Lettre du 28 mars. Opusc
BROUSSON CHEZ GRIMAL 225
apparaissent] ou de milices bourgeoises ce au taux de 15 sols par jour chaque soldat, outre sa nourriture », — pillage des meubles mis en vente forcée, ce et souvent ce sont les prêtres qui les achètent à vil prix », — emprisonnement des chefs de famille opiniâtres, — claustration des jeunes filles, — Brousson a dit tout cela déjà. Mais voici du nouveau : « Nous sommes abandonnés à la fureur du clergé, qui. de concert avec les intendants dirige cette persécution, jusque-là que quelquefois les consuls font des logements par ordre du clergé ».
« On nous insulte, en nous disant : lié bien ! vous voyez bien si les Puissances Protestantes ont rien fait pour vous ! Cependant nous travaillons, autant qu'il nous est possible, à fortifier le peuple et à consoler les fidèles, et nous prions Dieu avec eux dans les déserts ^.. Il y a toujours eu beaucoup d'appelés et peu d'élus. Cela se voit maintenant en France en quelque lieux. Mais Dieu y a pourtant un bon nombre de bonnes âmes qui lui donnent gloire, et avec lesquelles nous nous consolons ».
Le S' Grimai était un de ces fidèles, sur lesquels Brousson avait raison de compter. Il eut l'occasion de montrer son courage et son sang-froid, dans un danger terrible que coururent bientôt les prédicants, « qu'il avait reçus avec bien du plaisir » ^.
1. Brousson ajoute: «ou fait toujours des prisonniers, on condamne aux g'alères, on fait mourir ceux qui travaillent au salut du peuple v. Pour celte phrase, v. plus haut, p. 2t7. Les Mémoires de Sourches, au 22 janv. 1698 (Gaclion, p. 263), mentionnent des lettres du Languedoc, parlant d'un mouvement des mal convertis «dont plusieurs avaient été pendus, avec les ministres qui les avaient soulevés ». Nous ne savons ce que sont ces pendaisons. Il est possible qu'on ait exagéré et l'importance de rassemblée de Montcuq et la sévérité dont Bàville usa contre ceux qui y avaient assisté. Le 3 mars, Bàville avait condamné aux galères, à Montpellier, quatre habitants de Marsillargues, deux de Saint-Jean du Gard et un d'Alais, mais pour avoir voulu passer à Orange.
2. Brousson, dans sa lettre du 28 avril (Opusc, p. 323), relate ainsi l'aventure qu'on va lire : « J'ai été aussi averti dans l'une des principales villes de la province de... [des Cévennes, c'est Le Vigan] qu'un faux frère m'avait vendu, et par un miracle j'eus le temps de me sauver de là. Cependant à peine ai-je échappe ce danger que j'ai vu un détachement de 120 dragons investir le bourg ou village où l'on croyait me trouver». Pour ce qui suit, comme aussi pour quelques détails qui précèdent, voir le Mémdire de Bas (Pap. Court, 17, B, f» JdO), et surtout une Relation [de Crebassac] (Pap. Court, 17, I), intitulée : ifcZadon d'un danger imminent que courut M. Brousson et plusieurs autres, du côté du Vigan, dans le mois d'avril iCigS. Nous avons modifié seulement les dates. Toute la chronologie de la Relation tourne autour du «jour de Pâques 2i avril». Or, ao calendrier usité en France, le jour de Pâques, en 1698, toanbait le 30 mars. Nous avons supposé que le narrateur, rédigeant les événements longtemps après, et se souvenant de la seule circonstance chronologique du jour férié, a consulté en Suisse un calendrier ancien. Sur ses indications, il a inscrit la date du 24 avril, qui était en effet la date de Pâques en 1698, au calendrier Julien, dont les pays protestants se servirent jusqu'en 1700.
Le soir du 28 mars, on vint avertir Grimai, qu'un chirurgien d'Aulas avait dénoncé la présence de Brousson dans la vallée, et que toutes les troupes d'Aulas et du Vigan étaient sur pied. En pleine nuit il fit conduire Brousson, Olivier, Bas « et les autres qui étaient à leur compagnie, en tout neuf personnes [Grebassac était du nombre], au désert, dans une antre de roche [la Baume de Grimai] » ', où ils demeurèrent jusqu'au matin du jour de Pâques [30 mars], « le S"^ Grimai leur fournissant le nécessaire pour la nourriture du corps, et M. Brousson pour celle de l'âme ».
Le matin du dimanche, les soldats étaient dans la maison de La Baume. Grimai n'eut que le temps de dépêcher un exprès à la petite troupe, « pour la faire sortir de sa cage,oùils auraient été tous perdus si Dieu ne les avait gardés par sa bonté ». Le commandant logea trente hommes à discrétion chez Grimai, et fît avancer le reste le long du Coudoulous, si bien que, « lorsque ces Messieurs sortirent de la roche, ils virent les troupes au bas du coteau, pour se poster à tous les passages par où les pauvres persécutés pouvaient passer..., tellement que tout moyen leur fut ùté de pouvoir sortir de ce vallon. Ils eurent donc recours à la prière, et se cachèrent ce jour-là derrière des rochers » '. Grimai, surveillé de près, ne put leur envoyer aucune provision. Sa demeure étant isolée, il ne put non plus avertir personne. Les neuf hommes demeurèrent donc toute la journée sans manger ni boire. A la faveur de la nuit, ils gagnèrent une autre caverne, moins commode que la précédente, mais qui les abritait au moins du froid, « y ayant encore cette année-là beaucoup de neige dans cet endroit, parce que c'était au bord de la montagne de l'Espérou ».
Le lendemain lundi, à midi « tout glacés de froid et de faim », ils reçurent un pain que Grimai avait réussi à leur envoyer. Brousson n'en distribua qu'une partie à ses compagnons, ne sachant combien de temps durerait leur détresse. Le mardi, heureusement, Grimai leur fit parvenir encore un gros pain.
1. Bas nomme expressément la Baume de Grimai. Au-dessus du Pont de Grimai, sur la rive droite du torrent, à 1,200 mètres d'altitude, elle est dite, dans le pays, « la Grotte des Ministres ». Bull. LV, 20.
2. « Si notre heure est venue, dit Brousson à Bas, il la faut prendre agréablement de la main de Dieu, et l'aire la prière « [Mém. de Bas). Bas se souvenait aussi que Brousson et lui, avaient «biffé et mâché» divers papiers «ayant bien des circonstances, où quantité de noms étaient insérés, de fidèles». Ils se seraient ainsi défaits de « beaux Mémoires ».