LA DERNIÈRE REQUÊTE DE BROUSSON
illégale, et un exposé des o choses qui peuvent justifier la conduite du suppliant, et émouvoir les compassions de Sa Majesté ». Brousson y reproduit les phrases dont il s'est servi déjà devant Pinon, et devant Bàville. Il dissimule absolument les raisons politiques de son premier retour en France, et, il faut le dire, il dénature les faits, pour rejeter sur Vivent seul le rôle d'agitateur. Revenant de Suisse avec Dubruc, il a trouvé déjà, dit-il, dans les Cévennes, Vivent, qui était de retour de Hollande. (Vivent venait de Suisse, d*où il était parti le même jour que Brousson et Dubruc). Le danger où Vivent s'est trouvé, l'a porté à implorer le secours du roi d'Angleterre. (Le secours était concerté avant son départ). Vivent a entretenu commerce avec le prince d'Orange, par le moyen de ses généraux ou autres ofliciers ; il a reçu de lui, dans la suite, buit mille livres'. Vivent a fait quelque amas de poudre, comme le suppliant l'a appris depuis, mais il n'a jamais su qu'aucune ville ou aucun village, ni aucune personne de considération soit entrée dans le dessein dudit Vivent. (Quelques gentilslionnnes Nouveaux Convertis ont cependant été impliqués dans le procès de l'Espinaz). Brousson explique encore par « la présence du danger et la calamité où il se trouvait», le fait qu'il se soit laissé aller à écrire de sa propre main le billet à Scbomberg. que Vivent avait déjà tracé. (Vivent était incapable de composer la lettre). Il poursuit de la sorte :
. . .Sans se départir du bénéfice de la paix et do la déclaration de V. M., donnée en conséquence, il supplie très humblement Y. M. de vouloir considérer, que la faute qu'il peut avoir commise dans un étal aussi triste et aussi déplorable que celui où il se trouvait, et dont il a demandé et demande encore très humblement pardon à S. M., est sans doute digne de la clémence et de la pitié d'un grand prince, qui sait que ce qui est fait daus un état d'agitation et de trouble, pareil où le suppliant était alors, est considéré comme involontaire et forcé, et digne par conséquent de pardon.
Ce n'est pas tout, Sire, le suppliant revint bientôt de son trouble, et changea entièrement de conduite, pour s'attacher uniquement à prier Dieu. Or, Votre Majesté a fait grâce à ceux dont le triste état les ayant engagés dans le service des puissances étrangères, s'en sont ensuite retirés, selon les semonces qui leur en étaient faites de la part de V. M.
Brousson rappelle sa vie, ses voyages à l'étranger, ses campagnes missionnaires en France, mettant en relief avec une
l. Brousson avait dit d'abord l,U0rt livres seulement.
20 V LES PRÉDICANTS PROTESTAIS l's
insistance poignante le côté essentiellement religieux et pacifique de son œuvre. Il achève par une supplication à la fois ardente et résignée :
Après tout cela, Sire, il ose espérer de la clémence de V. M. qu'elle ne voudra pas, s'il lui plaît, exercer contre lui sa sévérité. 11 est disposé, Sire, à souffrir la mort pour le service île Dieu, si telle est sa volonté, et la volonté de V. M. . . .Si c'est le bon plaisir de V. M. de lui accorder [des témoignages de sa bonté royale et paternellej et de mettre fin à ses misères, il n'oubliera jamais ce bienfait, et il fera sans cesse des vœux pour la conservation et la gloire de la sacrée personne de V. M. et de toute la famille royale, et pour la prospérité de ses Etats.
Buousson, ministre de l'Evangile.
Il faut faire la part, dans l'humilité et la soumission que marque cette Requête, au langage que le protocole exigeait alors de ceux qui s'adressaient au roi. Il reste cependant, que nous eussions aimé entendre des accents plus virils. Brousson aurait voulu rayer de son existence sa collaboration avec Vivent, et sa lettre aux officiers du roi d'Angleterre. Nous préférerions qu'il les eût avouées hautement, au moment île mourir. Nous regrettons par-dessus tout de le voir renier son ancien compagnon de luttes, dont en 1694 il proclamait, à la face de l'Europe, « la piété angélique ».
Comment, d'autre part, ne pas se sentir le cœur serré, devant cet avocat de Parlement devenu pasteur, qui, pendant quinze ans, a cberché obstinément, et sans y parvenir, à allier deux sentiments opposés : l'indignation contre Louis XIV persécuteur, instrument de l'Eglise romaine, et le respect pour le roi de France, souverain légitime d'une patrie aimée?
L'habileté dont Brousson fait preuve, en plaidant le mauvais cas de son procès, est, pour dire le moins, équivoque. Mais ce qui l'emporte cependant dans sa Requête, c'est encore la candeur. Penser, quand on est depuis tant d'années l'un des plus violents protagonistes de la résistance à Louis XIV. que Louis XIV pourra faire grâce, supposer seulement qu'un Bàville voudra peut-être transmettre à la Cour la supplique dernière qu'on rédige dans sa prison, c'est une idée d'enfant.
Seulement la naïveté, ici, était de la foi. Le pasteur n'admettait pas que la vérité dût être à jamais méconnue, ni le protestantisme toujours bonni. Depuis quinze ans, il s'adressait à la sagesse, à la droiture, à la pitié du roi, espérant, contre toute