‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700 (volume 2)Chapitre 147 sur 334 · LA FIN DES PRÉDIGAXTS · texte numérisé non relu

LA FIN DES PRÉDIGAXTS

(Novembre 1698 — Octobre 1699)

Dans les diocèses insoumis dont Fléchier peignait le déplorable état, les derniers prédicateurs du désert achevèrent leur ministère. Bàville ne pensait pas que leurs auditeurs fussent las de les entendre. « Toutes les fois, notait-il en 1G9S, qu'il y aura un homme assez téméraire pour faire le prédicant, les N. G. de ce pays ne manqueront pas de former des assemblées ou à la campagne ou dans des maisons particulières. C'est ce qu'il a fallu, depuis treize ans, empêcher avec beaucoup de soin. J'ai fait prendre et punir seize de ces prédicants». Nous ne savons si l'intendant comptait déjà dans ce chiffre Brousson, car nous ignorons en quel mois ont été écrites les ligues qui précèdent. Nous ne pouvons dire non plus avec certitude quels étaient les deux derniers prédicateurs « fort cassés », qu'il disait, dans la même page, connaître encore, et qu'il espérait faire arrêter s'il paraissaient1. Il en restait trois en effet : Lapierre, Olivier et Roman.

En 1717, Lapierre, à Londres, répétait avec orgueil «qu'il avait été avec M. Brousson quand celui-ci avait été rompu sur la roue», ce qui pourrait s'entendre au sens précis qu'il était revenu du Haut-Languedoc à Montpellier, pour être témoin de la mort de son maître et illustre ami ; ce qui peut signifier simplement aussi qu'il était encore prédicant à cette époque2. Il sortit du royaume à une date qui nous est inconnue, et qui est sans doute voisine de lexécution de Brousson.

1. Mémoire sur la province du Languedoc (dans Rulhière, II, 136).

2. Hugn. Soc. Proceedings, I, 327. « La Pierre, a-as leith M' Brousson u-hen broken on ye wetl » (entendez, comme le note l'éditeur, p. 326 : when was broken upon Ihc wheel).

MARTEL A SAINT-AMUUOIX 289

Roman et Olivier furent les derniers à agir dans le lias- Languedoc ou les Gévennes.

Pendant quelques semaines au moins, un auxiliaire leur vint d'une province voisine'. Jacques Martel, dont Brousson avait admiré l'habileté dans le Dauphiné, passa le Rhône à la fin de novembre 1698*. Les poursuites dont il fut l'objet après la mort du pasteur, lui rappelèrent la promesse qu'il lui avait faite, de venir le remplacer en Languedoc. Mais sans se soucier de Nîmes et d'Uzès, où Brousson lui avait indiqué des adresses sûres, il jugea que les Cévennes lui offriraient un meilleur refuge. Entré par le Pont Saint-Esprit, où il fut exactement fouillé, et «se trouva bien d'à voir laissé tous ses livres», il poussa directement à Saint-Ambroix. La sœur d'un M. Barrefort. marchand, qui le reçut, le fit conduire hors de la ville. Une assemblée se tint à un lieu nommé La Treille (?). Le régiment de bourgeoisie fut bientôt sur pied. Martel se retira sur le territoire des Mages, au Moinas, chez M. Doumergue. Roman avait déjà parcouru la région, son ballot de colporteur sur le dos. Martel prêcha au hameau voisin de Melhen, « pour célébrer un jeûne ». Le dimanche suivant (lo décembre), il s'était transporté plus à l'ouest, dans la montagne, « au-dessus de Peyreinale », sans doute vers Portes et Chamborigaud. Il y put encore réunir une troisième assemblée, mais quelques jours après, les papistes se mirent sous les armes, et guidés par trois faux frères, manquèrent à se saisir du prédicant.

Une pluie torrentielle facilita d'abord sa fuite, mais les eaux débordées la compliquèrent.

Comme je voyais qu'on me poursuivait, dit-il, je m'étais déchaussé au bord d'une rivière, pour la passer plus facilement en cas de besoin. En effet, je vis qu'on venait à moi, et étant tout échauffé à cause du chemin que j'avais l'ait en fuyant, je me jetai dans la rivière et je la traversai, quoique j'eusse l'eau jusque sous les bras. Ensuite je montai promptement sur une muraille toute garnie d'épines, où je me mis les mains et les pieds en sang. Je passai de l'autre côté, et je

1. Un Pierre Rochard ou Rocherd, réfugiée Lausanne, est assisté le 13 septembre 1698 dans la ville, à son retour de France. Au mois d'août précèdent il est allé dans le royaume « pour accompagner un lidèle qui a le don et Le courage d'y être allé, pour consoler, exhorter et fortifier nos pauvres frères dans la persécution ». (Pap. Bernua). Nous ne savons quel est cet audacieux prédicant, ni s'il est venu dans le Languedoc.

1. Bull. LVI, '.31, 435. (Pap. Court, 17, B, 63): p. 135, il faut lire 1698 au lieu de

courus jusqu'à ce que je fus hors de danger, ayant toujours mes bas et mes souliers à la main, parce que je n'avais pas le temps de rn'arrêter pour me chausser. Gela arriva l'année 16'J[8!, le lundi avant la Noël [22 décembre], dans un temps fort froid.

Cette douloureuse aventure décida Martel à retourner dans le Dauphiné. Il avait conservé le souvenir de sa dure marche vers Montélimar. un homme nommé Yergèze « lui faisant la conduite » pendant quelques jours. « Le vent du nord était si froid et si fort que les rivières en étaient glacées. A peine voyais-je le chemin, plein de poussière causée par le vent ». Après quelques exhortations à ses frères du Dauphiné, Martel, voyant sa santé ruinée, et les dangers qu'il courait, prit le parti de sortir, et passa la frontière de Genève1.

Roman devait, lui aussi, gagner les terres du refuge, mais après avoir échappé à un dernier péril. Le prédicant n'avait pas voulu, en 1G98, quitter un peuple dont il se sentait aimé. Bien qu'il fût connu dans la plupart des régions des Cévennes, pour les avoir longtemps parcourues, il continuait ses assemblées malgré l'orage, et se préoccupait même, à ce qu'il semble, d'établir dans les paroisses réformées un semblant d'organisation. Nous avons noté déjà ce qu'il dit des anciens qu'il avait chargés de célébrer le culte pendant qu'il était à Genève, et de la satisfaction avec laquelle, à son retour, il trouva qu'ils s'étaient acquittés de leur charge. Sa Relation, sans rappeler les assemblées qu'il réunit à la fin de 1697 vers Meyrueis. ni celle de Montcuq, ni celle de la Baume de Valmalle \ nous le représente poursuivant normalement un ministère, qu'il veut dépeindre comme régulier.

Sans perdre de temps, je commençai de faire la visite des Eglises de la province, lesquelles étant au nombre de plus de quatre-vingts, je me vis obligé de marcher ou de prêcher toutes les nuits. De trois, ou de deux en deux lieues, je faisais des assemblées, ce qui, en fort peu de temps, me fit avoir la consolation de voir tous mes frères, mais non pas sans être exposé à de grands dangers ; tant à cause

1. Le prédicant rentra dans le Dauphiné en 1709, en sortit encore, y revint en 1716, et y prêcha, sous la croix, jusqu'en 17-27. Il mourut à Berne en 1731. (Bull, ibid.)

-2. Vue assemblée eut lieu en 1698, sans que nous puissions préciser autrement, à Monenc (?) (Saint-Frézal de Ventalon). Elle eut pour résultat de jerouper en « syndicat », au dire du curé, les femmes de la paroisse, qui déclarèrent depuis, ne plus vouloir aller à la messe. Rouquette, I, p. 19.

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