‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700 (volume 3)Chapitre 146 sur 346 · Bull. XV, 133. {Pap. Coquerel · texte numérisé non relu

Bull. XV, 133. {Pap. Coquerel

de la procédure, mais l'homme même, conscient de sa valeur et de sa dignité, qui traiterait son juge d'égal à égal, et prétendrait sans doute l'intimider. Aussi crut-il nécessaire de placer dans les mains de son collègue Pinon, toutes les preuves qu'il gardait en réserve contre le ministre. La plus grave était le fameux écrit «très séditieux, de la main de Brousson, tendant à faire venir des troupes dans les Gévennes». Assurément le billet n'était pas signé, mais le guide Picq, en deux interrogatoires, avait reconnu le tenir d'Henri Pourtal, a l'homme de Brousson ». Quelques autres lettres serviraient d'ailleurs de pièces de comparaison. Si Brousson enfin, usait d'échappatoires à l'égard de ces documents, Bâville produisait des témoignages décisifs qui suffiraient à le faire condamner comme prédicant. C'étaient un interrogatoire de Compan, une déposition d'Anne Baudoin, et deux interrogatoires de Rieu et de Billon qui se rapportaient à l'assemblée de Colorgues (1693) '.

L'ensemble était écrasant, et Bâville, le 3 octobre, en adressant le tout à Pinon, qu'il mettait en garde contre l'adresse de l'accusé, lui fournissait, comme il dit à Fléchier, « tout ce qu'il fallait pour lui faire son procès en deux heures ». Il ne savait pas que Brousson avait avoué déjà sa qualité de ministre.

L'envoi de Bâville donna cependant au procès une tournure nouvelle, où r«adresse» et la «finesse» de l'ancien avocat se déployèrent en efTet.

Quelques jours après l'expédition des pièces en Béarn, l'intendant du Languedoc fut avisé par la Cour, que c'était lui qui jugerait l'accusé. Il ne paraît pas que Bâville lui-même ait demandé cette «faveur», comme le prétendirent certaines relations du procès". Les dates de la correspondance échangée à ce propos prouvent au contraire que l'initiative vint du roi ou de ses ministres, peut-être après une suggestion de Pinon ^.

La lettre de M. de Torcy, apprenant à Bâville la décision royale, est du 30 septembre. A peine Bâville l'eut-il reçue, qu'il l'expédia à Pau, par un capitaine des gardes de M. de Broglie, chargé de lui amener le prisonnier. Elle fut remise à Pinon, le jour (18 octobre) où celui-ci recevait directement les

1. Etat des pièces envoyées par M. de Bâville. Voir Nègrre, p. 1"20.

2. Douen, II, 318. Ce qui suit est emprunté à une lettre de Pinon à Bâville, du -20 octobre 16'.)8. G. 191.

3 Pinon écrit à Bâville (20 octobre) : « Je crois bien aussi d'avoir contribué à une chose qui peut vous faire plaisir ».

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ordres de la Gour\ Pinon jugea cependant opportun de garder Brousson deux jours de plus, pour essayer encore de tirer de lui quelques détails sur ses agissements dans le Béarn.

Le cordonnier Bedoras avait été arrêté à Bayonne, en même temps que sa femme " ; deux Nouveaux Convertis de Pau étaient également emprisonnés ; mais un nouvel interrogatoire de Brousson (4 oct.) n'avait fourni à l'intendant ni un fait ni un nom nouveaux ^

Les premières interrogations du 19, relatives aux N. G. d'Oloron, se heurtèrent au même silence. Pinon, laissant alors de côté les faits qui concernaient sa province, aborda une question plus générale : « S'il ne sait point que par la Déclaration du Roi et les Ordonnances de S. M., il est défendu à tout ministre de la R. P. R. d'entrer dans le royaume, d"y tenir des assemblées, d'y prêcher et faire la Gène ? »

Brousson répondit en homme sûr de lui-même et de sa conduite passée :

Il a toujours conservé un profond respect pour son Prince, mais il n'a pu éviter de s'acquitter du devoir de sa conscience et de son ministère, qui, selon l'Evang-ile, l'engageait à travailler au salut et à la consolation de ses frères, comme tous les chrétiens savent qu'on y est obligé ; n'ayant fait, pour le surplus, avec ses frères, qu'adorer ce grand Dieu, invoquer son saint nom, célébrer sa gloire par les chants de ses louanges immortelles, et participé au sacre {sic} de son alliance, aux gages de son amour et de notre salut.

Après quoi, l'intendant, sans qu'on puisse deviner à quelles fins, le poussa avec insistance, sur les quelques abjurations qu'il avait pu provoquer chez les anciens catholiques. Brousson avoua en effet avoir « reçu », bien qu'en petit nombre, « des catholiques romains, à professer la religion réformée ».

Pinon enfin produisit le dossier qu'il avait reçu de Montpellier, Il ne se proposait pas d'instruire à ce propos le procès de l'accusé, puisque ce soin incombait désormais à Bàville ; il

i. La lettre de M. de Torcy à Pinon est datée du 3 octobre.

2. Bedoras et sa femme avaient quitté Pau le lendemain de la dernière assemblée de Brousson (16 sept.)- Us étaient allés coucher à Mons [? Moin ?], dans la maison d'un nommé Pomier, réfugié en Angleterre depuis six à sept ans, et qui leur avait déjà écrit de venir le rejoindre.

3. L'interrogatoire concerne en même temps que le Béarn, certaines régions du royaume (Monlauban, le pays de Foix) dont les papiers de Brousson faisaient mention.

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présenta seulement à la signature du ministre les pièces écrites de sa main \

La première était la lettre que Brousson avait envoyée des Cévennes à sa femme le 24 octobre 1G89, et que celle-ci n'avait pas reçue. Brousson la reconnut et la parapha. La seconde était signée : « Brousson, ministre de l'Evangile » et faussement datée du 1*"" octobre 1689. Par elle, le procès entrait dans une phase nouvelle. Le problème du droit à la résistance insurrectionnelle des sujets opprimés religieusement par leur roi, était introduit dans le débat. Le caractère particulièrement tragique de la situation de Brousson, tenait à ce que sa conviction et sa conduite, à cet égard, avaient vai-ié. Nous avons raconté, autant que nous le permettaient les documents, la crise qui l'avait agité quelques mois avant la mort de Vivent, et surtout après la fin violente du Cévenol pasteur et chef de partisans. Nous avons dit aussi comment les premiers disciples de Vivent, devenus compagnons de Brousson, avaient, à l'exemple de leur nouveau maître, modifié leurs sentiments etleurs mœurs, et comment leurs doubles souvenirs avaient donné à leurs interrogatoires judiciaires un double caractère. Paul Colognac, Gay, Papus, Henri Pourtal, avaient hautement avoué leur activité de prédicateurs, et s'étaient obstinément défendus d'avoir participé aux meurtres des Cévennes.

Brousson ne s'était associé ni directement ni indirectement à des représailles sanglantes, mais il avait eu son rôle dans des tentatives séditieuses. Comme les prédicants qui l'avaient entouré, il avait de fâcheux souvenirs à éteindre. Ses compagnons, pour soutenir leur dessein, avaient nié à toute outrance. Brousson, se souvenant de son ancienne profession, usa de la subtile astuce d'un homme de loi. L'obsession de son passé malencontreux le poursuivait pendant son dernier voyage en Languedoc. Une déclaration de juin 1G98, qui abolissait pour les sujets du roi toutes les conséquences de la guerre récente, et qu'il vit affichée sur sa route, lui fournit, pour sa défense, un argument juridique, qui s'ajouta à ceux dont il était déjà muni.

Lorsque Pinon révéla brusquement à son prisonnier, en lui présentant les pièces qui venaient du Languedoc, que Bâville était son véritable accusateur, il trouva sur la sellette non plus simplement le ministre de l'Evangile, mais l'avocat du Parlement de Toulouse. Pour sauver le ministre du crime de sédi-

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