CHAPITRE XV
LES NOUVELLES DRAGONNADES (suite) BROUSSON DANS LES GÉVENNES
(Mars-Avril 1698)
Le 17 mars, aux environs de Saint-IIippolyte, Brousson prononçait un sermon qui lui avait été inspiré par les douleurs et les déceptions de l'heure présente : Maudit soit l'homme qui se confie en l'homme et qui de la chair fait son bras, mais béni soit celui qui se confie en V Eternel et de qui l'Eternel est la confiance (Jérémie, XVII, 0-8)'. Quelques jours plus tard, accompagné du prédicant Olivier, il était vers le Vigan, où il venait joindre Bas, qu'il ne connaissait pas encore, et dont la présence lui avait été signalée dans le quartier. Bas revenait du Rouergue, et se préparait à partir pour Genève.
L'exil apparaissait maintenant à beaucoup de protestants comme le seul parti à prendre. « Si les passages étaient libres, avait écrit Brousson le 1" mars, la dispersion serait plus grande cette fois que la première ». « Lorsque je vis et sus le rétablissement des Eglises d'Orange, raconta Bas lui-même, et qu'il n'y avait rien pour celles de France, je fis sentir que pour sauver son âme, celui qui préservait (sic) père, mère, enfants et sœurs, et toutes les richesses du monde, il perdrait toutes ces choses, et n'aurait qu'à attendre la sentence du Seigneur : Allez, maudits, au feu éternel, qui est préparé au diable et à ses anges ! »
! . C. 191. Sermon 55. Le manuscrit porte : « 17 mars 98. Curons ['? Curous ?] proche S.-Hypol. » Le sermon, intitulé par Brousson : Confiance en l'Eternel, ne contient qu'une seule allusion à l'état particulier des Cévennes. Brousson énumère les péchés que commettent les lidcles : « Plusieurs... sont si impies que de ravir les biens de leurs frères, fu5,'itifs pour la cause de l'Evangile. Vous dites que le roi vous les a donnés. Eh bien, le roi donne maintenant vos biens à vos propres ennemis. Malheureux ! y a-t-il quelqu'un qui ait le droit de dépouiller des fidèles, des innocents, des biens que Dieu leur avait donnés, sous prétexte qu'ils ne veulent pas se prosterner devant les idoles ?... Ce sont... ces péchés énormes qui sont cause que Dieu vous livre encore à la merci de vos ennemis».
2ii LES l'UKDICANTS l'UOTESTANTS
Roman «conseillait que tout restât» ; Bas, « qui avait perdu toute espérance pour le rétablissement des Eglises de France », et qui venait d'échapper à grand' peine aux suites de l'assemblée de Montcuq, malade et immobilisé dans la paroisse de Castagnols, se mit à «prêcher» au contraire, «suivant Jésus-Christ», le devoir de la fuite. « Si vous êtes persécutés en un lieu, fuyez en l'autre. Sortez de Babylone, mon peuple, de peur que participant à ses péchés vous ne participiez à ses plaies ».
Joignant la pratique à l'exhortation, il se chargea même de fournir quelques conducteurs à des Cévenols désireux de quitter le royaume, « de sorte qu'il vit, par la grâce de Dieu, une infinité de gens tout abandonner pour suivre ce doux Jésus ». Résolu enfin à prêcher d'exemple, il alla prendre congé des Eglises du Rouergue. Il fit ses adieux aux fidèles de Camarès, de Saint-AflVique et de Millau, et revint dans les Cévennes avec son ami M. Crebassac. Il présidait un dernier culte aux environs d'Aulas, quand un exprès lui apprit « que Brousson souhaitait de l'embrasser ». Ils convinrent de se rencontrer dans le haut du vallon d'Aulas et d'Arphy, chez le sieur Grimai, de La Baume (au-dessus du Pont de Grimai, dans la vallée du Coudoulous). Bas était déjà au rendez- vous quand Brousson et Olivier y arrivèrent le 26 mars.
« Nous nous embrassâmes, racontait Bas, et M. Brousson me dit qu'il bénissait Dieu des miracles que le Seigneur avait faits par moi. Je lui dis la vérité : que j'étais sans études, doué, par la grâce de Dieu, d'une grande mémoire ». Brousson, au cours de la conversation, communiqua à son compagnon «ses lettres», (c'étaient sans doute les minutes des Requêtes), et «une histoire qu'il faisait de notre temps », qui est certainement la Relation, retouchée, qu'il préparait de son voyage dans le Yivarais et le Dauphiné. Les récits que Bas, découragé, lui fit de la désolation des Cévennes, les faits nouveaux qu'il recueillit aussi de la bouche de ses hôtes, lui dictèrent une nouvelle lettre qu'il envoya en Hollande en même temps que sa première Requête*. Il y répétait les impressions douloureuses qu'il avait exprimées déjà le i'^" mars.
Depuis la paix générale, la France est devenue pour les protestants français un théâtre de deuil et de désolation. Présence obligatoire à la messe du dimanche, sous peine d'amendes exorbitantes, — logements effectifs de gens de guerre [les dragons