TRAHISON DE FABRE DE MONTREDON
en état de sortir du royaume, qu'il voyait que la persécution s'augmentait, et qu'il avait trouvé un bon guide assuré qui nous sortirait, mais qu'il voulait aller vendre son foin pour faire de l'argent, et qu'ainsi nous devions aller avec lui, ce que nous fîmes ». Vers le 5 ou le 6 juillet donc, Gavanon, La Rouvière, Fabre, et en même temps qu'eux la femme « Poussielguesse », et « le cadet Villeneuve », de Mandiargues (Saint-Hippolyte du Fort), fugitif depuis le mois de décembre, sortaient de Nîmes à la nuit*. Arrivés le lendemain matin près de Saint- Hippolyte, ils passèrent tout le jour dans un bois. « Un peu avant le souper, dit Gavanon, Fabre sortit, et alla avertir un de ses parents. . . qu'il devait aller dire à Villeneuve, de Lasalle, qui était alors à Saint-Hippolyte, de faire un détachement au château de Planques, que sans faute nous passerions par ce chemin, ce qui ne manqua pas d'être exécuté. »
« L'on fait un gros détachement, [dont] Villeneuve en personne, et jusques au valet du gouverneur ", et après que nous eûmes soupe, nous nous séparâmes d'avec la veuve Poussielgue et Villeneuve [de Mandiargues], et nous prîmes notre route du côté de Lasalle pour nous rendre à Montredon. Mais nous ne fûmes pas plus tôt an^ivés à un pas étroit vis à vis du moulin [de M. Lafon] d'Espaze, qu'en marchant de front, La Rouvière et moi, et me trouvant sur la droite, du côté du détachement, Villeneuve et le valet du gouverneur m'empoignèrent, et La Rouvière se trouvant sur le bord de la muraille se jeta dans la rivière, où il s'alla rendre du côté de Gi'os, dans une retraite de gens fidèles. »
Fabre, demeuré soigneusement en arrière, échappa naturellement aux soldats, et se hâta vers Montredon pour y attendre Poussielguesse à qui il avait donné rendez-vous. Continuant sa trahison, il arrêta avec elle qu'elle irait rejoindre les autres prédicants réunis en nombre inaccoutumé, nous ne savons à
1. Dcpos. Gavanon, G. 172, 17 juillet 169'2 (Dossier Gavanon).
2. Gavanon aurait pu dire mieux encore : le g'ouverneur était là lui-même. Celui que Gavanon appelle « le valel », le soldat Fages, dépose le 17 juillet (C. 172) qu'il fut pris par M. de la Haye avec onze soldats, un capitaine, un lieutenant et un serg'ent. Ils lurent embusqués sur le grand chemin de Lasalle, visà-vis du Moulin d'Espaze, ayant fait trois corps de détachement, le premier du côté de Lasalle commandé par M. de la Haye aA'ec cinq soldats, le deuxième commandé par le S' Descrf lieutenant, où étaient le S' Villeneuve, Fages et le sergent, le dernier, commandé par M. de Costebelle, capitaine, avec quatre soldats, celui-ci ayant ordre de laisser passer trois hommes qui devaient venir du côte de Planques.
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quelle occasion, et qu'il pensait être « au pied de l'euzière de Fougairolles », sans doute vers Airesèque, au-dessus du cercle de collines qui entourait le vallon de Valestalières '. Le fils de Fabre suivit la fugitive, et vint rapporter à son père qu'il avait vu en effet « cinq ou six fugitifs dans un valat, qui étaient sortis en sifflant, et avaient parlé à Poussielguesse en l'appelant ma sœur ».
L'occasion était admirable. Fabre repart pour Saint-Hippolyte ; mais M. de la Haye, avant de lancer ses hommes, veut savoir exactement où sont les prédicants. Fabre s'offre à reconnaître lui-même leur retraite. Il revient vers l'euzière. L'obscurité l'arrête, et il demeure jusqu'au jour à cent pas d'eux. Il les entend prononcer la prière matinale et découvre enfin Dauphiné, Pierre Plan, Gay et Compan, les deux Massai de Milherines ', un homme de la suite de Plan (Rey ?), et avec eux, une femme, « la nommée Dumasse, de Soudorgues ». A midi, arrive un jeune homme qui annonce que La Rouvière les viendra retrouver le soir. Deux heures plus tard, une assemblée est décidée pour la nuit prochaine. Gay descend au Berquet (Valestalières) pour en donner avis, pendant que Fabre, une seconde fois, sous prétexte d'aller chercher Poussielguesse qui est à Montredon, repart pour Saint-Hippolyte. Mais ses allées et venues ont été suspectées. Un habitant de Saint-Hippolyte en informe Soulier, de Blanquiès, et lorsque, le soir, Fabre et Poussielguesse viennent à Blanquiès même chercher les derniers renseignements sur le lieu de l'assemblée, la femme de Soulier déclare à Fabre que les prédicants sont partis, et lui dit sur quels soupçons. En vain Fabre essaie de nier : « Il n'est que trop vrai, répond le mari ». Le traître était brûlé, il revint à Montredon, où, semble-t-il, il ne fut plus inquiété.
Gavanon, enfermé dans une des plus basses prisons du fort de Saint-Hippolyte, comparut le 17 juillet devant Daudé, qui se servit contre lui de Valdeyron et de Ducros, auxquels la liberté n'avait pas encore été rendue ^ Valdeyron d'ailleurs
1. Uépos. Fabre, C. 172, 3 octobre 1692. Lire Falguerollcs. Le bois de chênes A-erts, ou « euzière » qui entourait le mas alors rasé, dont le maître était aux galères, s'étendait sur le plateau de Colognac, du versant nord (vers Lasalle) au versant sud (Valestalières). A Valestalières, toutes les maisons, sauf deux, s'ouvraient alors aux prédicants.
2. Nous n'avons jusqu'ici rencontré que l'un deux, surnommé Labric.
3. C. 172. Dossier Gavanon. Le Dossier permet de rectifier les dates fautives des deux Relations de Gavanon.
ÉVASION DE GAVANON 23
n'accusa Gavanon que d'avoir suivi Vivent pendant les derniers mois de sa vie, et Gavanon n'eut garde de le nier. Si dans la Relation de ses aventures il a naïvement exagéré l'insistance de son juge, qui l'interrogeait, dit-il, tous les jours, et qui lui promettait la vie sauve « s'il déclarait là où MM. Brousson, Lapierre et Dauphiné faisaient leur retraite dans Nîmes, Galvisson, Montpellier ou Sommières' », ses réponses authentiques confirment son dire : « Rien ne put l'ébranler pour nuire à ses frères ».
Trois jours après, Jean Lagarde, de Milherines, était interrogé au fort. Le compagnon de Grevou, échappé aux soldats lors de la surprise du mas de Montredon, sans souci du danger, et bien que les dénonciations d'Anne Baudoin l'eussent fait décréter de prise de corps en même temps que son frère, était venu travailler de son métier de peigneur de laine à Saint- Hippolyte même. Daudé, après avoir obtenu de lui quelques détails sur sa vie, pensait l'envoyer à Montpellier en même temps que Gavanon'. Mais ce dernier devait échapper à la sentence de l'intendant. Le récit de son évasion, que nous transcrivons d'après sa Relation, est confirmé par les pièces de son dossier ^
Le 17 août [lire le 31 juillet] qui était un jeudi de la dite année 1689 [lire 1692], ma mère me vint voir, qu'elle eut la permission, et elle avait porté un petit présent au geôlier, et en m' embrassant, elle m'exhorta d'être toujours ferme et constant, de quelle mort que l'on voulût me faire mourir, ce que je lui promis de faire jusqu'au dernier soupir, et sur cela elle s'en alla contente, me disant qu'elle ne me verrait jamais plus et que mon père me viendrait voir encore une fois, qui serait le dimanche suivant, si l'on ne m'avait pas conduit à MontpeUier. Et d'abord après son départ, le geôlier me vint voir et m'ouvrit la porte de ma prison pour avoir communication avec un nommé Lagarde, de Mellayrines... et nous permit de coucher et de manger ensemble «. Je ne fus pas plus tôt dans cette prison que j'examinai la fenêtre de fer qui répondait à une petite fenêtre pour avoir
1 . Il ajoute : « pour La Jeunesse ils ne m'en parlaient pas, ils savaient bien qu'il était dans les Cévennes ». Il y était donc revenu depuis peu, en même temps que Dauphiné.
2. Dossier Lagarde, C. 172. Nous ne savons ce qu'il advint de lui.
3. Pap. Court, 17, B. Les dates seules de la Relation sont erronées.
4. Le nouveau cachot assigné à Gavanon « parce que dans le premier il n'y avait pas de lit de camp pour se coucher», était celui de la tour qui regarde le faubourg de Croix Haute.
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le jour, rendant dans le fossé, tellement qu'ayant pris un des pieds du lit de camp et un traversier^, j'en appuyai un contre le verrou de la serrure de la fenêtre de fer, et l'autre je fis... [?J tellement que je fis sauter la serrure, et le ressort de la serrure sortit. Alors je travaillai toute la nuit pour faire un trou comme le chapeau, et y ayant pu fourrer la pièce du lit de camp je séparai une grande pierre de la petite fenêtre-, et voyant qu'il s'en allait être jour, je retournai tout doucement la pierre en son lieu et retournai boucher le trou et la fenêtre de fer, de sorte (jue le geôlier nous apporta à dîner et à souper sans rien apercevoir.
Ayant passé tout le jour (jui était un samedi 19 aoill [2 août], le soir étant venu, environ les neuf heures du soir, Languedoc [Valdeyron] avait demandé au geôlier, comme il n'avait que le fort pour prison, de lui permettre de boire tme bouteille de vin avec moi ; il vint à la porte de la prison et il me demanda si je voulais lui permettre de boire ce soir avec moi. Je lui répondis (juo mon père me devait venir voir le lendemain qui était dimanche, et qu'alors nous boirions ensemble. Sur cela, il me demanda si je savais celui qui nous avait vendus. Je lui répondis que non. Alors il me dit que c'était Montredon [Fabre], et que je me devais souvenir des démarches qu'il avait faites en chemin en s'arrètanl au château de Planques et nous laissant faire chemin, à La Rouvièrc et à moi, et quil avait été défendu de tirer en cas de fuite.
Ce me fut alors un avertissement que Dieu m'envoya, car j'avais résolu que si Dieu me mettait à sauveté, de m'aller rendre à .Montredon où j'avais encore quelque linge pour m'habiller, voyant que je ne pouvais emporter grand chose, parce qu'il me fallait sortir à la nage. Enfin [dès que] l'heure de la retraite fut venue, et que tout fut retiré et que l'on eut posé les sentinelles, je commençai à me déshabiller et à faire l'ouverture des fenêtres, en retirant la grosse pierre en dedans. Et j'attachai mon justaucorps avec mes jarretières autour de mon chapeau, et étant descendu tout doucement dans le fossé, je pris la nage jusqu'à la porte du secours, où je sortis en montant par une grille de fer^, et ayant pris un peu d'haleine, je commençai à suivre le long du parapet; et je fus découvert par la deuxième sentinelle de dessus le rempart (|ui me cria trois fois : Qui vive ? Et m'ayant couché en joue, son fusil lui lit un long feu, et étant monté sur le parapet, la pre-