‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700 (volume 3)Chapitre 157 sur 346 · BROUSSON A LA TORTURE · texte numérisé non relu

BROUSSON A LA TORTURE

espérance, que le monarque se rendrait enfin aux appels de la justice. Cette illusion le suivit dans sa suprême démarche. Il ne voulut point croire, comme le disait Elle Benoît après l'échec des réfugiés à Ryswyk, «qu'il n'y avait dans le cœur du roi que tromperie et fausseté ».

Sa Requête parviendrait-elle à Louis XIV ? Il en doutait, assurément. En la remettant à Bàville, il demanda, « au cas quelle ne pourrait absolument être envoyée à Sa Majesté, qu'elle fût jointe au dossier, pour avoir tel égard que de raison ». Il était prêt à la mort, il le disait, et ne mentait pas.

Le procureur du roi mit simplement le placet avec les pièces de la procédure, et le lendemain, 3 novembre, il formulait ses conclusions : Brousson devait être rompu vif. Le Présidial, assemblé le matin du 4, ratifia cette peine « d'une voix », en y ajoutant que a l'accusé serait appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, pour avoir révélation de ses complices ». La condamnation était portée « pour rébellion, écrits et libelles séditieux et assemblées illicites »*. Bâville fit ajouter à l'arrêt une clause secrète, un retentiim, portant que Brousson serait étranglé avant d'être rompu. Ce fut, comme il l'écrivit à Fléchier, « afin de finir promptement le spectacle », et non par humanité. C'est lui, sans doute, qui avait fait insérer au jugement larticle de la torture, car il dressa, pour les juges qui devaient y présider, un Mémoire de ce qu'il faut demander à Brousson. Il y inscrivit des questions à poser sur ses hôtes du Languedoc, ses relations avec M. de Schomberg, le prophétisme en Vivarais. Celle-ci encore : ce Si quelqu'un est caché dans la province? Il faut surtout insister sur cet article et le faire parler». Et cette autre aussi, inspirée sans doute par un propos du prisonnier, rapporté par un de ses gardiens : « Pourquoi il a dit que tous les princes de l'Europe s'intéresseraient à sa perte? Quelle liaison il a avec eux? » Brousson fut conduit à la gêne dans c( un magasin de la citadelle » . Les juges Loys et Jausserand semblent lui avoir lu rapidement, et sans insister, la liste des demandes de l'intendant. Brousson répéta qu'il n'avait fait qu'écrire la lettre à Schomberg, rédigée par Vivent, et expliqua « que les princes de l'Europe s'intéresseraient dans l'infraction que cette affaire faisait au traité de Riswick ».

1. Le jugement manque <au dossier. Il fut imprimé et aflBché. Un exemplaire eu a été retrouvé par M. le pasteur Auzière (publié dans Corbière, p. 393, et L. Nègre, p. 223).

Le procès-verbal porte ensuite formellement, qu'il subit les tours de la question ordinaire et extraordinaire. Les diverses relations de la mort de Brousson, écrites de Montpellier, rapportèrent toutes, au contraire, que le pasteur avait été seulement ce présenté » à la torture. Nous n'arrivons pas à comprendre comment, portées naturellement à dramatiser les faits pour les rendre plus touchants, elles ont pu, à cet égard, adoucir la réalité *.

Le pasteur donna sa montre et son manteau d'écarlate au hoqueton et au capitaine qui l'avaient gardé ; il laissa sa bourse à jyjme (jg Trémoulet pour la distribuer aux pauvres. Enfin il fut remis entre les mains de l'abbé de Camarignan ", qui depuis son arrivée à Montpellier avait eu avec lui — vainement, comme on pense — plusieurs conférences.

Brousson allait mettre dans les dernières minutes de sa vie ' tout l'héroïsme qui avait soutenu son ministère, et qui, en certaines phases de son procès, semblait avoir fléchi.

L'échafaud était dressé sur l'Esplanade, à mi-chemin de la ville et de la citadelle % au lieu ordinaire, où tant de prédicants du désert, déjà, étaient venus terminer leur existence. Les deux bataillons du régiment d'Auvergne formaient une double haie, à peine suflisante pour contenir la foule énorme des protestants et des catholiques accourus de la ville et des environs. Le menu peuple se mit sur la demi-lune, dont les gardes ne purent le déloger; les gens de dictinction se glissèrent entre les rangs des soldats, d'où les officiers n'osèrent les faire retirer. Brousson parut*, précédé de cinquante mousquetaires. Une vingtaine de tambours battirent dès sa sortie de la citadelle, pour empêcher qu'il adressât à ses frères une dernière exhortation. Il entonna un Psaume, le hoqueton le pria de se taire. Il obéit, et marcha, les yeux fixés au ciel dans une muette prière, « sans rien voir ni à droite, ni à gauche, sur son chemin». Il s'agenouilla auprès de l'échafaud où il s'attendait à être rompu vif, monta seul l'échelle, tendit les bras au bourreau pour que celui-ci le liât. On lui lut alors la clause secrète de l'arrêt, qui portait qu'il

1. L'une dit: «On n'avait pas eu la même douceur pour le pauvre M. Guion, vieux pasteur qui avait aussi prêché sous la croix ».

2. « Un des fils de M. le président Crouzet », disent les Relations.

3. Sur la partie actuelle de l'Esplanade qui avoisine le Musée.

4. «Avec SCS habits et perruque», dit à Ant. Court, Cabanis d'Anduze (17, B. 415) c'est-à-dire dans un costume qui lui laissait toute sa dig-nité extérieure.

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