BROUSSON DEVANT BAVILLE
employés à Pau quelques semaines auparavant'. Il affirma n'avoir pas «vu» la Déclaration de 1G80, interdisant aux pasteurs, sous peine de mort, de revenir en France. Quant à la Déclaration spéciale de IGÏKÎ, qui remettait à Bàvillc le jugement des ministres rentrés dans le Languedoc, il dit « n'en avoir pas eu connaissance », et la déclara juridiquement nulle : « Les réformés, lors dudit arrêt, n'ont été ni ouïs ni défendus, et depuis, ils ont continué d'adresser au roi de très humbles remontrances, pour lui faire connaître leur innocence et la pureté de leur culte ».
L'intendant aborda le principal chef de l'accusation : « S'il ne s'est point mêlé d'autre chose que de prêcher, comme de faire des prêches pour soulever les peuples, et introduire des troupes étrangères dans le royaume?» Brousson, comme s'il tenait à se disculper de toutes les accusations qu'avaient suscitées ses initiatives diverses, feignit de comprendre que Bàville lui reprochait les mouvements de 1683, et exposa longuement quelle avait été sa conduite en cette affaire. Il n'en regrettait rien, — que le manque de foi dont avaient fait preuve alors ses coreligionnaires.
«A répondu qu'il n'a jamais l'ait aucun projet pour soulever les peuples. Que s'il a été l'ait quelques projets pour prier Dieu, c'est une chose abolie par une amnistie enregistrée au Parlement de Toulouse, qu'il n'a jamais conseillée ni approuvée, et que, sans se départir de l'exception de ladite amnistie, il représente, pour l'édification publique, que pendant qu'il était avocat au Parlement de Toulouse, où il était chargé de la difficulté d'un grand nombre d'Eglises Réformées, cl continuellement consulté par les députés desd. Eglises. considérant que, selon les principes de ceux de lad. Religion, et la connaissance qu'il pouvait avoir de leurs sentiments, il n'était pas possible d'arracher lad. Religion de leur cœur, et que cependant ceux qui surprenaient l'équité de S. M. lui faisaient entendre qu'on pourrait facilement les ramener de la Religion P. R., et engager par là insensiblement l'autorité de S. M. à faire une grande brèche à son royaume, il représentait à ceux qui le consultaient là-dessus qu'il croyait qu'il était nécessaire, pour leur repos et le bien de l'Etat, qu'ils fissent connaître l'attachement qu'ils avaient pour leur religion, en demeurant, comme toujours, dans les termes du respect et de la fidélité qu'ils devaient à leur prince, et souffrant patiemment comme des agneaux. Qu'il ne doutait point que d'abord le roi ne lit voir son indignation contre ceux qui résisteraient à sa volonté, mais
4. Ce premier interrogatoire est daté • du dernier octobre 1698».
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qu'il était persuadé que dix à vingt personnes n'auraient pas plutôt souffert la mort, pour sceller de leur sans; la vérité qu'ils professaient, que S. M. ne voudrait pas pousser les choses si loin, et désoler son royaume ; au lieu que s'ils prenaient le parti de dissimuler leurs sentiments, l'autorité de S. M. s'engagerait de plus en plus à détruire la R. P. R. dans ses Etats, et qu'ensuite, les consciences venant à se réveiller, tout serait dans la dispersion ou daus la désolation.
A cette ample défense, aux phrases étudiées, et où Brousson couvrait habilement la part prépondérante qu'il avait eue dans l'organisation d'une manifestation générale, Bàville répliqua par un coup droit. La longueur des discours du pasteur le fatiguait déjà. Il mit la main sur la pièce accablante du dossier, la lettre à Schomberg, et « interpella l'accusé de déclarer si cet écrit était de sa main ou s'il n'en était pas ».
A cette question, répétée jusqu'à trois fois, d'abord avec netteté, puis, on le se sent, avec impatience, par son juge. Brousson refuse obstinément de répondre par le oui ou le non qu'on attend de lui. Comme devant Pinon, et par les mêmes mots, il excipe de la paix de Ryswyk, et déclare qu « il ne peut être fait aucune procédure, sur un fait qui est incontestablement dépendant de la guerre terminée ». Néanmoins il supplie très humblement qu'on lui permette s d'expliquer au long tout ce qu'il a à dire pour la justification de sa conduite », et il expose, tout en atténuant la réalité, comment, a étant dans la province du Languedoc, il fut sollicité par M. de Schomberg, général des troupes du roi de la Grande-Bretagne, de recevoir les troupes qu'il voulait conduire dans la province ; qu'un homme, de plus, vint l'en solliciter. Il fit connaître à cet exprès qu'il souhaitait s'attacher uniquement à prier Dieu. Et quand même dans le trouble et l'extrême danger où il se trouvait, il aurait, dans quelque moment, prêté l'oreille à ces sollicitations, la chose se trouverait terminée par la paix et la déclaration de Sa Majesté».
Il consent à quelques aveux. L'exprès était Hue, du Vigan, qui fut tué à la bataille de la Marsaille. La lettre a été écrite pour M. de Schomberg. Brousson refuse de dire si elle a été confiée à Pourtal, et adressée au ministre Pictet. Il accorde avoir reçu une pension des Etats de Hollande, comme ministre réfugié '. mais rien, dit-il, de l'Angleterre. Une dernière question l'amène à reconnaître qu'il a eu commerce avec M. de
1. Quatre cents florins, à quoi «ce qu'on appelle la Société de la Haye, ajoutait cent cinquante florins ».
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Schomberg et d'« autres officiers du roi d'Angleterre ». Peu importe, d'ailleurs ; lous ces faits sont amnistiés depuis quelques mois. Brousson proteste encore de la nullité de la procédure, et refuse pour la quatrième fois de parapher la pièce.
L'audience est suspendue, afin que le greffier puisse rédiger les réponses qui précèdent. Les signatures sont apposées.
L'interrogatoire reprend : « Où allait-il quand il a été arrêté? » Le ministre renchérit ici sur les sentiments pacifiques qu'il a manifestés devant Pinon. Il veut, pour obtenir la clémence du roi, que rien dans son ministère présent ne conserve une apparence de sédition. « Considérant que depuis quelques mois les choses semblaient se disposer à une nouvelle guerre, son dessein était de sortir d'abord du royaume, afin qu'on ne croie pas qu'il y fût venu pour y causer du trouble ».
L'audience est suspendue à nouveau. Brousson, au moment de signer le procès-verbal de la réponse unique qu'il vient de faire, pense à rédiger une protestation en forme. Il écrit : ■< Je déclare •>, puis biffe les deux mots, et signe.
Bàville reprend ses questions sur l'assemblée de Toulouse, de mai 1683, et sur la lettre séditieuse. Brousson échappe encore à des réponses directes '. Il nie avoir eu connaissance « des billets saisis dans les Cévennes, lorsque M. de Schomberg s'avança dans la province pour faire prendre les armes [en 161(2] ».
La séance est enfin terminée. Bàville écrit au bas du procèsverbal : « Et en signant ledit interrogatoire, ledit accusé nous a requis de lui donner du papier et de l'encre pour dresser une Bequète. qui contiendra plus amplement les raisons de sa conduite ». La séance, commencée à sept heures du matin, prenait fin à deux heures de l'après-midi.
L'intendant fit garder à vue son prisonnier (qui n'était point enchaîné), par son hoqueton et par le capitaine des gardes de M. de Broglie, qui se relevaient, et il défendit absolument de le laisser voir à personne. Il lui fit porter à manger de sa table, non pas tant peut-être, par humanité, que par prudence 2.
Le soir même, il vint le soumettre à un nouvel interrogatoire. Celui-ci portait sur les assemblées tenues dans le Languedoc, que mentionnaient les dossiers communiqués à Pinon. Mais.
1. Il n'y .1 pas eu d'assembler « de ministres» à Toulouse. Dans l'assemblée, « on n'a pas parlé en particulier m de prêcher sur les ruines du temple de Saint- Hippolyte.
•2. «On prétend qu'il lui témoigna toujours beaucoup d'estime, le traitant de Monsieur ».
a pour ne pas blesser son honneur, sa conscience, et le devoir de son ministère », Brousson persista dans son mutisme en tout ce qui concernait ses hôtes, les anciens qu'il avait établis lors de l'assemblée des Sognes (1691), la visite qu'il aurait faite chez le Sr de Montredon avec Vivent (1692), que, dit-il, ce il n'a rencontré que quelquefois dans les bois et dans les cavernes, l'exhortant continuellement à ne commettre aucune violence ». Relativement à l'assemblée de Brignon [Golorgues], de 1693, il reconnut « avoir prêché l'Evangile dans ledit lieu, où il se trouva plus de monde qu'il n'avait donné ordre d'en appeler, quoiqu'il eût pris sur ce sujet de grandes précautions », ce qui était exact.
Bàville nomma enfin dix prédicants de 1692 : Saint-Paul, La Jeunesse, Dauphiné, les trois Plan, la Rouvière, Grevou, Labric, Henri, demandant à Brousson s'il avait eu commerce avec eux? s A répondu qu'à l'égard de quelques-uns d'entre eux, il n'en a aucune idée; à l'égard des autres, il peut les avoir rencontrés quelquefois à la campagne, ou dans les assemblées. Qu'en particulier, à l'égard dudit Henri, si c'est celui de Saumane, il a accompagné le répondant depuis le commencement de 1690 jusqu'en 1692, durant lequel temps il lui a paru toujours fort sage et fort modéré ».
Pendant que Brousson se défendait ainsi, Guillaume Ducros, et Jacques Fabre, de Montredon, témoignaient, dans une information parallèle au procès, sur les assemblées tenues par le pasteur en 1691 dans le vallon de Lasalle, et des experts, commis par Bàville, affirmaient que la lettre à Sehomberg était de la main de l'accusé'. Le lendemain (1er novembre), Bàville écrivait à Fléchier que Brousson serait jugé au jour marqué. Il était surpris. Les prédicants dont il avait déjà instruit le procès lui étaient apparus comme des sortes d'innocents, et en même temps comme des forcenés, qui niaient contre l'évidence. Brousson l'étonnait par son mélange de candeur, de puissance et de subtilité. « Il me donne assez de peine, non par son habileté, mais par une prolixité épouvantable dans ses réponses. Il
1. Le rapport des experts, rédigé le 1er novembre, nous a valu de connaître la date probable de la lettre signée du 1" octobre 1089, et l'origine de la lettre de Brousson à sa femme, conservée dans les Papiers Vielles. 11 est probable, bien que le fait ne soit pas mentionné au rapport, tpie Bàville lit remettre aux experts, comme spécimen de l'écriture de Vivent, la lettre au S' Térond, de Valleraugue, que nous avons retrouvée, sans aucun signe officiel, dans le dossier de Brousson. Nous serions porté à croire que la lettre de Vivent, signée de lui, et conservée également dans les Papiers Vielles, provient aussi du même dossier.
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a accordé tout ce qui est contre lui. Il a beaucoup d'esprit, mais violent, présomptueux et capable de faire beaucoup de désordre » '.
Le2novembre. l'intendant, qui avait eu le temps d'examiner les manuscrits et les imprimés saisis à Oloron, interrogea Brousson sur ceux qui lui parurent le plus importants : la Lettre aux Elus de Dieu, de 1694 (qui excitait les protestants à sortir du royaume) : son passeport du 7 août 1697 ; les lettres missives qui attestaient qu'il était ministre, et le recommandaient aux fidèles ; les six Mémoires sur lesquels étaient inscrites des adresses de religionnaires 2. Les noms cités sur ces feuillets se rapportaient au Yivarais, à la Provence, au Pays de Foix (Saverdun), au Béarn. à des régions inconnues fChaudefour. Bazeillè) (?), à la Normandie (Condé, Ango). Bâville s'étonna d'un si vaste dessein : « Pourquoi, y ayant deux cent mille Nouveaux Convertis dans le Languedoc, il s'est commis à aller dans le reste du royaume? y A quoi Brousson répliqua qu'il était trop connu dans le Languedoc pour pouvoir s'y arrêter, « et que, d'ailleurs, un ministre de l'Evangile est obligé de travailler au salut de ses frères partout où ils ont besoin de ses instructions. » Pour complaire à une demande de Pinon \ l'intendant prononça les noms de Bedoras et d'Espalungue, sans d'ailleurs rien obtenir.
Dans un second interrogatoire du même jour. Bâville s'attacha à des documents qui lui parurent plus graves, et séditieux. De ce nombre était le Projet d'Union entrée les Puissances prolestantes, que Brousson déclara sans intérêt. L'Avis aux protestants de France fut mentionné. Sans faire la moindre allusion à l'intervention étrangère qui y était promise, le pasteur défendit la pièce par les mêmes arguments dont il avait accompagné le rappel des événements de 1683.
Les six cahiers concernant le voyage en Yivarais, arrêtèrent plus longtemps l'intendant. Il était convaincu que le mouvement