LA PRISE DE BROUSSON
(Juin-Octobre 1698)
Le séjour de Brousson dans le Rouergue raviva ses espoirs. Bas ne l'avait pas trompé, en lui parlant du zèle qu'il y avait rencontré. Dans les villes, les habitants de toute condition montraient une grande fermeté, qui donnait courage aux gens de la campagne. Il semblait même que l'obstination du peuple commençât à faire un peu relâcher les persécuteurs '. Une Lettre pastorale, adressée (le 12 mai) par l'évèque de Rodez aux Nouveaux Catholiques de son diocèse, tomba sous les yeux du pasteur. Le prélat s'y faisait une arme, contre ses ouailles récalcitrantes, de l'attitude des réfugiés pendant la discussion de la paix, et affirmait que le roi ne pouvait plus compter sur la fidélité des protestants sortis de France, ni sur celle de ses autres sujets réformés. La raison qu'il alléguait était de celles qui touchaient au cœur Brousson, en lui rappelant une activité et des démarches qu'il tentait d'oublier sans y parvenir, et dont il voulait décharger son passé. Il reprit la plume, et rédigea une nouvelle pièce pour la Cour, qui devait s'ajouter à ses cinq Requêtes précédentes. Comme l'évèque. il intitula « Lettre pastorale » l'écrit où il réfutait point par point les allégations de celui-ci -. Il débute d'un ton acerbe.
C'est dans l'unité catholique [dit l'évèque] que consiste toute la force et toute la beauté de l'Eglise. Cela est un peu mystérieux. Il veut dire, comme il l'expliquera mieux dans la suite, que toute la force et toute la beauté de l'Eglise romaine consiste à unir toutes ses
1. Lettre du 23 mai. Opusc, 327. lîrousson prêcha à Saint-Affrique chez l'avocat Lafleur.
2. L. Nègre, pp. II", 118, Douen, II. 314. La minute île la lettre est au dossier Brousson, C. 191. Lettre pastorale, au sujet delà lettre d'un èeéque catholique romain
adressée à ceux qu'il appelle nouveaux catholiques.
BROUSSON ET l'ÉVÙQUE DE RODE/. 211
forces temporelles pour opprimer ceux qui ne veulent pas assister à son mauvais culte. N'est-ce pas là une lielle doctrine ? La beauté de la vraie Eglise de Dieu consiste à aimer Dieu, à vivre et à le servir selon ses commandements, afin que Dieu, qui esl la force de son Eglise, la protège contre la violence de ses ennemis. Ce n'est pas elle qui persécute, c'est elle qui est persécutée, mais Dieu accable enlin de tous ses fléaux ceux qui l'oppriment.
La discussion capitale s'engage plus loin.
« Le roi [dit 1 éveque aux N. C], ne comptera jamais, vous aurez beau faire, sur votre fidélité, tant que vous serez rebelles aux lois de l'Eglise, beaucoup moins à présent, qu'il est pleinement informé que vos anciens ministres ont mis tout en usage dans les pays étrangers, pour vous révolter contre votre légitime souverain, et pour former des intelligences secrètes avec les ennemis de l'Etat ». Mais, explique Brousson :
1. Nous ne reconnaissons dans l'Eglise d'autres lois que celles de Dieu. II. Lorsque le Roi a eu besoin de la fidélité de ses sujets contre ceux qui voulaient lui ôter la couronne, on a vu si ses sujets réformés ont manqué à leur devoir, dans une occasion si importante. III. Qu'avons-nous jamais demandé, que la liberté de servir Dieu comme il nous l'ordonne dans sa Parole ? Ne sommes-nous pas chrétiens, n'est-il pas juste que nous servions Dieu, pouvons-nous nous en dispenser '? IV. Les Réfugiés n'ont aussi demandé que d'être compris dans la paix générale [Brousson ne dit rien des événements de 1689 à 1G90], cela n'était-il pas naturel? Où sont les chrétiens qui étant chassés de leurs maisons depuis treize années, ne demandassent instamment d'être compris dans une paix générale qui devait mettre en repos toute l'Europe, afin que celte paix générale put désormais servir de frein à la passion de ceux qui mettent tout dans le trouble pour opprimer des innocents, et qui, comme dit Saint Paul des païens, ne se rapaisent jamais (Rom. L 31), étant sans miséricorde ?
Le pasteur, qui n'a pas répondu directement à l'objection de l'évêque, prend maintenant l'offensive, et en rapportant deux informations qu'il a recueillies dans les Ce venues, aux environs du Vigan, il rappelle d'où sont sortis les assassins d'Henri III et d'Henri IV, et quelles menaces le catholicisme suspend sur la tête des monarques revèches à la politique romaine :
V. Les pasteurs catholiques romains prétendent-ils être des sujets plus soumis et plus fidèles que nous? S'ils se trouvaient en notre place, que n'aurait pas à craindre le Prince qui entreprendrait de les inquiéter ? Mais grâce à Dieu, nous n'avons jamais suivi leurs détes-
2i2 LES PRÉDICANTS PROTESTANTS
tables maximes. Si le roi était informé de toutes les paroles insolentes que plusieurs d'entre eux ont proférées, lorsqu'ils ont appréhendé que S. M. n'eût pitié de nos misères, il ne faut pas douter qu'il n'en conçût une juste indignation. Entre plusieurs choses, M|le d'Arre, des Cévennes1, qu'on avait enfermée dans un couvent à Alais, d'où elle est sortie depuis deux ans, a dit à des personnes dignes de foi que le jésuite Guérart, qui était alors aumônier de M. Févèqued' Alais, ou considéré comme tel, avait eu l'insolence de lui dire dans le couvent, que le roi ne nous rétablirait jamais et qu'il valait mieux qu'il perdit son royaume que sa tête. Dans le mois d'octobre dernier, une autre personne digne de foi2 entendit un autre jésuite qui, dans le bateau qui descendait de Lyon à Avignon, dit aussi, sur le même sujet, qui! valait mieux que le roi perdit son royaume que sa couronne. Peut-on parler d'une manière plus félone et plus insolente ? Cela fait voir en même temps que ces mauvais pasteurs sont convaincus que cette persécution est la ruine du royaume, mais qu'ils aiment mieux voir périr la plus florissante de toutes les monarchies, que de laisser en repos des innocents, qui ne demandent que la liberté de servir Dieu selon les mouvements de leurs consciences. Nous avons souffert de grands maux, mais s'il plaisait au roi de nous rétablir, je suis persuadé que les réfugiés lui en marqueraient, aussi bien que nous, une reconnaissance, dont S. M. aurait sujet d'être satisfaite.
Après avoir composé son nouveau plaidoyer, qui contenait cette fois, comme il l'écrivit dans son procès, « un avis important touchant la personne de Sa Majesté », il l'envoya en Cour, à MM. les ducs de Yilleroy et de Boufflers, en l'accompagnant, suivant sa coutume, «d'un petit compliment» qui attestait tout 'ensemble sa conviction, et son ingéniosité à la répandre3 :
Comme nous n'avons plus, leur disait-il, d'accès au trône du roi ; que ceux qui nous affligent ont au contraire une pleine liberté de faire entendre à S. M. tout ce qu'il leur plaît, sans que personne les contredise ; et que cependant les maux qu'on nous fait souffrir font une grande brèche à l'Etat, il serait à souhaiter que les écrits qui contiennent cette justification passassent par les mains des principaux Seigneurs de la Cour qui ont des lumières, de la droiture et du zèle pour le service du roi, afin qu'ils puissent soutenir la cause des
1 . La minute porte en marge : a Elle est maintenant à Berne ».