ROMAN DÉLIVRÉ
Croyez-moi, ne leur résistez plus, rendez-leur ce qu'ils vous demandent, car il n'y a point d'autre moyen de sauver votre vie. — Quand bien, dit-il, nous nous rendrions, il n'en sera ni plus ni moins ! — Excusez-moi, lui répondis-je, ce n'est pas dans notre communion que l'on apprend à violer la foi promise ; vous éprouverez celte nuit que nous sommes autant agneaux que vous êtes lions. Je vous promets, en foi d'homme d'honneur, et de chrétien qui adore Dieu en esprit et en vérité, que l'on vous fera grâce. » En ce même instant, les archers coupèrent les cordes dont j'étais si étroitement lié, et m'aidèrent à marcher jusqu'à la porte où étaient mes frères, et qui menaçaient les archers de les tuer s'ils ne rendaient leur prisonnier. « Le voici, leur dis-je, à condition que vous ne leur ferez aucun mal ; car j'aimerais mieux mourir moi-même que de leur voir faire aftcun tort ». A quoi ils répondirent : «Nous ferons tout ce qu'il vous plaira, pourvu que vous soyez à nous».
Là-dessus je fis poser les armes, mousquetons, pistolets et épées, aux archers du prévôt, aussi bien qu'à Dumas leur lieutenant, qui tremblaient de frayeur, et les fis retirer dans une chambre voisine, dont ils fermèrent les portes sur eux; ce qui fit deux très bons effets : le premier, que mes libérateurs se saisirent de leurs armes, qui auraient pu servir à notre défense, si nous eussions été attaqués. Le second, fut qu'ils ne virent ni ne connurent aucun de nos frères, dont pas un de ceux qui étaient là n'a été soupçonné ni arrêté.
Roman se traîna jusqu'à la porte et l'ouvrit. Périer entra d'abord, et le saisit rudement dans l'obscurité : «Où est Roman? — Frère, c'est moi ! ». Les armes des archers sont distribuées. Le compagnon blessé du prédicant, Maruège, que les attroupés réclament aussi, est descendu jusque vers ses amis, et emmené par eux sur une mule. Huit jours plus tard, dans une grange, il mourait de la gangrène. Roman ne voulut pas permettre qu'on saisît pour lui-même un des chevaux des archers, si bien que « ses pauvres frères furent contraints de le porter sur leurs épaules». Il entonna le Psaume ol lorsque le cortège sortit du village, et fut conduit à trois lieues de là. L'affaire avait duré une demi-heure.
Le lendemain, le juge Novy et le procureur Ghazel, arrivèrent de Nîmes, et commencèrent les enquêtes. Broglie se rendit à son tour à Boucoiran. Deux compagnies de grenadiers furent logées à discrétion dans le bourg, dont aucun habitant n'était coupable. Les détachements cherchèrent en vain de tous côtés la retraite, « bien dangereuse » cependant, où le prédicant soignait ses blessures. Sur de simples soupçons, plusieurs centaines de personnes furent appréhendées. Près de quatre-vingts furent
retenues, accusées cVôtre complices de Tenlèvement, ou d'avoir assisté à l'assemblée de Gampcros'. Le procès fut jugé par le présidial de Nîmes le 28 novembre 1699.
Jean Bernard, de Marvéjols-les-Gardons (arrêté aux casernes de Lunel, dans le régiment du Perche où il s'était enrôlé sous le nom de La Jeunesse), et Pierre Bonnefoux dit Bourlut, de Gardet, furent condamnés à être rompus vifs après avoir subi la question, pour s'être trouvés du nombre des attroupés. Jacques Gabroux, de Brignon, Antoine Burin, Fulcran Dumas, et Louis Brunel, de Domessargues, étaient envoyés à la potence, pour avoir assisté à l'assemblée. Après la question de Bernard et de Bonnefoux, il devait être ordonné en ce qui concernait Robert Trollet et David Yerdier, de Lézan, et Ant. Arnassan, de Gardet. Pierre Roux de Massillargues, et Louis Penchinat, de Galvisson, étaient envoyés à la torture, et de leurs réponses devait dépendre le sort d'Adam Mérignargues, de Solorgues. Quatorze hommes et trois femmes garderaient la prison pendant un mois, avant la sentencedélinitive. Enfin, par contumace, quatre hommes (dont Roman)- étaient condamnés à être rompus vifs, et 27 accusés, dont quatre femmes, à être pendus. La veuve de l'archer Sagnier s'était portée partie civile. 600 livres lui furent accordées sur les biens des condamnés. 50 livres étaient allouées, par l'arrêt, aux Pères Recollets de Nîmes, chapelains de la chapelle du Palais de justice, afin de prier Dieu pour l'âme du défunt. Dès le 27 septembre, le lieutenant de prévôt, Dumas, avait été informé que le roi, n'étant pas satisfait de la conduite qu'il avait tenue, lui ordonnait de se défaire de sa charge dans les trois mois. Le procureur Ghazel envoya à Bâville une copie de la sentence", pendant que ses greffiers travaillaient encore à un ce extrait du procès », qui prendrait «plus de quarante livres de papier timbré ».
Le jugement n'était pas, cette fois, rendu par Bàville. Les instructions secrètes aux intendants, qui accompagnaient la récente
1. Les procédures de Boucoiran revinrent à 1,900 livres de frais de justice et 3,000 de dépens. Le greffier Martel, qui avait avancé les sommes, ne put pas les recouvrer sur les biens séquestrés, trop modiques. Il lui resta dû 495 livres. En 1712 et en 1714 il faisait encore des saisies à Domessargues. Bàville lui écrivit le 10 août 1714 : « Comme c'est une affaire qui doit être prescrite après 15 ans [les quinze ans y étaient jour pour jour], vous devez laisser ces pauvres gens en repos. (Bibl. du Prot., Mss. Languedoc).
2. Les trois autres étaient le cadet [des deux] Bouzène, de Bouzènc : Brunel, fils du « balle » des Montèzes ; et Jacques Foucard, de Marvéjols.
3. Elle est conservée, avec deux lettres de Chazel à Bàville, C. 179.
SUITES DE L"ENr.f:VEMEXT DE KOMAX 293
déclaration royale, leur faisaient un devoir de renoncer désormais aux pouvoirs spéciaux que le roi leur avait départis jusque-là, en ce qui concernait les afTaires delà religion'. Bàville, contre qui personnellement avait été rédigée cette clause, laissa agir la justice onlinairc. Son droit restait entier d'user de son privilège « dans les occasions extraonlinaires et éclatantes, où un prompt exemple était nécessaire»". Il aurait pu, par conséquent, réclamer les accusés. Mais il est j)robal)le qu'indisposé contre la Cour, il céda à un mouvement de mauvaise humeur. Peut-être ne fut-il pas trop fâché d'un événement où s'affichait l'esprit de rébellion des Nouveaux Convertis, et qui justifiait, par là, ses prévisions pessimistes.
Les condamnés, soustraits à une juridiction d'exception, eurent la possibilité d'en appeler du présidial de Nîmes au Parlement de Toulouse, qui, disait-on à Lyon, commençait à s'occuper des procès faits aux religionnaires ^ C'est à Toulouse que demeura la minute du jugement définitif, <{ue nous ne connaissons pas. Un des attroupés apprit plus tard à Court que quelques prisonniers étaient morts dans les cachots de Toulouse, que d'autres y avaient été condamnés aux galères (?), et que Bernard avait été roué vif à Nîmes. Bonnefoux (Bourlut), destiné à souffrir la même peine, était mort en prison, la veille de l'exécution. La plupart des coupables avaient fui en Suisse*.
Dans la même lettre (o décembre) où Chazel envoyait à Bàville la sentence du présidial, il lui annonçait que la semaine suivante, il ferait juger « deux prédicants ». L'un Claude Yillaret, sargier (tisserand de serges), de Durfort, était convaincu, par son propre aveu, d'avoir fait plusieurs fois la prière à des malades. L'autre, Daniel Pin, d'Anduze, reconnut avoir convoqué des assemblées, et même donné la Cène. (Ce dernier, tisserand, âgé de 7o ans. avait été arrêté à Saint-Sébastien). Deux jugements des 24 décembre 1G99 et 9 mars 1700 les envoyèrent aux galères pour la vie. Pin fit appel à Toulouse. Le Parlement le condamna à être pendu à Anduze. Il mourut fermement • « Le secondaire Vaché voulut lui présenter un crucifix, et lui