sur lesquelles flottent des drapeaux tricolores ornés de cette inscription : « Du travail et du pain ! » Ils utilisent tout ce qu'ils trouvent sous la main : pavés, tonneaux, planches, voitures renversées, baquets de porteurs d'eau, débris de toute sorte. Parmi eux quelques privilégiés sont armés d'un sabre, d'une barre de fer ou d'un fusil. Jusqu'à cette heure on n'a vu paraître aucune troupe. Comme le rappel a été battu, la garde nationale ne tarde pas à jeter ses forces dans l'action. Le vénéré président de la Commission Executive, François
Arago, qui est avec Garnier-Pagès en permanence au Luxembourg, décide de marcher en personne sur les barricades. A midi et demie il est rue Soufflot en face d'insurgés, auxquels il adresse une admonestation, un discours. Vain effort! Il se voit contraint d'ordonner à Tarmée, venue enfin, le roulement du tambour, les sommations, la charge. En ce moment les gardes nationaux engagent devant la barricade de la Porte Saint-Denis un combat prolongé. A une heure et quart le général de Lamoricière. parti de la place de la Concorde, arrive pour établir son quartier général à la Porte Saint - Denis môme et pour organiser, avec une poignée d'hommes et sur un vaste secteur, la répression. Ce chef, d'apparence nonchalante, le cigare à la bouche et son cheval mal assuré sur le pavé glissant, s'expose au feu croisé des balles et va d'un point menacé à l'autre en narguant le péril. C'est le flegme d'un héros. Par intervalles il commande l'attaque des barricades à la baïonnette. Les insurgés s'abstiennent de les défendre; quand ils aperçoivent la troupe, ils s'écrient : « Vive la ligne ! »
Pendant que la rue est livrée à l'émeute, les deux pouvoirs, exécutif et législatif, échangent des vues, cherchent la voie à suivre. Trois des membres de la Présidence collective ont délibéré avec le président de l'Assemblée, Sénard. Ils ont exhalé les plaintes que la manière adoptée par le ministre de la Guerre leur inspire. Pourquoi s'obstine-t-il à concentrer ses
hommes au Palais-Bourbon au lieu de les employer à la démolition des barricades et à la dispersion des attroupements? Pourquoi ne se rend-il pas aux objurgations? Ces récriminations une fois formulées en vain, cette décision a été arrêtée dès le matin :
Par ordre du président de V Assemblée nationale et de la Commission da pouvoir exécutif.
Le général Cavaignac, ministre de la Guerre^ prend le commandement de toutes les troupes, garde naii(h nale, garde mobile, armée.
Unité de commandement.
Obéissance.
Là sera la force comme là est le droit.
On apprend que le général a accepté le commandement à la condition de Texercer sans contrôle. Ainsi commence ce qu'on a appelé la « dictature du sabre )>. La défense du Palais de Justice, de la préfecture de police, des ministères, des Invalides, de rÉcole militaire, de THôtel de Ville s'organise.
L'Assemblée Nationale, gardée par des forces imposantes, a ouvert sa séance à une heure. Elle suit dans l'angoisse son ordre du jour, suspendu seulement par un bref intermède, qui permet à son président, bien renseigné, comme on voit, de rassurer ses collègues en disant que l'émeute échoue, et au ministre Flocon de déclarer que l'appel au désordre « n'a en réalité qu'un but, c'est celui du renversement de la République et le rétablissement du despotisme ». Falloux, dont la vigilance politique esta
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1 abri de toute défaillance, apparatt alors à la tribune pour y lire son rapport au nom de la Commission spéciale récemment instituée *. Il propose la dissolution des Ateliers Nationaux et, pour en atténuer Teffet, l'allocation au ministre de l'Intérieur d'un crédit de trois millions en vue dé secourir à domicile les ouvriers momentanément sans ouvrage. C'est l'injonction au Gouvernement de licencier ses cent mille salariés, purement et simplement, sans aucun des moyens transitoires qu'il a imaginés. Corbon, ouvrier sociologue, vice-président de l'Assemblée, a aussi un rapport à présenter : il concerne la motion Alcan qui date du 30 mai et à laquelle il adhère sous réserve d'en modifier le dispositif. Il considère que le système d'encouragements attribués aux associations de travailleurs constituera une compensation à la fermeture des Ateliers Nationaux. L'Assemblée ne met pas son texte en discussion, elle entend le ministre des Travaux Publics Trélat qui s'élève contre la solution brusque qu'a préconisée le rapporteur Falloux. Elle préfère en aborder l'étude plus tard. Les intéressés, les ouvriers, entraînés <Iéjà dans la bataille, vont savoir néanmoins par le compte rendu de la séance le sort qui leur est dévolu.
1. FaUoux a expliqué en ces termes les motifs de son interveaUon : « Ce fut uniquement pour répondre à un déjiy pour donner aux gardes nationaux prenant les armes la certitude <iue TAssemblée marchait avec eux, que je fus autorisé à lire «>on rapport » {Revue des Deux Mondes, 1" février 1851).
C'est le moment que choisit un représentant, Creton, pour demander Turgence en faveur de la proposition qu'il a déposée le 8 juin afin de soumettre Tétat des recettes et des dépenses effectuées depuis le 24 février à l'examen du comité des Finances, puis de l'Assemblée. Il ne dissimule pas ses mobiles : il veut incriminer le Gouvernement Provisoire; il pense que l'heure est opportune.
L'Assemblée reprend ensuite le débat sur le rachat des chemins de fer jusqu'à quatre heures, instant où le général Cavaignac, en tenue militaire, pénètre dans la salle des délibérations. Il monte à la tribune pour donner dès renseignements rassurants et Garnier-Pagès l'y remplace pour prononcer un discours, une paraphrase des proclamations que la Commission Executive et la mairie viennent d'adresser au peuple de Paris. Lamartine, à son tour, parle éloquemment des « dangers qui s'éloignent, mais qui peuvent grandir encore ».
Sur un pressant appel du général de Lamoricière, le ministre de la Guerre, escorté de Lamartine, de Duclerc, de Pierre Bonaparte et de plusieurs autres représentants, se détermine à lui apporter lui-même du renfort. Il arrive à la hauteur de la rue Saint- Maur, où il commande l'assaut d'une barricade qui a l'ampleur d'une véritable redoute. Les deux camps sont littéralement décimés; Cavaignac, immobile sur son cheval, imperturbable, met l'artillerie en action jusqu'à épuisement des munitions et
laisse au 29® de ligne le soin d'assurer la victoire. Il revient au Palais-Bourbon, où, depuis huit heures et quart, les députés siègent. Considérant voudrait qu'on adoptât un Manifeste qu'il a rédigé « pour ramener une quantité considérable de ces hommes qui sont égarés ». Malgré son insistance, il n'est pas suivi.
Le général prend la parole pour rendre compte de ce qu'il a vu, de ce qu'il sait. L'Assemblée, qui s'est déclarée en permanence, lance un appel au patriotisme de tous les bons citoyens, et, à la reprise de la séance, à onze heures et demie, entend le récit d'un membre de la Commission Executive. De mauvaises nouvelles circulent : le combat, au faubourg Saint- Jacques et à la Cité, a été meurtrier, l'église Saint- Etienne-du-Mont est aux mains de l'émeute. Un questeur, qui est journaliste, affranchi, on le voit, de tout esprit de corps, réclame l'arrestation et la déportation immédiate de ses confrères prédicateurs d'anarchie, ce qui attire cette grave réponse du ministre Duclerc qui, en d'autres temps, eût provoqué l'hilarité : « Parce qu'un homme occupe une fonction dans l'État, parce qu'il est journaliste, ce n'est pas une raison pour l'arrêter ».
Cavaignac a quitté le Palais-Bourbon pour rejoindre, à cheval, le général Bedeau, qui a la charge de défendre l'Hôtel de Ville, « sanctuaire des droits et des libertés du peuple », et qui a été blessé à la cuisse, tandis que Bixio et Guinard étaient
atteints aussi. La lutte est conduite par Recurl, Edmond Adam; l'avantage momentané reste aux insurgés qui comptent, dans leurs rangs, même des gardes nationaux. Une partie de la « milice citoyenne » est passée à Tennemi. L'insurrection occupe la moitié de Paris, délimitée par une ligne qui s'étend du sud au nord : de la rue Soufflot au faubourg Poissonnière. L'autre moitié n'en est pas moins anxieuse. Le ministre de la Guerre se borne à prendre des dispositions pour le lendemain et à visiter place de la Sorbonne le général Damesme. Il retrouve à deux heures du matin, au Palais-Bourbon, les membres de la Commission Executive, qui lui font grief d'avoir retiré les troupes des points où elles étaient indispensables pour les concentrer autour de l'Assemblée et de n'avoir pas utilisé toutes les ressources en hommes qu'offraient les garnisons voisines. Un des membres de la Commission a écrit que ses collègues et lui-même « étaient enclins à voir dans tout acte inexpliqué du général une cause de reproches; dans ses retards d'exécution et dans sa tactique une manœuvre ; dans ses indécisions et dans ses absences un abandon ; et, dans les offres de dictature qui lui étaient adressées et qu'il ne repoussait pas, une trahison ». Cependant, comme les régiments les plus rapprochés et les gardes nationaux des villes environnantes, appelés par Ledru-Rollin, arrivent en masse de toutes les directions, on peut espérer que les jours suivants verront l'ordre
triompher. La Commission Executive, dominée par le souci d'observer la légalité, repousse la proposition, que lui soumet son sous-secrétaire d'État à l'Intérieur, d'ordonner l'arrestation immédiate des principaux chefs et journalistes de la réaction, des trois partis : régence, légitimité, bonapartisme.
Le 24, chacun des deux camps se sent plus sûr et plus résolu.
Les salariés des Ateliers Nationaux sont encouragés par les bonapartistes, aidés par la Société des droits de Vhomme et par les forts de la Halle, renforcés et dirigés parles professionnels de l'émeute, qui leur apprennent, avec autant d'intrépidité que d'expérience, comment on élève et fortifie des barricades, comment on se réapprovisionne en armes et en munitions, comment on manœuvre les pompes à vitriol, comment des troncs d'arbres renversés et des charrettes remplies de pavés servent à constituer des forteresses, comment on utilise les officines pharmaceutiques pour préparer le fulmicoton, qui au besoin remplacera la poudre, comment on emploie les femmes à la fabrication des cartouches, comment surtout on soutient le moral des combattants ^ Dès l'aube de ce jour trois quar-
1. Ch. Seignobos formule, à ce sujet, les considérations suivantes :
« Dans la politique intérieure les nouvelles armes ont assuré aux gouvernants une force irrésistible. Une insurrection ne peut
mes compagnies est désarmée, je me brûle la cervelle. »
A huit heures du matin, la Commission Executive reçoit quelques représentants, dont les uns appartiennent au cercle conservateur de la rue de Poitiers et les autres à la réunion modérée du Palais- National. Ils annoncent que ces deux groupements, ayant résolu de confier le pouvoir à Gavaignac, estiment ([ue la Présidence collective doit offrir sa démission. Garnier-Pagès et Lamartine refusent en son nom : « Elle ne désertera pas le devoir ». Pendant ce temps, Sénard est en conversation avec le général qui lui déclare qu' « il est prêt à prendre le pouvoir », qu'il est « un général d'Afrique transporté brusquement sur un terrain nouveau pour lui », qu'il « ne connaît pas la France », qu'il « ne connaît pas l'opinion publique ». Langage qui assurément mérite d'inspirer des réflexions à la postérité. Assumer le gouvernement d'un pays qu'on ignore et dont on ignore l'esprit, quel péril ou du moins quel paradoxe !
L'Assemblée, qui est en permanence, a commencé, après une allocution rassurante de son président, par décréter que la République adopte les orphelins
et les veuves des citoyens morts et de ceux qui seront frappés encore pour sa défense. A neuf heures et demie, Pascal Duprat l'invite à proclamer l'état de siège et à concentrer l'autorité dans les mains du général Gavaignac.
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Le débat qui s'engage est bref. La deuxième partie de la proposition ne se heurte à aucune opposition sérieuse. L'état de siège au contraire, quoique l'on affirme qu'il n'enlève à l'Assemblée Nationale « rien de ses droits et de sa souveraineté », est vivement désapprouvé par les républicains de tradition, qui en entrevoient le danger; il est néanmoins voté à la demande de l'honnête ministre des Affaires Etrangères Bastide, que l'émeute a troublé. Le texte suivant est ratifié : L'Assemblée Nationale se maintient en permanence. — Paris est mis en état de siège. — Tous les pouvoirs exécutifs sont délégués au général Cavaignac. — Avant la clôture, Jules Favre, cédant une fois de plus à l'animosité, tente en vain une agression contre la Commission Executive.
Elle ne peut pas se dissimuler qu'elle est, comme l'a écrit un de ses membres, « virtuellement frappée » par la décision de l'Assemblée. Aussi remet-elle sa démission par un message qui est lu en séance à dix heures et demie. Son rôle a été vivement discuté et généralement sans bienveillance. On l'a comparée au Directoire; on l'a accusée de despotisme, même de corruption. L'histoire ne doit pas retenir ces jugements passionnés. Sans doute la Commission Executive, malgré sa bonne volonté, malgré ses efforts, a échoué. Pourquoi? D'abord elle a manqué d'unité de vues. La Présidence collective à cinq têtes est une institution condamnée d'avance parce qu'une présidence, un commandement, une responsabilité
ne se fractionne pas. En second lieu, elle a, de la première heure à la dernière, manqué de fermeté. La conscience de ses membres, leur doctrine et leur culte du bien public leur inspiraient confusément une politique : ils n'étaient pas capables de l'appliquer. Enfin, dès le lendemain de sa nomination et chaque jour davantage, il est apparu qu'il n'y avait aucune harmonie entre les tendances de la Commission Executive et les tendances de l'Assemblée dont elle relevait. Elles étaient contradictoires. La Commission Executive était une formation modérée sans doute, mais avec un appoint Montagnard. L'Assemblée, au contraire, possédait une importante majorité homogène plutôt tournée dans le sens opposé. Le pouvoir exécutif restait concentré à gauche; le pouvoir législatif, qui est souverain et qui prime, se concentrait de plus en plus à droite. La rupture était inévitable. Elle est accueillie par le cri de « Vive la République », qui n'est pas le plus approprié à cette situation nouvelle.
Au cours de la matinée une colonne d'insurgés s'est emparée de l'École de Droit. Elle parvient à envelopper des gardes mobiles qui arrivent au pas de course, une compagnie du 16' bataillon et deux pièces d'artillerie. A un appel de forcenés plusieurs voix répondent : « Nous, hommes du peuple, nous n'assassinons pas les prisonniers! Nous nous battons, mais nous ne massacrons pasi Ce sont des hommes comme nous : nous ferons mieux, nous les
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sauverons. » En effet, on s'empresse, on conduit avec des ménagements ces prisonniers à la caserne MouffetardjOÙ, le jour même, on les rend à la liberté. Un contemporain écrit dans le style de l'époque : « Les bons sentiments avaient maîtrisé les mauvais instincts ». Au quai aux Fleurs, la maison de la Belle Jardinière et, à la rue du Petit-Pont, la maison des Deux Pierrots, Tune et l'autre aux mains des émeutiers, leur permettent de soutenir la bataille la plus acharnée. Pendant ce temps le général Damesme, assisté du lieutenant-colonel Thomas, entreprend Tattaque de l'église Saint-Étienne-du-Mont. De la rue Soufflot il commande la canonnade sur le Panthéon, monte à l'assaut le premier, poursuit les insurgés jusqu'à la rue de l'Estrapade, tombe frappé d'une balle à la cuisse. Tandis qu'on le transporte au Val-de-Grâce, où il ne tardera pas à mourir, un enfant de la garde mobile tue son meurtrier d'un coup de pistolet.
Dans la Cité, le général Duvivier, vaillant combattant d'Afrique, se trouve dépaysé et angoissé. A un représentant qui a engagé la conversation avec lui il tient ce propos inattendu dans sa bouche et à cette heure : « Ces gens-là, dans leur folie même, ont-ils tous les torts? Faisons-nous ce qui est à faire pour détruire les injustices de notre société? Sauronsnous nous emparer de l'instruction publique pour faire la guerre à l'ignorance et du ministère des Finances pour redresser ces charges iniques qui
pèsent plus sur le pauvre que sur le riche? » La lutte continue incertaine jusqu'au moment où Taide apportée par le colonel Charras contribue à dégager THôtel de Ville, à la fin du jour. La mairie de la place des Vosges, remplie de munitions, est tombée entre les mains des insurgés, conduits par le légitimiste de Pellieux et par Lacolonge, rédacteur en chef de V Organisation du travail, affilié aux bonapartistes.
Le général de Lamoricière, qui a maintenu son quartier général à la porte Saint-Denis et qui a la ligne de feu la plus étendue, réalise ce prodige de donner l'impression qu'il dispose des forces les plus considérables alors qu'elles sont les plus restreintes. Le général Lebreton assume le commandement dans le faubourg Poissonnière. Comment vaincre les révolutionnaires qui, sous la direction d'anciens sous-officiers de l'Empire, ont crénelé le mur d'octroi, construit des retranchements dans le clos Saint- Lazare, pris possession des abattoirs et des maisons? La garde nationale n'aurait pas pu soutenir la lutte si d'heure en heure n'étaient arrivés des renforts de divers points de Paris et des départements. Au faubourg Saint-Denis la bravoure des généraux Korte et Bourgon ne leur assure pas la victoire; ils sont blessés l'un et l'autre.
Le nouveau chef du pouvoir exécutif conserve provisoirement les ministres, publie un Manifeste aux troupes et aux insurgés, « frères qui ne sont
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qu'égarés » et qu'il rappelle « dans les bras de la patrie », demande aux préfets des gardes nationaux et aux généraux des bataillons.
L'Assemblée, dans son désir de collaborer à Tœuvre de salut, a décidé que soixante de ses membres se rendraient aux trois quartiers généraux de la porte Saint-Denis, de l'Hôtel de Ville, de la place de la Sorbonne pour établir l'étroite entente de la représentation nationale et de l'armée. Leurs allées et venues se multiplient, les renseignements qu'ils apportent à la tribune sont accueillis avec curiosité et avec confiance. Le soir, à neuf heures, le président lit le compte rendu de la journée. En même temps, il adresse, au nom de l'Assemblée et d'accord avec Cavaignac, une proclamation aux ouvriers. 11 leur dit : « Le pain est assuré pour tous... ». Cet engagement, qu'il faut tenir pour sincère, révèle le tragique malentendu qui a donné naissance au drame qui se déroule depuis le 22 dans la moitié de la ville. Pourquoi le personnel des Ateliers Nationaux s'est-il mis en révolte? Il a cru que le droit au travail était renié par l'Assemblée et qu'en conséquence sa position, qui lui procurait le Pam, était compromise. Ces fonctionnaires ont pensé qu'ils allaient être, avec ou sans détours, dépouillés ue leur fonction, de leur droit acquis. La Commission Executive et les députés le leur ont laissé entendre. De là l'émeute, encouragée d'ailleurs, exploitée et amplifiée par les conspirateurs de toute
origine. Or, aujourd'hui, que déclarent expressément les deux pouvoirs, législatif et exécutif? Ils veulent améliorer, assurer, garantir l'état et la condition de tous. Il est trop tard. Que ne Font-ils affirmé et prouvé plus tôti La France eût fait Téconomie d'une insurrection et de ses suites.
La soirée du 24 porte le poids du deuil et de Tangoisse : de tous côtés, des cadavres, des mourants, des taches de sang. Comme si ces malheurs ne suffisaient pas, les révolutionnaires recommencent leurs préparatifs, se concentrent, se munissent de cartouches, se disciplinent avec passion. Ils projettent une nouvelle « journée ».
A Taube du dimanche 25, le pouvoir a ses forces réparties entre trois divisions : sur la rive gauche, les faubourgs Saint-Jacques et Saint-Marcel sont sous le commandement du général de Bréa; sur la rive droite, Lamoricière reste préposé au plus vaste secteur; enfin THôtel de Ville demeure confié au général Duvivier.
Le matin, dès la reprise des travaux, après que son président lui a communiqué les derniers renseignements, l'Assemblée vote un décret ouvrant un crédit de trois millions pour secours extraordinaires, distincts des salaires des Ateliers Nationaux, qui continuent d'être payés. Au cours de la séance elle adopte un texte prorogeant de cinq jours, en raison des circonstances, Téchéance des effets de
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commerce, et le lendemain elle étendra cette disposition aux effets payables jusqu'au 5 juillet. A cinq heures de Taprès-midi, Sénard lui donne lecture d'une proclamation que, d'accord avec le chef du pouvoir exécutif, il a adressée aux travailleurs et qui se termine par ces mots : « Venez à nous, venez comme des frères repentants et soumis à la loi, et les bras de la République sont tout prêts à yous recevoir ». Louis Blanc applaudit cet appel généreux et stérile.
Le général de Bréa sait que l'émeute occupe des positions importantes derrière la barrière de Fontainebleau (ou d'Italie). Il s'y rend non sans haranguer le peuple sur son chemin. Arrivé au but, il fait mettre les canons en batterie et prend la parole. Quand il a lu la proclamation et le décret, les insurgés l'invitent à franchir la barrière pour qu'il s'entende avec leurs chefs. Il commet cette héroïque imprudence. Introduit dans le Grand Salon, cabaret tenu par le maire de la commune de Gentilly, il se débat; il est appréhendé par les hommes groupés en masse, dont plusieurs ne pensent d'ailleurs qu'à le protéger. Ainsi entouré depuis trois heures de l'après-midi, il est hors d'état d'agir. Plus tard, il est emmené, avec l'assentiment de ses partisans, sur la route de Fontainebleau, au Grand-Poste, où on lui prodiguera les insultes et les menaces. Subitement, à cinq heures et demie, des femmes échevelées se précipitent en criant : « Trahison! Voici la garde
mobile I » Aussitôt partent des coups de fusil, dont Tun atteint mortellement Bréa, De ses officiers le colonel Thomas seul reste debout. Sur Tordre lancé par Gavaignac (qui a dit : « Le salut du pays avant celui des individus »), il commande le feu jusqu à ce que les insurgés fuient vers Gentilly. La victoire a été coûteuse. C'est pour les meurtriers du général que la guillotine sera rétablie et que le bourreau reprendra ses fonctions.
A THôtel de Ville, le général Duvivier a refoulé Témeute. Pour parfaire l'œuvre il projette d'opérer la jonction avec Lamoricière sur la place de la Bastille. Il forme deux colonnes, dont l'une s'avancera par la rue Saint-Antoine sous la conduite du colonel Regnault et dont l'autre suivra les quais sous sa direction. Ces deux chefs tombent, Regnault frappé à mort, le général atteint, au pied, d'une blessure dont il ne tardera pas à mourir. Il s'écriera en expirant : « Il faut procurer du travail aux ouvriers ; sans cela ils feront encore des barricades ». Le premier est remplacé par le général Perrot, le second par le général Négrier, questeur de la Chambre, qui assumera le commandement. L'un et l'autre arrivent péniblement à la place de la Bastille quelques minutes avant quatre heures. Ils engagent la bataille contre les insurgés qui défendent avec avantage l'accès des rues de Charenton,du faubourg Saint-Antoine et de la Roquette. Négrier est allé au devant du péril. A six heures la maladresse d'un de
ses grenadiers le tue. Le général de Lamoricière a dirigé lui-môme, depuis Taube, les assauts donnés aux innombrables barricades dressées, avec le concours de la garde nationale de la Chapelle, au faubourg du Temple et dans les rues qui avoisinent. Le général Lebreton a remporté, au prix de nombreuses morts, des succès au clos Saint-Lazare et à la Chapelle.
Le faubourg Saint-Antoine résiste. Il est habité par des ébénistes, par une élite ouvrière, que le chômage a cruellement éprouvée et qui néanmoins a su rester calme. Elle se laisse entraîner dans un élan de solidarité et accueille les révolutionnaires, qui ont entrepris de la soulever. En cette journée de dimanche, Monseigneur AiTre, archevêque de Paris, d'apparence timide et de cœur ferme, a résolu de se rendre au milieu du peuple pour le ramener à la paix. Son entourage l'en a dissuadé; avec une douce obstination il a déclaré : « Ma vie est bien peu de chose » et il s'est mis en marche. Place de TArsenal, il a obtenu une trêve d'une heure. Précédé d'un garde national portant un rameau de buis, il s'est avancé lentement, le crucifix à la main ; il a prodigué les paroles d'apaisement. Il a pénétré dans le faubourg Saint-Antoine, et, dès les premiers mots de pieuse fraternité qu'il commence d'articuler, il s'aflaisse : un coup de feu a retenti du côté de la place et a déterminé les défenseurs des maisons du boulevard Beaumarchais — les défenseurs de l'ordre — à
répondre par une violente décharge. C'est ainsi qu'ils ont atteint dans le dos et de haut en bas Tarchevêque. Au milieu de Témotion populaire, au milieu des larmes, on le transporte, dangereusement frappé mais stoïque, au presbytère et, de là, au palais archiépiscopal, où ce héros de TÉglise rendra le dernier soupir dans la sérénité de sa foi.
De leur côté, dans une intention également conciliatrice, Galy-Gazalat, qui s'est distingué à la tribune, trois jours avant, en soutenant le rachat des chemins de fer, Larabit et Druet-Desvaux sont parvenus au cœur même du faubourg, où ils voudraient faire connaître le décret et la proclamation du pouvoir exécutif. Ils ont été traités sans ménagements, malgré la protection qu'essaient de leur donner le général Perrot, le ministre Recurt, le maire Armand Marrast et son adjoint Edmond Adam. Ils conviennent avec l'insurrection que deux d'entre eux, Galy- Cazalat et Druet-Desvaux, resteront entre ses mains à titre d'otages pendant que le troisième, Larabit, accompagné de quatre délégués du quartier, ira proposer au président de l'Assemblée un traité de paix.
Le soir du 25 voit luire des espérances de pacification. Hormis le Temple qui résiste encore et le faubourg Saint-Antoine qui a accepté de négocier, Paris rentre dans l'ordre. A neuf heures, la séance de l'Assemblée est reprise. En l'ouvrant, le président Sénard va prononcer quelques paroles de générosité et de pardon sans doute? Il déclare en effet à ses
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collègues que les hommes qu'on prend les armes à la main « ont besoin d'être défendus par tout ce qu'il y a de raison et d'humanité dans le cœur » et qu'en conséquence il vient soumettre une résolution « en harmonie avec les pensées d'humanité qui doivent encore dominer ici ». On s'attend donc à un geste bienveillant. Or il précise en ajoutant que, le lendemain, il demandera aux représentants de voter un décret édictant la transporta tion, outre-mer et sans jugement, de tout individu pris les armes à la main. C'est un mode de répression contraire à tous les principes de droit public et qui ne se justifie que par la raison d'État. Le siècle issu de la Révolution de 1789 n'est pas ^ l'abri de ce moyen de gouvernement. Cavaignac, qui a inspiré la mesure, prescrit qu'on établisse un mandat d'amener contre Emile de Girardin, opposant irréductible, et suspend des journaux bonapartistes et des journaux révolutionnaires : la Presse, la Révolution, la Vraie République, Y Organisation du travail, Y Assemblée nationale, le Napoléon républicain, le Journal de la canaille, le Lampion, la Liberté, le Père Duchesne, le Pilori,
11 est plus de deux heures du matin quand le député Larabit et son escorte entrent en pourparlers avec Sénard : ils lui promettent la reddition du faubourg à condition que l'autorité n'use pas de représailles et ne veuille pas faire de prisonniers. Le président touché adhère intérieurement sans s'engager toutefois. Cavaignac est animé des mêmes
intentions, mais quand il voit la partie à peu près gagnée, et après avoir reçu communication des dispositions intraitables du général de Lamoricière déjà vainqueur du Temple, il devient plus intransigeant. C'est à peine s'il consent à prolonger la trêve jusqu'à dix heures; entre temps l'Assemblée aura statué.
Le 26, au lever du soleil, Larabit et les délégués ouvriers se présentent chez le général Perrot qui, au cours de la nuit, est allé prendre lui-même les instructions de Cavaignac et qui répond au nom du pouvoir exécutif : a Le faubourg doit se soumettre sans conditions ». Leur dernier espoir de conciliation s'évanouit.
Sénard s'est conformé aux vues de Cavaignac.
A huit heures et demie, quand les représentants sont en séance, il leur annonce que les négociations entamées par les émissaires du faubourfi^ ont été rompues, que le pouvoir exige la soumission absolue et que, si elle lui est refusée, les colonnes de Lamoricière et du général Perrot commenceront l'attaque dès dix heures du matin.
En eflet, lorsque les délégués ouvriers reviennent avec Larabit, au milieu des leurs, dans le faubourg, ils ne peuvent dissimuler l'échec de leur tentative. La foule cède alors à la rage et au désespoir. A dix heures et quart, au commandement des deux généraux, sept pièces d'artillerie partent à la fois,
criblent les murailles, ébranlent les barricades, ouvrent la voie aux trois bataillons qui pénètrent dans les rues de la Roquette, de Gharenton et du faubourg Saint- Antoine. Les insurgés, ayant épuisé leurs cartouches, ont dû battre en retraite. Cernés par la troupe du général Perrot et par Tavant-garde du général Lebreton, ils se rendent enfin, à une heure. Le nombre des victimes de cette charge prolongée est considérable ; du moins les ouvriers ont sauvegardé la vie des deux représentants Galy- Cazalat et Druet-Desvaux.
Le rétablissement de Tordre est annoncé à l'Assemblée par diverses communications et accueilli avec des transports de satisfaction. Dès le matin, en prévision de ce résultat, le président lui a appris que, par mesure administrative, le désarmenàent de tout garde national qui ne répond pas à Tappel, la fermeture des clubs reconnus dangereux, la suspension des journaux coupables d'excitation à la guerre civile ont été décidés.
11 a obtenu le vote sans débat d'un décret instituant, au risque de créer un flagrant empiétement du pouvoir législatif sur le pouvoir judiciaire, une commission d'enquête, recrutée dans le sein de l'Assemblée, à l'effet de déterminer les origines de Tinsurrection et de constater les faits qui s'y rattachent; un article 2 autorise la commission à étendre ses investigations à tout ce qui est relatif à l'attentat du 15 mai. Il a été déclaré expressément qu'elle
aurait pouvoir d' « ordonner toutes les perquisitions possibles » et recevrait la délégation de TAssemblée souveraine. Les bureaux sont entrés aussitôt en action pour en désigner les quinze membres; ils appartiendront presque tous au même parti; seul Latrade y représentera la gauche. ,
Reprenant Tidée qu'il avait émise la veille, Sénard soumet ensuite à TAssemblée un projet de décret qui prescrit la transportation immédiate, dans une des possessions d*outre-mer autres que celles de la Méditerranée S des individus pris les armes à la main. Il demande la nomination, par les bureaux, de commissaires qui auront à examiner ce texte au plus tôt.
Le même jour, on affiche sur les murs de Paris une proclamation du général Cavaignac, où il est dit : « La justice aura son cours. Qu'elle agisse! » Il apparaît clairement que le régime est disposé à rechercher les responsabilités proches ou lointaines, directes ou indirectes. Le Constitutionnel trace un programme de répression dont on ne voit pas les limites : « Plus d'illusions dangereuses, plus de chimères, plus de conciliation avec ce qui est faux ou coupable ».
Les représentants, réunis le mardi 27, entendent
1. Cette rédaction empêche de les diriger sur l'Algérie, terre trop clémente.
la lecture du rapport Méaulle, relatif au projet de transporta tion , sans jugement, des insurgés * : « Nous avons cru, dit-il, qu'étant dans une période révolutionnaire, il fallait bien pendant quelque temps faire taire les principes de la légalité.... Nous avons dit : Que la loi se taise un instant, que le salut public soit assuré! » Enfin le rapporteur donne à ses collègues une raison qui devrait les heurter et qu'ils trouvent naturelle. Il leur déclare : « Je ne puis pas vous dire en séance publique tous les motifs qui nous ont déterminés ». La commission a introduit dans le texte un article 2 qui défère aux conseils de guerre les chefs, fauteurs ou instigateurs de l'insurrection. Donc un régime différent sera appliqué suivant la catégorie. Lequel sera le moins rigoureux? 11 semble que ceux qui comparaîtront en justice aient l'avantage, mais il est reconnu dans les débats qu'ils seront au contraire les plus sévèrement traités. De même, plus tard, l'organe du comité de la Justice affirmera, à son tour, que la juridiction d'une commission administrative vaut mieux que celle d'un tribunal.
Il est convenu qu'au pouvoir exécutif seul appartiendra le droit de qualifier la position des individus sur le sort desquels il faut statuer. Il se prononcera sur la seule constatation de leur identité,
1. Falloux, qui a voté ce décret, l'a, plus tard, qualifié ainsi : « Ce n'était pas là de la politique régulière, ce n'était pas là. du gouvernement normal ».
constatation qu'il fera comme il le jugera convenable, par les agents et selon les procédés qu'il croira devoir employer. On apprend que certains détenus risquaient d'être fusillés sans jugement et que le général Lebreton a dû user de « son autorité morale » pour empêcher cette extrémité.
L'armée des insurgés a vu 3000 des siens mis hors de combat; de plus les prisonniers pour faits d'émeute sont en nombre considérable, environ 6 000. Bientôt, à la suite de l'instruction, des dénonciations et de l'entrée en action de la police, ils seront 11 000, puis 14 000. Des corps de garde et des casernes ils ont été emmenés aux caves de l'Hôtel de Ville, du Luxembourg, au Palais- National, aux souterrains des Tuileries, à l'Abbaye, à la Conciergerie, où ils souffrent les pires tortures. Comme le typhus, conséquence naturelle de la méconnaissance de toute hygiène, commence à sévir, on se résout à les disséminer dans les casemates des fortifications, à Vanves, Montrouge, Bicêtre, Ivry et Charenton. Ils sont conduits et surveillés par des gardes nationaux de province, animés de passion contre « ces Parisiens », « ces anarchistes ». C'est dans un de ces transferts que le soir du 26, à minuit, au moment d'arriver sur la place du Carrousel, devant l'hôtel de Nantes, une colonne de prisonniers et la forte escorte qui Tencadre sont saisies de panique en entendant des coups de feu. Les captifs cherchent à s'évader, leurs gar-
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diens les traq^nt, les postes voisins accourent. De la mêlée sanglante on relève plus de 100 blessés, plus de 60 morts.
En cours de séance, la gauche, voulant qu'on ait au moins deux ou trois heures de réflexion, a obtenu queTexamen du texte Méaulle aurait lieu le soir seulement. Un de ses orateurs, Flocon, s'est exprimé ainsi : « Prenez le temps de la méditation.... Ce n'est pas la première fois que ces grandes circonstances se présentent dans les assemblées politiques. On a jugé des hommes; l'histoire a toujours — et c'est son droit et son devoir — jugé les juges. »
Le projet, voté d'avance, est vainement et d'ailleurs maladroitement combattu par le socialiste Pierre Leroux et le fantaisiste Caussidière. Vivien le défend en ces termes équilibrés : '< Nous ne voulons pas suivre les formalités compliquées et impossibles à suivre de l'autorité judiciaire; mais nous ne voulons pas qu'un arbitraire illimité pèse sur la situation des individus à l'égard desquels il s'agit de statuer ». L'arbitraire ne sera pas absolu. L'exécutif reçoit mission d'assurer, sans délai, l'application du décret. Gavaignac, qui a eu l'occasion de dire incidemment : « Nous faisons de l'histoire », annonce que le lendemain il déposera les pouvoirs qui lui sont confiés.
Comme on sait dès maintenant qu'il sera chargé de constituer le gouvernement, le cercle de la rue de Poitiers a dressé son plan. Il délègue Falloux,
tinction entre l'état de siège, qu'il faut maintenir, et le pouvoir dictatorial, qu'il dépose entre les mains de l'Assemblée. Le président, traduisant le vœu des représentants, leur demande de voter des remerciements à Cavaignac. Ils acclament cette motion et s'empressent d'ajouter qu'il « a bien mérité de la patrie ». Le général leur propose alors d'octroyer le même témoignage à la garde nationale, à l'armée, à la garde mobile, aux officiers généraux, au président Sénard, au défunt archevêquede Paris. Les ministres remettent leur démission. Puis le texte suivant, dû à Martin (de Strasbourg), est adopté : « L'Assemblée Nationale confie le pouvoir exécutif au général Cavaignac, qui prendra le titre de président du conseil des ministres et nommera le ministère ». On
s'accorde à reconnaître que c'est la conséquence logique des événements. Les monarchistes de l'ancienne Chambre, Dupin aîné, Rémusat, Thiers, Dufaure, Duvergier de Hauranne, leurs collègues de la rue de Poitiers, y ont naturellement adhéré.
Le soir, à huit heures trois quarts, Cavaignac notifie à l'Assemblée la composition du ministère qu'il vient de former :
Intérieur : Sénard, qui abandonne la présidence de l'Assemblée et qui n'a cessé d'être en pleine harmonie avec le général ;
Affaires Etrangères : Bastide, qui est peut-être, comme l'écrit un contemporain, « le plus remarquable éteignoir diplomatique », mais qui a pour
titre d'avoir obtenu le vote de Tétat de siège ;
Finances : Goudchaux, qui, au début du Gouvernement Provisoire, a détenu ce portefeuille et défendu le Trésor;
Justice : Bethmont, déjà garde des Sceaux;
Guerre : Lamoricière, qui a encore donné des preuves de vaillance au cours des quatre journées;
Instruction Publique : H. Garnot, déjà titulaire du poste et qui a, avec Cavaignac, ce trait commun d'être, comme lui, fils de conventionnel et de souche républicaine;
Agriculture et Commerce : Gilbert Tourret;
Travaux Publics : Recurt, précédemment ministre de l'Intérieur;
Marine : l'amiral Leblanc, qui n'acceptera pas cette charge; il sera remplacé le lendemain par Bastide, dont le général Bedeau recueillera la succession.
Les représentants ont aussitôt l'impression que ce Cabinet, libéré de toute compromission avec la Montagne, avec les démocrates de la Réforme^ ^ homogène dans l'esprit du National^^ n'aura de signification que par la personnalité de son chef.
La République entre dans une nouvelle phase de
1. L'emploi sera tenu sous la troisième République par les organes d'extrême gauche, notamment par la Justice.
2. Sous la troisième République, un journal, la République française^ jouera pendant de longues années, de 1877 à 1885, un rôle analogue.
S on histoire. Les militants vont prétendre qu'en laissant croître Tinfluence des royalistes, Thiers, Falloux, Montalembert, Odilon Barrot, Berryer, elle va se livrer à la contre-révolution. Que vaut leur affirmation?