LA DISCIPLINE
§ 1. — La Lettre écrite de Montpellier en i6q5.
Nous avons suivi les prédicants dans leurs courses missionnaires. Une recherche plus exacte de l'œuvre ecclésiastique et relig^ieuse à laquelle ils ont consacré leur vie, ne nous permettra guère mieux que nous ne l'avons fait jusqu'ici, de détacher leurs silhouettes sur le fond de pénombre où se noient leurs personnalités (celles de Vivent et de Brousson exceptées), mais elle grandira encore à nos yeux la puissance et la valeur de leurs efforts.
Qu'en réveillant les âmes, ces ouvriers de la première heure dans l'histoire du protestantisme au Désert, aient été « préoccupés d'organiser ecclésiastiquement les lambeaux d'Eglises qu'ils disputaient à la ruine », et qu'ils aient rétabli entre eux, suivant le mot usité parmi les réformés, une « Discipline », c'est ce qui a paru incroyable au moment môme où était remise au jour une lettre ancienne qui témoignait du fait. Il importe, dès l'abord, d'examiner cette lettre et de mesurer le degré de confiance qu'elle mérite.
Le document a paru pour la première fois dans la Réformation au XIX^ siècle, journal hebdomadaire publié à Genève par Edmond Schérer (numéro du li décembre 1846), sous le titre, qu'y a ajouté l'éditeur, de « Document relatif à V histoire de V Eglise Réformée de France. Lettre écrite en lOgo ». La pièce fut reproduite dans un autre journal protestant rédigé à Montpellier par le pasteur Gh. Grawitz, et fort répandu dans les Cévennes. UEcho de la Réforme (numéros des 25 janvier et 10 février 1847). h^ Histoire des Eglises du Désert, de Gh. Goquerel, avait paru en 1841, V Histoire des Pasteurs du Désert, de Nap. Peyrat, en 1842. La lettre demeura inaperçue, et ne fut utilisée que par M. Scipion Combet dans un Précis de V Histoire des Protestants de France, qui accompagnait le 3^ volume dune réimpression de l' Histoire de France sous le règne de Henri III,
par Mézeray (p. 703). M. D. Benoît a eu la bonne fortune de la retrouver, il en a compris l'importance, il l'a réimprimée à la suite d'une prédication historique qu'elle avait inspirée, puis dans le Bulletin de la Société de V Histoire du Protestantisme Français, et à cette dernière occasion il en a défendu l'authenticité par des raisons dont la plupart sont excellentes, et sur lesquels nous allons revenir'.
« L'original de la Lettre, disait E. Schérer dans son journal, ne porte ni date ni signature ». Nous ne le possédons plus, nous ne savons comment il parvint aux mains de son premier éditeur, et l'expression dont se sei't celui-ci ne nous permet même pas de décider s'il s'agit pour lui d'un document de 1693, ou d'une copie qu'il aurait tenue pour authentique. Force est donc de juger de la pièce par son contenu.
La lettre se donne pour avoir été écrite de Montpellier à un étranger, qui a posé à son correspondant languedocien un certain nombre de questions concernant les prédicateurs de France. L'auteur nomme d'abord ceux « qu'il a connus ». Il expose comment ils prêchent et donnent la Gène, et comment d'autres se bornent à lire des sermons ou des prières. Il révèle l'existence de réunions annuelles qui rassemblent tous les prédicants, et raconte tout au long l'assemblée de ce genre qui s'est tenue à Montpellier du 23 au 27 décembre 1694, et qu'il nomme « un Synode ». Il en a été lui-même, dit-il, « Modérateur » (président), il y a sinon prêché, du moins prononcé une Action de Grâces après la Cène. Il mentionne les solutions prises par l'assemblée, relatives en particulier aux baptêmes, aux mariages, aux abjurations, à l'établissement des anciens. Il fournit enfin quelques détails sur la manière dont les fidèles sont convoqués aux cultes secrets, sur la sagesse et la discrétion des « ministres » quand ils logent dans les villages, sur les charités secrètes et personnelles dont ils vivent, et termine par une anecdote, qui montre avec quelle sécurité une trentaine de personnes ont pu, à Montpellier même, et grâce au fils de l'intendant, célébrer le culte interdit. Quelques mots enpost-scriptuni annoncent l'arrestation de Papus le 7 février et son supplice le 8 mars suivant.
Lors de sa publication par D. Benoît, l'authenticité du document fut vivement combattue par M. Fonbrune Berbinau.
1. L'Héritage des Pères, et le premier Synode du désert, discours... du 28 nov. 1897, 8» de 40 pag-es. Montauban (1898). Bull. L, 337. M. Benoît ignorait que la lettre eût été reproduite dans YEcho de la Réforme.