LA FIN DES PRÉDIGANTS
(Novembre 1698 — Octobre 1699)
Dans les diocèses insoumis dont Flécliier peignait le déplorable état, les derniers prédicateurs du désert achevèrent leur ministère. Bàville ne pensait pas que leurs auditeurs fussent las de les entendre. « Toutes les fois, notait-il en 1G98, qu'il y aura un homme assez téméraire pour faire le prédicant, les N. G. de ce pays ne manqueront pas de former des assemblées ou à la campagne ou dans des maisons particulières. G'est ce qu'il a fallu, depuis treize ans, empêcher avec beaucoup de soin. J'ai fait prendre et punir seize de ces prédicants». Nous ne savons si l'intendant comptait déjà dans ce chiffre Brousson, car nous ignorons en quel mois ont été écrites les lignes qui précèdent. Nous ne pouvons dire non plus avec certitude quels étaient les deux derniers prédicateurs « fort cassés », qu'il disait, dans la même page, connaître encore, et qu'il espérait faire arrêter s'il paraissaient'. Il en restait trois en effet : Lapierre, Olivier et Roman.
En 1717, Lapierre, à Londi'es, répétait avec orgueil «qu'il avait été avec M. Brousson quand celui-ci avait été rompu sur la roue», ce qui pourrait s'entendre au sens précis qu'il était revenu du Haut- Languedoc à Montpellier, pour être témoin de la mort de son maître et illustre ami ; ce qui peut signifier simplement aussi qu'il était encore prédicant à cette époque". Il sortit du royaume à une date qui nous est inconnue, et qui est sans doute voisine de l'exécution de Brousson.
1. Mémoii-c sur la province du Languedoc (dans flulhièrc, II. 136).
2. Hugu. Soc. Proceeding-s, I, 327. » La Pierre, was with M' Brousson when iroken on ye weil » (entendez, comme le note réditeur, p. 326 : n'ften was hroken upon Ihc wheel).
MARTEL A SAINT-AMBROIX 283
Roman et Olivier furent les derniers à agir dans le Bas- Languedoc ou les Cévennes.
Pendant quelques semaines au moins, un auxiliaire leuivint d'une province voisine'. Jacques Martel, dont Brousson avait admiré l'habileté dans le Daupliiné, passa le Rliùne à la fin de novembre 1G98-. Les poursuites dont il fut l'objet après la mort du pasteur, lui rappelèrent la promesse qu'il lui avait faite, de venir le remplacer en Languedoc. Mais sans se soucier de Nîmes et d'Uzès, où Brousson lui avait indiqxié des adresses sûres, il jugea que les Cévennes lui offriraient un meilleur refuge. Entré par le Pont Saint-Esprit, où il fut exactement fouillé, et « se trouva bien d'avoir laissé tous ses livres )> , il poussa directement à Saint-Ambroix. La sœur d'un M. Barrefort, marchand, qui le reçut, le fit conduire hors de la ville. Une assemblée se tint à un lieu nommé La Treille (?). Le régiment de bourgeoisie fut bientôt sur pied. Martel se retira sur le territoire des Mages, au Moinas, chez M. Doumergue. Roman avait déjà parcouru la région, son ballot de colporteur sur le dos. Martel prêcha au hameau voisin de Melhen, « pour célébrer un jeûne ». Le dimanche suivant (lo décembre), il s'était transporté plus à l'ouest, dans la montagne, « au-dessus de Peyremale ». sans doute vers Portes et Ghamborigaud. Il y put encore réunir une troisième assemblée, mais quelques jours après, les papistes se mirent sous les armes, et guidés par ti*ois faux frères, manquèrent à se saisir du prédicant.
Une pluie torrentielle facilita d'abord sa fuite, mais les eaux débordées la compliquèrent.
Gomme je voyais qu'on me poursuivait, dit-il, je m'étais déchaussé au bord d'une rivière, pour la passer plus facilement en cas de besoin. En effet, je vis qu'on venait à moi, et étant tout échauffé à cause du chemin que j'avais fait en fuyant, je me jetai dans la rivière et je la traversai, quoique j'eusse l'eau jusque sous les bras. Ensuite je montai promptement sur une muraille toute garnie d'épines, où je me mis les mains et les pieds en sang. Je passai de l'autre côté, et je
1. Un Pierre Rocliard ou Rocherd, réfugié à Lausanne, est assisté le 13 septembre 1698 dans la ville, à son retour de France. Au mois d'août précédent il est allé dans le royaume « pour accompagner un lidèle qui a le don et le courage d'y être allé, pour consoler, exhorter et fortifier nos pauvres frères dans la persécution ». (Pap. Bernus). Xous ne savons quel est cet audacieux prédicant, ni s'il est venu dans le Languedoc.
"2. Bull. LVI, 434, 433. {Pap. Court, 17, B, 63); p. 435, il faut lire 1698 au lieu de
courus jusqu'à ce que je fus hors de danger, ayant toujours mes bas et mes' souliers à la main, parce que je n'avais pas le tempo de m'arrêter pour me chausser. Gela arriva l'année 169[8J, le lundi avant la Noël [23 décembre], dans un temps fort froid.
Cette douloureuse aventure décida Martel à retourner dans le Daupliiné. Il avait conservé le souvenir de sa dure marche vers Montélimar, un homme nommé Vergèze « lui faisant la conduite » pendant quelques jours. « Le vent du nord était si froid et si fort que les rivières en étaient glacées. A peine voyais-je le chemin, plein de poussière causée par le vent ». Après quelques exhortations à ses frères du Daupliiné, Martel, voyant sa santé ruinée, et les dangers qu'il courait, prit le parti de sortir, et passa la frontière de Genève \
Roman devait, lui aussi, gagner les terres du refuge, mais après avoir échappé à un dernier péril. Le prédicant n'avait pas voulu, en 1G98, quitter un peuple dont il se sentait aimé. Bien qu'il fût connu dans la plupart des régions des Cévennes, pour les avoir longtemps parcourues, il continuait ses assemblées malgré l'orage, et se préoccupait même, à ce qu'il semble, d'établir dans les paroisses réformées un semblant d'organisation. Nous avons noté déjà ce qu'il dit des anciens qu'il avait chargés de célébrer le culte pendant qu'il était à Genève, et de la satisfaction avec laquelle, à son retour, il trouva qu'ils s'étaient acquittés de leur charge. Sa Relation, sans rappeler les assemblées qu'il réunit à la fin de 1697 vers Meyrueis, ni celle de Montcuq, ni celle de la Baume de Yalmalle ', nous le représente poursuivant normalement un ministère, qu'il veut dépeindi'e comme régulier.
Sans perdre de temps, je commençai de faire la visite des Eglises de la province, lesquelles étant au nombre de plus de quatre-vingts, je me vis obligé de marcher ou de prêcher toutes les nuits. De trois, ou de deux en deux lieues, je faisais des assemblées, ce qui, en fort peu de temps, me lit avoir la consolation de voir tous lues frères, mais non pas sans être exposé à de grands dangers ; tant à cause
1. Le prédicant rentra dans le Daupliiné en 1709, en sortit encore, y revint en 1716, et y prêcha, sous la croix, jusquen 1727. Il mourut à Berne en 1731. (Bull, ibid.)
2. Une assemblée eut lieu en 1698, sans que nous puissions préciser autrement, à Monenc (?) (Saint-Frézal de Ventalon). Elle eut pour résultat de grouper en « syndicat », au dire du curé, les femmes de la paroisse, qui déclarèrent depuis, ne plus vouloir aller à la messe. Rouquette, I, p. 19.
ROMAN ARRKTK A BOUCOIKAN 287
des soldats qui m'épiaient, qu'à cause des faux frères, qui se découvraient visiblement tous les jours, et que même j'avais éprouvés tels, en leur disant que j'étais en de certains lieux .où ils ne manquaient pas de faire aller des troupes ; en sorte que, non seulement il me fallait sans cesse prendre garde à moi, mais encore avoir toujours mon âme entre les mains, comme prête à la rendre i.
Un compagnon fidèle, nommé Maruège, le suivait dans ses courses'.
Au début d'août 1G99, Roman s'était aventuré dans la plaine du Gardon, et la nuit du 9 au 10, il prêchait dans un bois de chênes verts, entre Nozières et le terroir de Canipcros, à une demi-lieue de Boucoiran. Un cei-taiu Arnaud, en qui il avait eu jusque-là confiance, aposta des gens armés à quelque distance de l'assemblée. Le culte fini, il proposa au pasteur, demeuré seul avec Maruège, d'aller voir un prétendu malade, qui demandait une prière.
Lors donc, raconte Roman, que je voulus monter à cheval pour suivre ce traître, je vis tout à coup paraître des gens, qui, nous ayant joints, l'un d'eux me saisit, pendant qu'un autre me frappait si cruellement la tête de la crosse d'un pistolet, qu'elle ne fut tout entière qu'une plaie.
[Maruège, de son côté, tombait, la cuisse cassée d'un coup defeu^].
En cet état je fus lié, plus mort que vif, et traîné par ces bourreaux jusqu'à Boucoiran, éloigné de demi-lieue de l'endroit où l'on s'était assemblé. J'y fus enfermé [à l'hôtellerie de la Croix Blanche] dans une chambre, et soigneusement gardé par le consul et par des bourgeois qui étaient sous les armes [des miliciens], en attendant les archers et les troupes que ce Judas était allé chercher. Et comme on s'aperçut que mes plaies étaient grandes et dangereuses, on envoya