LA CONTROVERSE DE BROUSSON U
point d'autre règne Je Jésus-Christ, que celui île gloire dans les Cieux » '.
Cette assurance absolue du triomphe temporel de la vérité, qui revient dans toute sa prédication, en constitue proprement la puissance et la foncière originalité. C'est par là que dans la « monotonie » de ses appels, comme l'a dit Douen en un mot que nous nous approprions entièrement , « elle touche au sublime ».
Il faut reconnaître assurément, ceci dit, que le contenu des Sermons de Brousson, aussi bien que les arguments dont il use, ont singulièrement vieilli. Mais-les courts extraits que nous avons donnés de Merlat n'ont ils pas appris déjà aux lecteurs qui l'auraient ignoré, combien la prédication protestante au xvne siècle demeure étrangère à nos habitudes d'esprit ? Brousson, s'il n'aimait point qu'un pasteur introduisît dans ses discours ni la philosophie ni des ornements empruntés aux Lettres mondaines et profanes, reste de son temps par l'abondance de ses citations bibliques, et par la prédominance qu'il accorde aux discussions dogmatiques. Il prêche les « matières du salut», et ne redoute point d'engager devant son auditoire des controverses subtiles.
.... Comment pourrions-nous manger sa chair [de J.-C] île la bouche du corps ? J.-C. n'est-il pas maintenant dans le Ciel, à la droite de Dieu son Père, et ne faut-il pas que le Ciel le contienne jusqu'au rétablissement de toutes choses? Nous ne pouvons donc nous unir à lui que par la foi, et c'est par son esprit qu'il s'unit lui-même à nous, pour nous rendre participants de la vie et de l'immortalité.
Comment pourrions-nous boire son sang de la bouche du corps ?Le sang de J. C. est-il encore séparé de sa chair, comme il l'était sur la croix et comme il nous est représenté dans la Sainte-Cène qui est le sacrement [...] le signe sacré, la représentation et le mémorial de sa mort ? Son corps n'est-il pas maintenant entier et vivant dans le Ciel, et l'Ecriture ne dit-elle pas que J.-C. ne meurt //lus et que la mort n'a plus de pouvoir sur lui ?
11 est vrai que l'Eglise romaine dit que lorsque le pain est changé, le corps de J.-C. n'est pas sans son sang, et que son sang n'est pas sans son corps. Mais J.-C. ne parle pas ainsi. Il ne dit pas que le pain soit son corps et son sang tout ensemble, ni que le vin de la coupe soit son sang et son corps tout ensemble. Mais il dit que le pain rompu est son corps rompu, et que le vin de la coupe est son
l. Voir plus haut, I, 2-2-2.
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sang répandu. Il ne nous dit pas non plus que pour avoir la vie éternelle il faille manger sa chair avec son sang tout ensemble, et boire son sang avec sa chair conjointement. Mais il dit qu'il faut manger sa chair et boire son sang. S'il fallait donc prendre les paroles de J.-C. et île Saint Paul dans un sens littéral et grossier, il faudrait que son corps fut aujourd'hui rompu et que son sang fût répandu dans la Sainte-Cène et réellement séparé de son corps, et en même temps il faudrait réellement manger et briser la chair de la bouche du corps, la briser avec [les] dents et boire son sang séparément. Toutes lesquelles choses ne se pourraient faire sans le faire de nouveau mourir tous les jours, ce qui pourtant n'est pas selon l'Ecriture'.
C'était là le langage familier aux pasteurs du temps, et Brousson avait entendu des argumentations pareilles dans les chaires de Castres ou de Castelnaudary.
Un autre caractère de sa prédication, le premier même qui frappe un lecteur moderne, et qu'on pourrait penser, par suite, lui appartenir en propre, c'est un extraordinaire abus d'images ou de paroles de l'Ancien Testament prises en un sens symbolique, ou comme il dit, « mystique » ". Non seulement les versets du Cantique des Cantiques mais les cris des Prophètes, la description des cérémonies juives, lui fournissent autant de «types», dont il retrouve le vrai sens dans l'Evangile ou dans la vie de l'Eglise. Ici encore, cependant, Brousson est l'héritier de la tradition. Les pasteurs de Hollande lui reprochaient « des explications mystiques trop poussées et exagérées », mais ceux des ministres réguliers qui lui ressemblaient le moins, usaient de la même méthode que lui. Merlat, dans le sermon qu'avait essayé d'abréger Colognac, engageait ses auditeurs « à combattre les Philistins spirituels qui sont les démons », et montrait « le vrai David mystique déjà en campagne avec sa fronde, prêta briser la tète au géant. Je veux dire J.-C. avec sa nature humaine, écrasant par ses travaux et par ses souffrances la tête du serpent ancien ». En 1670, le professeur Girard des Bergeries avait publié à Genève un volume intitulé : Moïse sans voiles, ou
1. N° 19 de la Manne Mystique, I. Cor., X, 16, 17 : La communion au sang de Christ. La minute est conservée dans le Dossier Brousson. Le sermon a été prêché 60 particulier aux Sognes le 1" octobre 1091, devant le jeune Louis de Bagars.
i. Voir Dooen, (1,359. Voici un exemple saillant : « L'ordre de manger l'agneau pascal tout entier, tète, jambes et entrailles, marque que pour avoir part au salut de J.-C. , il faut être participant de ses lumières (la tète), suivre ses traces (les jambes) et être animé de son esprit (les entrailles) ».
LA TYPOLOGIE DE BROCSSON 447
explication des types et des figures de l'Ancien Testament, que des restaurateurs convaincus et abondants de la « typologie s, n'osèrent réimprimer à Genève, en 1825, qu'après en avoir retranché des symboles « qui leur semblaient trop forcés ». Quant à l'interprétation spéciale qui permettait à Brousson de découvrir l'Eglise romaine dans Babylone ou dans la Bête apocalyptique, il la devait non pas môme à Jurieu, mais à celui que ce dernier n'avait fait que ressusciter, à Pierre Du Moulin.
Il ne faut point chercher non plus la nouveauté des sermons de Brousson, dans leur forme. Ils sont régulièrement construits à la façon d'alors. Ecrits en un langage simple, sans métaphores et sans ornements, le style en est lâche, et les répétitions y sont nombreuses. Ses admirateurs de Hollande y relevaient « une certaine naïveté, qui souvent fait plus d'effet et d'impression que les figures les plus magnifiques ». Mais leur seule grandeur tient avanttout, comme nous l'avons dit plus haut, à la foi rayonnante de l'homme qui les a composés et prêches.
Devant les manuscrits de Montpellier, dont quelques-uns sont les minutes originales du prédicant, couvertes de ratures et de renvois, la critique n'a qu'à se taire. Ces serinons ont été écrits, corrigés, sur la petite planche que Brousson portait avec lui dans les bois et les cavernes. Ils ont été prêches « dans le désert », la nuit, à la lueur de quelques lanternes, dans une grange, un fond de ravin, une clairière écartée, devant des auditeurs que pouvaient surprendre les soldats du roi. Le ministre les a récités avec la même sérénité d'esprit qu'il avait mise à les composer, sans autre crainte que celle de trouver insensibles à sa voix, des âmes qu'il voulait ramener à leur Dieu. Ce furent là les vrais armes d'un pasteur qui, même quand il appelait Schomberg au secours des Cévenols, savait que la victoire dépendait avant tout de l'Epée de l'esprit.
Il usait en effet, on l'a vu, de ses prédications comme d'un constant moyen de propagande.
Il les donnait à ses compagnons d'œuvre. Colognac, Compan, Carrière, Papus, Pourtal en récitaient ou en lisaient des copies. Il les expédiait par la poste, hors de la province, aux adresses qu'il jugeait favorables; les faisait transporter par liasses1; les
I. Pendant que Colognac était en prison à Montpellier, le boulanger Armantiès reçut un paquet de ce genre que lui fit remettre Pourtal, C. t7:>. Les sermons saisis manquent au dossier. Le carton C. 181 contient une liasse de copies diverses qui sont de la main de Pourtal, en particulier le sermon sur la Colombe mystique [Cant. Il, '*, le 1" delà Manne mystique1, la Lettre de consolation et tVinstrue-
iJS LES PRÉDISANTS PROTESTANTS
remettait à la fin de ses assemblées, à des auditeurs bieu disposés, en les suppliant parfois de les recopier et des les répandre à leur tour1.
Nous ne parlerons point ici à nouveau des Lettres diverses qu'il composait pareillement « dans les déserts », et qui sont aussi des prédications, aussi sévères à leur manière, aussi pressantes, que ses sermons. Elles n'offrent aucun trait spécial qu'il y ait lieu de signaler. Nous mentionnerons seulement, en finissant, les Prières qu'il écrivait pour ses frères et pour l'Eglise. Celui qui chaque jour célébrait trois fois, seul ou avec ses hôtes, un culte intime, qui paraissait au Révérend Quiek qui le vit à Londres ! « un de ces puritains de l'ancienne Eglise », qui a se sciait plutôt privé de sa nourriture quotidienne que de la lecture des Saintes Ecritures », vivait aussi près de Dieu que des hommes. Renouvelant sans cesse sa foi dans la prière, il pensait servir la cause sainte en écrivant ses propres effusions, ses supplications, ses certitudes. Une de ces Prières, jointe à un sermon sur la Colombe Mj'stique a été publiée déjà3. Nous avons transcrit à notre tour la Requête à Dieu. . . des fidèles persécutés et massaerés en France pour le service de Dieu, qu'il composa au milieu de mai IG92'. Ces longues pages, où le croyant, meurtri, s'humilie devant la Justice de Dieu, et crie à sa Miséricorde, adore sans comprendre, et se confie au plus fort de l'épreuve, livreront le secret dernier du courage du pasteur et des succès du missionnaire.
Lors du tricentenaire de la révocation de l'Edit de Nantes, le professeur A. Yiguié montrait dans les plus grands héros du Désert. L'incarnation de quelques-uns des principes du protestantisme. Il fut particulièrement bien inspiré quand il peignit
lion... datée <1" 20 juillet 1693, la Lettre aux Réformés Je France... de 1684, et aussi quelques prières3 celle en particulier qui a été publiée Bull. XXXIV, 137. Nous ne savons d'où proviennent ces pièces. Elles ne sont point paraphées. L'affirmation de F.Teissier (Bail, itnd.). que le tout aurait été saisi en 1701 dans le Vivarais, est gratuite. Aucun des dossiers du carton, dont quelques-uns en effet se rapportent au Vivarais, ne l'ait mention de ces copies.
1. I.e sermon manuscrit (autographe ?) retrouvé à Nîmes (Bull. XIV, 29) sur la Sainteté îles /-.'lus. porte au lias : « Ceux entre les mains de qui ce sermon tombera m. ni conjurés par le Dieu vivant de le communiquer à leurs frères, afin que chacun de nous, se détournant de son mauvais train, nous apaisions la colère de Dieu qui depuis longtemps est embrasée contre nous ».