ROMAN A BOUCOIRAN Î
dit que la question me ferait bien parler autrement. Je suis disposé, répartis-je, à, la souffrir pour L'amour de Jésus qui me fortifie, et en
qui je puis toutes choses .
On était au soir du 10 août. Dumas remit au lendemain la suite de l'interrogatoire, et laissa le prisonnier sous la garde
des archers. Le prédicant fut étendu, tremblant de fièvre et de souffrance, sur le lit à L'antique qui meublait la chambre1, les bras et les jambes attachés aux quatre colonnes, et une corde fixée transversalement. « lui passant par-dessus L'estomac R. L'un des archers. Jacques Sagnier, ancien protestant, insultait encore à sa misère, et lui répétait que c'était être fou que de s'exposer à la mort, pour soutenir un aussi misérable parti que celui des huguenots. « Dites la vérité, rétorqua le prisonnier, vous êtes de la religion où vous trouvez à manger ? ». Sagnier répondit en s'assurant du pardon du Pape, et le prédicant amorça une nouvelle controverse, <r touchant la pierre sur laquelle Jésus bâtit son Eglise; et de là il prit occasion pour parler un peu de l'ignorance des papistes, et de la cruauté qu'ils exerçaient contre les réformés ». Par une dernière dérision, les archers observèrent : « qu'il devait bien faire pleurer ses auditeurs ! » Ils se mirent ensuite à jouer, pendant que Roman « parlait à son Dieu par des paroles entrecoupées, avec tant de zèle et d'ardeur, qu'il lui semblait voir le ciel ouvert ».
Un bruit violent, du tumulte, « des cris et des menaces capables d'étonner les plus hardis », arrachèrent les archers à leur jeu et le pasteur à sa prière. Les archers sautèrent sur leurs armes.
La nouvelle de l'arrestation de Roman s'était vite propagée. A. la foire de Lédignan, tenue le 10 août, les protestants du quartier, et d'autres aussi de la région environnante, s'étaient concertés pour l'enlever. Le chef de l'entreprise était un certain Rouvière, jardinier d'Anduze. Rendez-vous fut pris pour le soir même, «t à la Pierre plantée, sur le chemin de Boucoiran à Ners, à la croisée du chemin d'Anduze ». Jean Périer. de Ners. fut député à Boucoiran, pour savoir comment le prédicant était gardé. A son retour, dans la nuit, les premiers attroupés « se rangèrent en haie », afin de passer une sorte de revue, et le « baïle " » de Gaujac leur distribua des feuilles de papier, qu'ils
t. A. Court raconte qu'on l'y voyait encore en 1746.
-2. Un " baïle »>, dan?, un mas, est une manière de gérant-métayer.
200 LES PRBUICANT6 PROTESTANTS
fixèrent « à leur chapeau », c'est-à-dire, sans cloute, « sous leur chapeau », pour se masquer le visage '. Ou attendait a beaucoup de monde qui devait venir de Monoblet, de Durlbrt et d'ailleurs ». Mais il était déjà jilus de minuit ; on partit, laissant sur le chemin, comme avertisseur, le Sr Dumas de Ners.
A l'entrée de Boucoiran, la troupe tient conseil sous un sycomore. Fei-a-t-elle le tour du bourg, pour s'avancer par le côté de Nîmes ? Périer, qui a vérifié les lieux, conseille de traverser hardiment le village. Les «31 hommes, se mettent par six », et s'avancent en bon ordre. Ils ont en tout 21 fusils ou pistolets, et quelques vieilles épées. En tète, quatre des plus résolus portent des haches. Les quatre derniers « ont ordre de faire marcher ». Tous arrivent sans bruit devant le logis, posent des sentinelles aux issues, et aussitôt sans sommation, les quatre premiers se mettent en devoir d'abattre la porte. Les habitants des maisons voisines s'éveillent au bruit. Une volée de coups de pierre les retient chez eux.
Mais les archers allaient se défendre.
Sagnier. écrit Roman, dont j'ai dit ci-devant qu'il ne voulait pas exposer sa vie pour la religion, ouvrit une fenêtre, et tira un coup de pistolet sur les assiégeants2. Comme il se préparait à tirer un second coup, on lui tira un coup de mousqueton, qui lui cassa la tète et le renversa mort sur la place : la cervelle tomba aux pieds de ses camarades, ce qui les mit dans la dernière consternation, et particulièrement Dumas, leur lieutenant, qui leur dit qu'il me fallait tuer, et se sauver par les fenêtres de derrière. Il alla les ouvrir et voir si cela était possible, mais il les trouva aussi bien gardées que celles de devant.
Les assaillants, pour aller plus vite en besogne, se saisissent d'une longue poutre. Au second coup de ce bélier improvisé, la porte de la rue cède. Ils se heurtent à la seconde, celle de la chambre, qu'ils attaquent avec fureur, criant qu'il n'y aura aucun quartier, si le prisonnier soutire le moindre mal. Dumas, malgré la menace, se disposait à casser la tète au prédicant, lorsque celui-ci joignit ses efforts à ceux de ses amis :
Je lui dis : « Ah ! Monsieur, que voulez-vous faire ! Si vous me faites la moindre violence, ces gens-là vous passeront au lil de l'épée!