‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700 (volume 3)Chapitre 32 sur 346 · LAPIERRE A UZÈS · texte numérisé non relu

LAPIERRE A UZÈS

sées par Brousson à un secrétaire d'Etat, sans doute par le courrier d'Uzès. A peine le paquet était-il fermé et envoyé, que le prédicant apprit qu'il était accusé de la mort de Lambert. Il reprit la plume pour tracer la lettre qu'on a lue plus haut. Les représailles sanglantes, il le sentait, même les mieux justifiées, nuisaient à la cause dont il était le plus célèbre défenseur. Pendant que Brousson prêchait dans le bois de Serviers, à quelques kilomètres d'Uzès, où il demeura tout un mois. Lapierre, qui était venu à son tour dans une région nouvelle pour lui, s'approcha davantage de la ville, Pierre Corteiz, le compagnon d'Antoine Court, parlait plus tard de ce dernier prédicant comme d'un homme « qui avait fait des progrès considérables dans les études » \ Nous savons l'impression qu'il produisit alors sur un gentilhomme d'Uzès. La nuit du 17 au 18 janvier il prêcha vers 11 heures du soir, au mas de l'Escalette, « dans une maison de plaisir [appartenant au S"" Ghappelier] où les honnêtes gens de la ville avaient coutume d'aller ». Le baron de Fontarèches (Bossel d'Aubarne, 51 ans), que la curiosité, peut-être plus que la piété, avait poussé à aller l'entendi'e, fut si violemment ému de ses appels à la repentance et à la fidélité, « qu'effrayé et suspendu, il tomba dans un évanouissement qui faillit le faire mourir ». Le lendemain, tout tremblant encore, il écrivait sur son livre de raison ces exclamations entrecoupées :

Laus deo religio. Gloire à Dieu. La nuit du samedi au dimanche l?'' au 18e janvier 1693 j'ai vu un homme de bien et en compagnie. Tantum religio potuit suadere bonorum à Uzès. Da igitur juvamentum, Domine misericors, per Christum dominum nostrum redemptorera lihum tuum. Amen. Amen.

Tant est grand le nombre des gens de bien qui ont été persuadés par la rehgion à Uzès.

Donne-nous donc ton secours, ô maître miséricordieux, au nom du Christ notre Seigneur, notre Rédempteur, ton Fils. Amen, encore Amen -.

1. E. Hugues, Hist. de la restauration du Prot. en France. . . Antoine Court. Paris, 1875, I, p. 439.

"2. Bull. LX, 333, 338 ; C. 174. Inlcrr. de Rossel d'Aubarno 31 janv. 1695. Les premiers mots latins peuvent se traduire : « La relig-ion est une louange à Dieu ». Peutêtre faut-il y voir deux exclamations : « Louange à Dieu ! », « Religion I ». Les deux phrases latines qui suivent sont traduites par le baron lui-même dans ses deux derniers alinéas. On remarquera que le baron, en écrivant la contre-partie de la fameuse phrase de Lucrèce (Tantum religio potuit suadere malorum : Tant la religion peut persuader de maux) a commis un contresens. Il traduit : « le nombre des gens de bien », uu lieu de : « le nombre des biens ».

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tombé malade d'un accès de goutte. « Son regret de quitter le royaume et sa famille lui augnientèrenl son mal, et il se détermina de ne pas sortir, cl'autant qu'il ne pouvait plus sortir [comme l'exigeait l'édit], dans la quinzaine ». Fit comme Bàville lui représente que les pasteurs qui n'ont pas abjuré sont punis de mort s'ils demeurent en France, il répond d'une manière plausible que c'est précisément cet article qui l'a confiné chez lui. Son seul dessein était, a s'il avait à mourir, de mourir dans son lit consolé par sa famille, ou d'attendre que le roi permît l'exercice de leur première religion ». Tandis qu'il vivait ainsi enfermé, avec sa femme, sa fille et son plus jeune gari^'on,ses trois autres fils étaient soldats. Deux sans doute servaient en France, mais le troisième était dans les troupes du prince d'Orange.

L'intendant en référa à la Cour. L'ordre lui vint (17 novembre) de faire le procès au ministre, et le 23 janvier 1693, Bastide fut condamné à la potence. Il avait protesté à Bàville que « son temps se passait à lire les auteurs catholiques, et qu'il avait porté ses enfants à communier à l'église j>. Une supplique qu'il adressa au roi, promettant de vivre désormais dans la communion romaine, lui valut en février la remise de sa peine. Les ministres extraordinaires apparaissaient une fois de plus comme seuls capables de sauver la foi réformée.

Depuis que les Basses-Gévennes étaient fermées aux prédicants,il ne restait plus à ceux qui survivaient encore, qu'à se consacrer aux protestants de l'Aigoual ou de la Lozère, ou au contraire aux N. C. du bas pays. C'est dans la région des hautes vallées des Gardons, ou bien dans les plaines de Montpellier, de Nîmes, dans les garrigues d'Uzès. que se déroulera désormais la lutte de l'intendant contre les prédicateurs du désert.

Pour l'heure, il faut nous borner, en ce qui concerne les Hautes-Cévennes, à une simple mention, Boman, après avoir séjourné quelque teu\ps en Suisse, était revenu dans ses montagnes. En mai('?) 1093, il prêchait dans le paillier de Sabatier, à Fereyrettes (entre Florac et A'^ébron) '.

A Nîmes, Gavanon, assuré d'être roué si les soldats mettaient enfin la main sur lui, prit dès l'hiver la résolution de quitter la France. « S'étant fait, dit-il, deux assemblées dans la ville, l'une

paroisse de son mari). Bastide y avait laissé sa robe pastorale et des sermons mannscrits. On retrouva à Alais les livres et les papiers du pasteur dans deux grosses tonnes ; un sac de papiers et délivres lut saisi dans sa cachette.

1. C. 174. Dossier Laporle et Roman. Déposition du 10 mai 1693. On dit «il y a deux ans >>.

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que M. Lapierre fit le sermon, et l'autre La Jeunesse, il se ramassa une dizaine déçus que l'on me bailla pour me conduire. Et le mois de mars étant venu de l'année 1G90 [lire : 1693], j'allai à Marsillargues, et M"« Danglas me fît mettre dans une recrue que son neveu M. Périer faisait, qui était lieutenant de M. Fargon son oncle, dans le régiment de la marine qui était alors frontière des vallées du Piémont'. Arrivé à La Pérouse, je ne fis que traverser la rivière [au prix d'une désertion] pour aller rejoindre M. Arnaud, ministre vaudois, qui s'informa de tout ce qui était arrivé à M. Vivens... Peu de jours après, il me mena à Turin, où il me fît mettre dans le régiment de Mylord Duc de Schomberg pour être chantre et pour dire la prière ». L'ancien compagnon de Vivent devait se retirer plus tard en Suisse, oii Antoine Court, curieux de l'histoire des premiers prédicants, dont il avait lui-même continué glorieusement l'œuvre, lui fit mettre par écrit ses souvenirs.

Pendant que La Jeunesse et Lapierre prêchaient à Nîmes, Brousson était, malgré l'hiver, aux environs d'Uzès. Le 7 décembre 1692, il donnait la Gène près de Lussan, après avoir prononcé son sermon sur le Pain de Vie '. C'est dans ce quartier qu'il faut placer « les déserts » où, d'après lui, il ordonna et rédigea le» premières sections de ses Remarques sur le Nouveau Testament d'Amelote. Convaincu, depuis l'examen minutieux qu'il avait fait à Nîmes de cette traduction catholique, qu'on y avait falsifié plus de deux cents passages importants, Brousson, en les relevant soigneusement, travaillait à l'apologie du protestantisme opprimé. Douen a relevé ce que les théories du prédicant offrent ici dinsufïîsant. Ses aflirmations touchant « l'inutilité des anciens manuscrits grecs » et « la divinité » du texte grec hâtivement transcrit par Erasme, font sourire aujourd'hui les chrétiens cultivés. Mais la puissance de Brousson ne lui venait pas de sa théologie. Elle était attachée à sa foi, et celle-ci se manifesta doublement en cette circonstance, dans la simplicité d'abord avec laquelle il adressa ses Rema?'ques ^ à la

1. Les levées extraordinaires nécessitées par une guerre prolongée empêchaient qu'on fût très scrupuleux sur la situation légale des soldats. On a vu que Lagarde et Abraham Uucros, fugitifs tous deux, avaient pu s'enrôler sans difficulté.

2. C. 191. n' 64 : « 7 décembre 1692, Lussan et Vaurargues [Valérargues], Seynes, Eujabian [Le Chabian], etc ».

3. Sur les Remarques, voir Douen, II, 206, 221. La Requête fut imprimée en 1697 en tête du volume des Remarques. Brousson en gardait une copie dans ses papiers, elle se trouve encore dans son dossier, C. 191. Voir L. Nègre, p. 66.

LES PHKDICANTS PROTESTANTS

l'écriture. Rien malheureusement de tout ce bagage ne nous est parvenu.

Ni Gompan, ni Gay ne révélèrent la retraite d'un seul de leurs frères, qu'ils prétendirent n'avoir pas vus depuis longtemps. Ils ne trahirent aucun non plus de leurs amis des Gévennes. « Ils avertissaient eux-mêmes, dit Gay, et leur retraite. . ., c'était Dieu ». Et Gompan, à qui Daudé demanda « s'il se repentait d'avoir mené une pareille vie, contraire aux ordres du roi, et si, mis en liberté, il la continuerait», termina ses réponses en déclarant « qu'il ne s'en repentait point, et que s'il avait la liberté, il continuerait à faire ce qu'il a fait». Les deux amis furent sans doute transférés à Montpellier, mais leur dossier, incomplet, est muet à cet égard. Bien qu'ils fussent tous deux mis à prix comme a assassins», et malgré les présomptions graves qui pesaient sur eux, ils échappèrent à la mort, et furent envoyés aux galères le 3 janvier 1093'.

1, Le jugement manque. On trouve leurs noms sur la liste des galériens de la Fr. Prot. La date de la condamnation de Compan qui accompagne là son nom est la même évidemment pour Gay.

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