‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700 (volume 2)Chapitre 84 sur 334 · UNE LETTKE SUR LUS PROPHÈTES · texte numérisé non relu

UNE LETTKE SUR LUS PROPHÈTES

Là un nouveau prédicant apparaît, Daniel Clianal, de Mounens même. Brousson et Duny continuent vers Dcsaignes. Ils voulaient monter vers Saint-Agrève, mais la neige était tombée,

les hauts plateaux devenaient inabordables. Il fallut renoncera voir les prophètes du Yelay. Le pasteur rebroussa chemin. Le 6 décembre, il était de retour aux Badons, où la même maison hospitalière le reçut. Deux prophètes vivaient là : Suzanne Huissac (la fdle de Sara Leydier) et son frère. Dans le quartier île Mounens, Brousson fut témoin de spectacles si extraordinaires, qu'il devint moins circonspect et plus prolixe dans ses notes. Des noms propres apparurent. Bàville, qui lut plus tard ses cahiers, jugea à propos de lui demander « si l'histoire de Suzanne Buissac était véritable, et celle aussi de Chapon? » A quoi Brousson ne put que répondre, plein encore de ses émerveillements, «qu'il les avait rapportées avec la dernière exactitude ».

Des prophètes du voisinage vinrent voir le ministre : Suzanne Chapon, sœur d'Isaac ; Chalayer, du hameau de Cluac ; Jacques Jacquet (dit le frère Jacquet), de Saint-Jean Chambre, qui avait entendu des voix célestes; Bertier, de Mounens. prédicant, « qui tomba et prophétisa chez Sara Leydier»1.

La nouvelle se répandit qu'un pasteur était dans la région. Les plus sages, et les plus modérés des Nouveaux Convertis, n'avaient pas vu sans hostilité se propager l'épidémie prophétique. L'un d'eux, M. Lachau (?), des environs de Desaignes ou de Lamastre, crut utile d'éclairer le jugement de Brousson sur un mouvement qu'il observait lui-même depuis longtemps. Il lui fit parvenir une lettre, pour lui proposer « les raisons qui l'avaient empêché de croire que ceux qui se disent prophètes eussent aucune vocation ordinaire ni extraordinaire » 2. Il avançait à cet égard trois considérations. Les prétendus prophètes, d'abord, ne pouvaient se vanter d'aucun miracle. En second lieu leurs prédictions s'étaient trouvées toutes fausses. Us avaient annoncé que les balles des dragons n'atteindraient pas les fidèles réunis à la Cham du Besset [Le Cheylaret] (1089), et les dragons avaient fait un affreux carnage. Ils avaient tous prédit la venue prochaine de pasteurs à Cha-

i. Le même personnage sans doute qu'Iaaac Bcrlier de la Bàlie de Crussol, arrêté en 16%, puis relâché après quelques mois de prison. (Arnaud. Hist. des Prot. du Vivarais, II, 20).

2. La lettre originale, avec les annotations de Brousson. est dans le dossier de celui-ci. Voir nos P. J.

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lencon, et pour ce jour, une éclipse de soleil «que l'on ne verrait rien de dix heures ». A la date fixée, aucun ministre n'avait paru, et de longtemps le ciel n'avait été plus serein ni plus beau.

Enfin, et c'était l'argument principal, loin d'être sanctifiés par leur vocation, les inspirés menaient « une vie débauchée, scandaleuse et abominable, ayant eu l'insolence de paillarder à la vue de leurs assemblées», a Plusieurs hommes ont abandonné leurs femme et enfants, et s'en sont allés avec les femmes de leurs voisins, et d'autres avec des filles ». On pourrait compter dans ce nombre, disait Lachau, en un langage dont nous sommes obligé de pallier la rudesse, grande quantité de filles perdues, « de voleurs, de meurtriers, et de personnes abandonnées à toutes sortes de vices, qui ont escandalisé (sic) les gens de bien et diffamé notre religion de la manière la plus cruelle et la plus indigne s. Lachau tenait donc pour un devoir de sa conscience de les fuir, et de les regarder comme des séducteurs et des faux prophètes. Il ajoutait en terminant : «Je suis de résolution de n'en écouter aucun, puisque j'ai eu le bonheur, et ma famille, de n'en avoir jamais entendu, vous avouant que j'ai eu dans le commencement un grand désir d'en entendre ».

La lettre surprit fort désagréablement Brousson. Il en souligna de traits indignés les passages les plus frappants. Au bas de la page où il était question des miracles, il écrivit : « 1. La manière en laquelle ces personnes prophétisent est miraculeuse. 2. Jean Baptiste ni plusieurs autres prophètes n'ont pas fait de miracle1. » Enfin, à côté de la signature finale, et de la date fictive écrite par Lachau : « ce 20 janv. 1693 », il mit ces mots sans bienveillance : « Cette date n'est pas véritable, cette lettre m' ayant été écrite le ... 2 et rendue le 7 décembre 1(397. Elle m'a été rendue par un fidèle digne de foi, qu'il chargea de me dire que .... me priait de brûler la lettre dès que je l'aurais lue. Mais je dis au porteur que la chose était trop importante pour en user de la sorte; que M. Lachau n'avait pas sujet de craindre que sa lettre fût lue par les ennemis de la vérité, puisque cette lettre leur serait fort agréable ».

1. Brousson, en 1088, avait répondu par le rnèmc argument à Merlat, quand celui-ci lui reprochait de ne point prouver par des signes et des miracles, la légitimité de la vocation extraordinaire au nom de laquelle il morigénait les pasteurs réguliers. Opusï., p. 122.

2. Brousson a laissé le chiffre en blanc, conime plus loin le nom propre. Lachau était sans doute lin pseudonyme.

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Le II décembre. Brousson partit des Badons, se dirigeant vers le Rhùne. Il était conduit maintenant par deux prédicants, Frère Jean Langelly, de Pierregonrde, et «Frère Esbruy», qui devait, plus tard, jouer un rôle important dans le Yivarais. Ebruy, de son vrai nom Simon Jaquet, dit Vicary \ avait été favorisé de visions. « Lisant L'épître [sic pour : l'Evangile] de Saint Luc, il s'était senti miraculeusement élevé sur la hauteur d'une montagne, où il avait été transfiguré, et s'était vu avec Moïse et Elie dans un état de gloire ». Les trois voyageurs retrouvèrent, le lendemain, au hameau de Rossignol | Saint- Apollinaire de Riaz), Frère Laroche [Duny] et Frère Jaquet, chez Isaac Jarjac. Brousson prêcha le sermon qu'il avait prononcé à Lyon. Cent personnes prirent la Cène !.

Le lendemain, nouvelle assemblée dans la paroisse de Silhac, au hameau de la Valette, où cent quarante personnes communièrent3; puis Brousson, restant sur la lisière du plateau, et évitant le bourg de Yernoux, fut mené par un habitant de Saint- Jean Chambre ' jusqu'à Pierregourde. La température était là plus clémente. La neige, qui l'avait assiégé trois semaines, cessait vers les rives du Rhône. De la maison d'Etienne Talon, le pasteur écrivit à sa femme (14 décembre)5, s'excusant de son long silence sur les difficultés de son dernier séjour dans les montagnes. Le Seigneur lui a fait la grâce de travailler à la consolation de son pauvre peuple, et d'être témoin « de grandes merveilles, qui seront le sujet de l'admiration de toute la terre » :

Je ne puis pas entrer maintenant dans le détail de ces choses ; il faudrait écrire bien longtemps pour vous en instruire. Il importe même que vous n'en parliez point, de peur qu'où n'eût connaissance de ma marche. . . Il ne faut pas se mettre en peine ; je marche sous la conduite du Seigneur, et je vous répète ce que je vous ai marqué dans une autre lettre, que je ne voudrais pas pour des millions que le

t. Vicaire* Arnaud, II. 21, distingue Simon Jaquet du prédicant Jean Paul Ebruy, de Desaignes. L'abréviateur de Brousson, a plusieurs reprises, affirme expressément qu'il s'agit d'un même personnage.

i. C. 191. Sermon 0(3. «12 décembre, S. Apollinaire de Riaz, proche Vernous»

:i. En 1705, un lieutenant de miquelets ayant ■ par erreur » incendié, puis démoli une maison du hameau de la Noue (paroisse de Silhac), l'enquête mentionna une Femme de La Noue, Catherine Romégous o qui ne quittait pas Brousson lors de son passage en Yivarais en 1686 (sic)", el qui, depuis, n'avail point envoyé >c> enfants a la messe. G, tv7.

',. Jean-Jacques Chazal, de Gamarre.

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