LES SUCCÈS DE BROUSSON
(Janvier-Juillet iCqS)
L'année 1692, qui s'achevait, avait été particulièrement néfaste pour les prédicants. En douze mois, du 16 décembre 1691 au 17 décembre 1692, Grevou, Masbernard, Vivent, Couderc, Paul Plan, Gay et Compan étaient tombés aux mains de Bàville. Il faut nommer avec eux Dumasse, Isabeau Redourtier, Pintarde, et aussi Jean Gazan, David Teyssonnière, Espaze, Lagarde, Valdeyron, Gapieu, Etienne Plan, qui, vivant au contact des prédicateurs, étaient appelés à devenir leurs collègues et leurs successeurs.
A cette douloureuse liste, l'intendant pouvait ajouter, chose rare, le nom d'un pasteur authentique ; mais il était malaisé de déterminer sa culpabilité. Raymond Bastide, ancien ministre de Saint-Ghristol, de Soustelle et de Florac, avait été pris à Alais le 5 septembre' . Le major d'AIais, qui après quatre heures de recherches l'avait découvert en chemise, au fond d'un recoin obstrué par un tas de bois, dans la maison où sa femme vivait depuis 1685, ne doutait pas que le ministre ne fût revenu récemment de l'étranger. La femme de Bastide, disait-il, avait en effet changé brusquement, et depuis peu, son train de maison, « se servant eux-mêmes depuis que le ministre est rentré dans cette ville ». Mais Bastide tint un tout autre langage. A l'entendre, il n'était jamais sorti du royaume, et vivait en reclus dans le logis d'AIais depuis huit ans. Le passeport nécessaire pour son exil lui avait été octroyé à Montpellier", mais il était
i. C. 173. Dossier Bastide.
± C. 279. « 30 octobre [1683]. M. Raymond Bastide, ci-devant ministre de Florac, et D"» Anne de Bénézet sa femme. En Suisse, par Genève et Lyon ». Bastide, lors de la condamnation du temple de Florac (20 août 1683. Bull. XXVI, 348) avait été interdit, avec défense de résider à six lieues aux environs. Sa femme, à cette époque, avait séjourné cinq mois cliez Cabanis, de Cendras (dans la précédente
60 LES l'RKDICANTS PROTESTANTS
Une flamme de zèle, qui inquiéta Brousson par sa violence inconsidérée, passa sur la contrée. Les autorités s'affolèrent, les fusillades reprirent. Un mois exactement après la réunion de l'Escalette, la nuit du 17 au 18 février, Brousson, après avoir expressément recommandé de ne convoquer à son culte que les réformés les plus proches, se trouva en face d'une foule qu'il évalue à 4,000 personnes, et qui était venue, dit-il, de 3o villes ou villages. De fait, le manuscrit du sermon qu'il prêcha cette nuit-là, sur le Pain de Vie, porte, écrits de sa main, avec la date de l'assemblée, 33 noms de localités diverses ' . Dans l'après-midi, une cinquantaine de Niraois avaient passé le Gardon à Moussac ; à la nuit, la Dame de Garrigues fut rencontrée à Aubussargues ; des groupes de 27 personnes à la fois vinrent d'Uzès. Entre Saint- Maurice de Gazcvieille et Valence, les auditeurs s'entassèrent dans une vieille grange sans toit, appartenant au S" de Lussan, et dans une bergerie attenante, « dont le mur était percé de petits arceaux sous lesquels on se baissait pour passer)^. On chanta le Psaume 6. La prédication fut interrompue par un coup de feu qu'une sentinelle tira du côté de Valence. L'auditoire se dispersa mais sans tumulte. Un médecin dUzès, Gabriel Billon, s'approcha de Brousson, et se nomma comme le fils d'un ancien régent de Nîmes, chez qui le prédicant avait été en pension dans son enfance. « Il ne fallait pas venir si loin, dit Brousson, je m'approcherai de vous, et d'Uzès. Je suis malade et j'ai besoin de vous».
Un groupe considérable des assistants s'en retourna vers Uzès par Valence, et s'engagea dans le bois de Golorgues. Mais à Masgaliard étaient embusqués les soldats de M. de Gondin d'Arcy% qui tirèrent presque à bout portant sur une bande qui refusa de s'arrêter. Un paysan, Laurent Roure, tomba mort. Des blessés s'échappèrent '. A la fontaine du Fayet (Figaret?)
1. C. 191, n» 64. « 17 février 1693. Valence, Briçnon, Saint-Maurice [de Cazevieille], Cruviors, Ltiscours, Moussac. Saint-Cézaire [de Gauzignan], Saint-Etienne [de Lohn], Saint-Jean [de Ceynu-gues], Saint-Hippolyte [de Caton]. Brueys, Eujabian [Le Ghabian], Margna [Marignac], Aigualliers, Foussarg-ues, Labaume, Foissac, Saint-Dézéri, Colorgues, Aubessargues, [Los] Gardyes, Saint-Cha[p]tes, Servies, Uzès, Nîmes, Allez [Alais], Venebres [Vezenobres], Marli[g]nargues, Yeuzet [Kuzet], Montarenc, Paillargues, Aureillac, Saintcs-Ouilles fSainte-Eulalie] ».
2. Que Brousson (Relat. des Merveilles, p. 36, Uouen, II, 212) appelle « un fameux apostat, nomme Darcis ». Le mas Galiard est sans doute le mas Cailard : actuellement la Cailardc.
3. Armand delà (;iKii)clIe, II, 287, d'après des notes dWnt. Court, indique deux morts : « André Rourc, et Souleyrol, de Coulorgues ».