Bull. L
131 LES PRBDICANTS PROTESTANTS
L'aventure nous a été rapportée par le laïque de Montpellier à qui est due aussi la narration du Synode de 1694. Il ne manqua pas d'en informer un correspondant de la Suisse lorsque, vers septembre ou octobre, il répondit à des questions précises qui lui étaient posées touchant l'Eglise du désert. Quelque ami de Clarion, désireux de s'instruire sur les prédicants. fut par notre inconnu renseigné à souhait. Discipline établie entre les prédicateurs, ordre des assemblées, sagesse et prudence des ministres, sécurité relative des cultes, tout était dépeint sous les couleurs les plus favorables '. Assurément la réalité était moins belle. Et l'avenir était autrement sombre.
A la fin de novembre, un nouveau prédicant, Antoine Gras, dit Fesquet, était pris à Calvisson, peu de temps après une assemblée qui eut lieu aux Combes de Villetelle(près Aubais)!. Il ne subsiste de son dossier qu'un interrogatoire, où il ne manque pas de hardiesse3. Après avoir refusé de prêter serment « parce qu'il l'a prêté à Dieu de ne jurer ni par le ciel ni par la terre ». il reconnaît avoir été aux assemblées partout où il a pu. Il a entendu Brousson à Colorgues [ou Valence], il a vu Laporte, Lapierre, Plan, La Jeunesse, Henric, et aussi le pasteur Guion. Il a tenu lui-même des assemblées, partout où Dieu l'a appelé, mais il ne veut pas dire où. Le juge, qui n'ignore pas qu'il fréquentait au hameau de Vermeil, près d'Alais, dont nous trouverons le nom plus loin, le soupçonne d'avoir prêché dans les environs (à la Tour de Billot), comme aussi à Maeaumin (?) et récemment à Villetelle. Mais Gras « ne veut pas dire où il a été, ni qui il a connu, ni il ne le dira pas, s'il plaît à Dieu ». « Ne sait-il pas que le roi défend les assemblées ? — Oui. mais il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes ». Laporte, lors de son arrestation, qui ne tarda pas, avait sur lui un fragment d'une lettre signée Fesquet, que Gras avait adressée « A tous ses très chers et très honorés frères ». Ni ce billet, ni la liste des livres qu'il reconnaît avoir possédés l ne nous ont été conservés. Bien
I. Sur cette I. cl Ire. signée A. P. (Jiull. L. 337) nous reviendrons en traitant de l'Eglise du désert.
•2. Les Papiers Fraissinet contiennent une note relative à Guillaume Chrétien, capitaine de bourgeoisie d'Aubais. Une nuit qu'il était au guet pour surprendre les protestants d'Aubais. revenant d'une assemblée tenue a Fonfougassière (entre Aubais et Aigues-Vives). il aurait reçu une blessure au bras. Le fait étant postérieur a l'année 1691. pourrait peut-être se rapporter à cette assemblée de Villetelle. mentionnée dans le seul interrogatoire de Gras.
i. il novembre, C. 174. Gras avait 23 ans.
4. Il dit i> les avoir portés cbez lav... [? lar ?] de Calvisson où il a été pris >■.
l'OUKTAL A ALAIS II.
que prédicant, Fesquet, pas plus que Mounier, ne fat envoyé à la potence. Il partit pour les galères quelques semaines plus tard ' .
Il nous reste à parler de Pourtal. celui des prédieants dont l'activité nous est le mieux connue pendant cette année 101)3, qui deux fois faillit lui être fatale.
Le jour de la Fête-Dieu, à Alais, il eut une terrible alerte. Il était dans la ville depuis une quinzaine de jours, s'y transportant dans les maisons sûres, et y faisant, comme il dit, de « petits exercices ». priant, lisant des sermons ou des Psaumes, s'essayant même à quelques familières « remontrances ». Le 2 juin, pendant la procession sans doute, quarante personnes se réunirent chez la veuve Valmalette \ Un passant soupçonneux attendit, heureusement pour elles, qu'elles se fussent séparées, pour aller avertir le gouverneur. Il ne restait plus alors dans le logis que les deux femmes et la fille qui l'habitaient, et Pourtal, qui pensait sortir à la nuit. Lui-même racontait son aventure six mois plus tard à Brousson.
Environ quatre heures du soir, le gouverneur, le major, et plusieurs autres oiliciers, avec presque toute la garnison, s' étant mis sous les armes, commencèrent de courir à l'endroit où j'étais, et n'étant pas à plus de 30 ou 40 pieds de la maison dans laquelle j'étais, le bon Dieu... nie lit entendre la voix d'un homme qui semblait être la voix d'un ange, qui médisait: « Sauvez-vous de devant vos ennemis si vous pouvez! » Alors je commença de prendre le long des degrés et de monter au plus haut de la maison. L'une de ces femmes s'étant emparée de mes livres monta avec moi, nous passâmes tous deux sur le couvert et entrâmes dans une autre maison.
D'abord tout le quartier fut investi, les soldats furent dans un moment sur les tuiles et dans les maisons, et je n'eus point d'autres asiles pour me mettre à couvert de l'orage épouvantable qui me poursuivait avec tant de fureur, que celui de descendre dans un puits et de crier à mon Dieu de ce lieu profond, comme Jonas. Mais il était bien difficile de descendre si bas, outre que je n'avais personne pour me secourir [m'aider] ; d'autre cêité, la crainte que j'avais de me
t. Aux galères, Gras disait avoir été condamné a pour avoir suivi 1rs assemblées pi ou srs. lu l'Ecriture Sainte, lait des prières, el exhorté le peuple ». (Comm. Ponb. Berbinau).
2. Lettre du I 'janvier 1696, de Pourtal àBrousson (extraite du Dossier Pourtal, C, 17:t) (Bull. XXXIV. 158), confirmée et complétée (pour les noms propres) par d'autres pièces du dossier. Parmi les assistants se trouvaient la femme de Guiraudet, notaire, «et la demoiselle Daudé, de Lasalle» [sans doute Mars;. Jalaguière, de Maliestre].
13G LES PRÉDICAXTS PROTESTANTS
perdre dans l'eau, ne sachant pas la quantité qu'il y en avait, m'avait épouvanté. Mais comme je vis que mes ennemis me pressaient de tous côtés et que je n'avais pas d'autre ressource, je jetai mes souliers dans le puits1 et je descendis après. Mais par la miséricorde de Dieu, ce l'ut un asile assuré, il n'y eut d'eau que jusqu'au cou, mais il fallut y demeurer trois heures, de sorte que le froid m'avait pris d'une telle manière que je n'en pouvais plus supporter la rigueur ; aussi j'entendais toujours un grand bruit que mes ennemis faisaient en reniant le saint nom de Dieu comme impies.
Toute apparence. Monsieur, de me pouvoir garantir me fut ôtée, de sorte que je demandais à Dieu qu'il lui plut de me fortifier dans mon martyre, croyant bien d'être à la fin de ma course, et que Dieu m'appelait à souffrir pour sa gloire. Le bon Dieu, sous les enseignes duquel je marche, m'avait tout disposé, par les consolations du Saint- Esprit qu'il me faisait goûter dans ce lieu profond, à la vue de la couronne de vie qu'il me prépare dans le ciel sous la condition de la persévérance dans ses voies ; aussi j'avais déjà pris congé du monde. Mais enlin la nuit étant venue, ces cruels persécuteurs se retirèrent au Fort, et le bon Dieu que j'adore me lit la grâce de sortir de ce profond bourbier et de m 'accorder encore la force nécessaire pour sortir tout à fait de la ville. Plusieurs fidèles étant survenus à mon secours pour m'aider à sortir du puits, ayant préparé des cordes pour me davaler par la muraille de la ville, croyant que les portes étaient fermées ; mais en ayant trouvé une ouverte ils m'accompagnèrent dehors. Ht (n'étant transporté dans une maison de campagne, le lendemain je fus tout désolé par les grands efforts que j'avais faits, ou par un coup fâcheux que j'avais reçu en une jambe en desiindant d'une maison à l'autre, en telle manière que j'ai demeuré un mois et demi sans pouvoir marcher, étant d'obligation de me faire porter d'un endroit à l'autre.
Pourtal avait été transporté en efl'et, sur une mule, à Vermeil (au sud d'Alais), chez la veuve Deleuze". La maison était un refuge connu des prédicants. Gras, Laporte, La Rouvière, et Pourtal lui-même, étaient déjà venus s'y abriter. Laporte connaissait là un « camarade », plus âgé que lui d'une quinzaine d'années, un certain Jacques Tribes, précepteur des enfants Deleuze, qui avait, parait-il, eu sa part dans les préparatifs de la tentative de meurtre dirigée en 1691 contre le capitaine de bourgeoisie 13rès. Dans le logis, Pourtal reçut les soins d'un apothicaire d'Alais, qui, le soir même de son arrivée, vint le
1. Obligé de descendre pieds nus pour pouvoir saisir toutes les aspérités du uiur. il ne veut pas que ses souliers le trahissent, s'il les laisse sur le bord.
-2 Originaire de Vézenobres, 10 ans en IC'JC.
POUHTAL KCR.IT A BROUSSON 137
panser et le saigner. II demeura là quelques jours, couchant, la nuit, dans un enclos voisin, sous les arbres, avec le valet de ferme, qui le gardait des détachements d'Alais. Il prêta à Tribes, pour les copier, les sermons de Brousson qu'il portait avec lui. Quand il fallut quitter le mas, le valet le conduisit, sur une mule, du côté de Boisset et d'Anduze. Manda j ors, qui arrêta six personnes, ne put connaître le nom du prédicant que les soldats avaient manqué.
Avant la fin de l'année, Pourtal courut un nouveau danger'. Une petite réunion pieuse, qu'il présidait, fut surprise dans une maison. Les gens de guerre passèrent plusieurs fois à l'endroit où il avait pu se cacher, n'y ayant d'eux à lui que l'épaisseur d'une simple planche de bois qu'on avait mis sur sa tête. « Ces maudits persécuteurs, dit-il, ont fait un procès à ces pauvres gens-là pour les avoir trouvés assemblés au nom du Seigneur. On les a condamnés à 500 livres d'amende, et on en a exilé une partie. Mais bien loin de prendre le chemin de l'exil, ils ont pris celui de Genève. »
Le premier jour de l'année 1090, Henry, las de tant d'épreuves, se tournait vers l'homme qui l'avait formé au ministère, et dont la piété avait réchauffe et éclairé la sienne. Il écrivait à Brousson, sans savoir que celui-ci était venu reprendre, au nord de la France, sa vie agitée d'autrefois :
Monsieur et très honoré frère. Je ne sais si vous m'avez oublié ou si vos lettres se sont perdues ; quoiqu'il en soit, il y a longtemps que je n'ai point de vos nouvelles, ce qui m'oblige à ne différer plus de vous écrire pour vous donner des miennes..., pour vous demander aussi la continuation de votre amitié et le secours de vos bonnes prières, comme en ayant plus de besoin que jamais, vu que les dangers dans lesquels je me trouve depuis longtemps sont effroyables.
Après avoir fait le récit de ses deux grandes émotions de l'été : « L'intendant, poursuit-il, a dit que je serais capable de soulever toute la province, qu'il fallait m'avoir mort ou vif, ajoutant qu'il donnerait 1,000 livres à celui qui me livrerait entre ses mains2. Mais le bon Dieu qui connaît le fond de mon cœur. . . m'a fait justice jusques à cette heure, et le fera encore,
(. Bull.,ibid.
2. Nous ne savons si Bâville avait propose colle somme par un nouveau placard. La dernière prime offerte pour la prise de Pourtal avait île fixée a 300 livres (1692).