‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700 (volume 3)Chapitre 76 sur 346 · ARRESTATION DE LAPORTE · texte numérisé non relu

ARRESTATION DE LAPORTE

Henri devait périr, comme tant d'autres, bien avant l'aube de la liberté. L'année 161)0 allait lui être fatale. Mais un de ses compagnons le précéda encore sur l'échafaud.

Le 24 février. Laporte était pris à Montpellier, au moment où il sortait de la maison de la veuve Caucanas, où il avait couché'. Le prédicant, dont la santé était ruinée par sa vie misérable, (depuis un an il n'avait pas prêché trois fois, dit-il, ne se sentant pas assez fort), était venu voir, dans la ville, le ménage Tournier, originaire d'Anduze, qu'il avait connu aux Cévennes". Nous ne savons par qui il fut livré. Bàville, qui l'interrogea le lendemain, n'obtint de lui que de courageuses réponses.

A dit se nommer Charles Artigues, dit Laporte, du Collet de Dèze, âgé de 27 à 28 ans, de la R. Réformée. — Quelle profession il a? — Il n'eu a pas. — Ce qu'il a fait depuis six mois ? — II a été occupé à lire et à prier Dieu. — Où il a été ? — Par toutes les Cévennes, à Anduze, au Mgan, à Alais. — Où il a logé? — Point dans la ville [lire : ces villes] ; mais dans des baumes voisines, où le nommé Fontanes qui est avec lui lui apportait à manger.^ — Qui lui donnait de quoi manger? — Il avait de l'argent que des bonnes gens lui donnaient lorsqu'il faisait des prières. — S'il a fait des assemblées? — Oui. — S'il prêchait dans les assemblées ? — Oui. — Où il a appris à prêcher ? — A déclaré l'avoir appris de lui-même. — Combien il y a qu'il prêche ? — Environ trois ans *.

teurs à cause de leurs superstitions et de leurs idolâtries... Dieu va maiiUeuant venger d'uue terrible manière tant de sang- innocent qu'on a répandu et qu'on répand encore tous les jours dans ce malheureux royaume et surtout dans cette province, qui crie vengeance comme celui d'Abel. Cette nouvelle Babylone se voit mainteuant environnée d'armées qui font couler de(s(f) rivières de sang sur toutes ses frontières. Dieu lui rend déjà selon ses œuvres. Voici lange exterminateur qui s'en va passer par toute l'étendue de la France, qui est la nouvelle Egypte, pour y consumer tous les pécheurs rebelles et impénitents ». Au bas de la copie on lit : « Au désert le 20 mai 1G95 ».

1. Dossier Laporte (incomplet) C. 174. Anne Canonge, veuve de Jacques Caucanas, 40 ans. de Montpellier (Papus avait été soupçonné de loger à Montpellier chez « la nommée Canonge »).

2. On trouva sur lui une lettre de Tournière l'engageant à venir prêcher aux environs d'Anduze. C'était la l'emme Tournier qui lavait conduit chez la veuve Caucanas.

3. Nous n'avons rencontré nulle part ailleurs le nom du compagnon de Laporte. Le prédicant dit a Bàville, plus loin, qu'une balle de plomb et une pierre à fusil trouvées sur lui «sont au nommé La Beaume, d'Aulas, aujourd'hui engagé, qui lui cherchait ses vivres. »

4. Réticence manifeste. La])orle présidait des assemblées depuis sept ou huit ans.

144 LES PRl'iUICANTS PROTESTANTS

Laporte reconnut avoii' vu Vivent, mais sans avoir eu de relations avec lui. Pour La Jeunesse et Lapierre. il ne les avait pas rencontrés depuis un an ou un an et demi. Il nia s'être trouvé en des cultes où l'on portât des armes, et ne voulut point avoir dit à Masbernard « qu'il prêcherait devant ceux qui l'arrêteraient ». Laporte n'avait pas été du nombre des assassins de Bagars, mais Bàville l'accusa d'avoir concerté avec Saint- Paul, Lapierre, Compan et Teissier, la mort du capitaine Brès, Lapierre ayant dit, à cette occasion, que « s'il était un persécuteur de l'Eglise, il ne fallait pas l'épargner ». Le prédicant fut confronté à Anne Baudoin, qui l'avait entendu à l'assemblée de Fossemale prédire la mort prochaine de Bagars ; au prédicant Gras, et à Tribes, qui l'avaient vu à Vermeil et aux environs ; enfin à Gibert,le valetdu S"^ Brès, qui l'accusa «d'avoir été d'avis, comme Lapierre, d'assassiner son maîti'e », à quoi Laporte répondit en traitant le témoin de scélérat et de malheureux.

Le dernier interrogatoire, du 27 février, lui laissa sa sérénité.

Pourquoi étant de la R. P. R. il n'est pas sorti du royaume ? — Il n'a pas pu. — S'il n'a été huit jours à Genève [il y a trois ans et demi] ? — Oui, mais il en est revenu pour emmener son père qui a 90 ans, et sa mère, mais il n'a pas pu à cause de leur grand âge. — S'il n'a pas su les défenses du roi, de prêcher? — Oui, mais qu'il a appris aussi qu'il faut plutôt obéir à Dieu qu'aux hommes. — A lui remontré que lorsque le roi a défendu l'exercice de la R. P. R. il n'est pas permis de prêcher cette doctrine '? — A dit que les Macchabées et le peuple Juif faisaient profession de leur religion, nonobstant les défenses du roi qui avait conquis le pays.

Bàville insiste vainement :

A lui remontré qu'il a tenu des assemblées défendues ; lui avons demandé ce qu'il a à dire pour sa défense ? — A dit que le roi le défend, mais que Dieu fordonne. — A lui remontré que c'est un esprit de révolte et de sédition qui l'a fait agir. — A dit que c'est Dieu qui l'a inspiré de prêcher.

Le même jour, le prédicant fut pendu à Montpellier « pour avoir tenu des assemblées illicites avec port d'armes, et avoir contribué à plusieurs assassinats»*. L'un après l'autre mouraient les premiers compagnons de Vivent et de Brousson.

l. Laporte n'avait sur lui, en fait de papiers, qu'une lettre circulaire composée et signée par Fesquet(Gras). Elle a disparu du dossier. Sa valise, dont il gardait la clef, et qui ne contenait, suivant lui, qu'une Bible, des Psaumes et un petit livre de Sermons, était demeurée, dit-il, « sous une pierre, dans une baume qui est au delà d'Aulas».

LETTRE DE BROUSSOX A POURTAL 115

Henri avait adressé à la femme de ce dernier, à Lausanne, la longue lettre qu'il avait écrite à son maître. La lettre suivit à La Haye sa destinataire, qui y était allée rejoindre son mari vers le milieu de Tannée précédente '. Brousson était en France, ce fut un de ses amis qui répondit d'abord au prédicant. Dans un billet qu'il lui fit parvenir chez un marchand de Nîmes -, il lui envoya, en réponse à ses demandes de nouvelles, soit une des lettres que Brousson, au cours de son voyage missionnaire, continuait à faire imprimer en Hollande, soit une des Relations que les ministres des Provinces Unies composaient à la gloire des martyrs \

Je n'ai pas grand' chose à ajouter, mon cher Monsieur, à la lettre ci-incluse ; j'ai cru que je ne pourrais mieux faire que de vous la procurer. Elles ne vous manqueront pas dès que vous m'aurez donné des adi'esses sûres, alin que nous puissions aider à la joie de votre foi dans tous vos combats. Nous sommes ici un petit nombre de gens qui désirons être consolés de ce que Dieu fait par vous et par vos semblables, vous ne sauriez nous en informer trop souvent. Je fais imprimer la lettre ci-incluse sans nom ni date, avec quelques petits changements de ce qui vous concerne, alin de la répandre partout où vous êtes et ailleurs. Elle s'écoulera par le premier ordinaire. . . Je suis pénétré des grâces que vous avez reçues. La dilection de Dieu vous soit communiquée de plus en plus. Amen.

La lettre n'est pas signée. Le correspondant bénévole de Pourtal lui disait seulement : « Mon adresse est à Mous. Ovidius van Berg à La Haye en Hollande, cela suffît. » Bàville la tenait pour écrite de la main « du ministre [Elle] Benoit ». Que Pourtal sût ou non à qui il avait affaire, ce témoignage de sympathie lui apporta un réconfort inespéré, et il prit soin de recopier le billet pour le répandre \

Un plus précieux encouragement ne tarda pas à lui parvenir. Le 7 avril, de la Normandie où il était alors, Brousson écrivit enfin à son compagnon cévenol. En réponse à ses pages dou-

1. Le 31 mai [Kl juin] lG9j, le Journal de MM. les directeurs des Btl/'ugiés [de Lausanne] porte ces mois : M"<= Brousson, femme de M. Brousson, ministre, qui est en Hollande, allant joindre son mari, n'aura plus de pension. Elle recevra pour viatique 50 livres». {Bull. IX, 196).

2. Dossier Pourtal, C. 173. Le nom du marchand a été recouvert d'encre, intentionnellement.

3. Voir une lettre de Brousson du 2-2 mars 1696 (I)ouen, II, 265). i. Une copie fut saisie sur lui en même temps que l'original.

loureuses, il traça des lignes qui respiraient la confiance et la joie'. Dans les Eglises du nord, moins Aàolentées que celles du Languedoc, il avait trouvé tout un peuple que l'on ne forçait point d'aller à la messe, et qui vivait en liberté chez soi, lisant la Parole de Dieu avec soin, chantant les Psaumes en divers lieux, s'asserablant même en d'autres. Il vient, dit-il, de présider 34 ou 35 assemblées suivies de la Communion.

« Le peuple paraît fort consolé. En général j'ai moi-même la consolation de voir que presque partout, sur cent personnes qui étaient tombées, à peine y en a-t-il une seule qui persévère dans son péché, ou qui n'y renonce pour jamais dès qu'elle a entendu la Parole de Dieu... Partout où le Seigneur me fait maintenant la grâce de passer, je vois que sa Parole est reçue avec un zèle admirable et une entière obéissance de foi ». Tant d'ardeur lui fait oublier l'indilTérence dont il a souffert en Languedoc, et peut aussi rendre cœur à ceux qu'il a laissés au milieu d'une foule ingrate :

« J'ai longtemps hésité si je devais vous faire savoir mes occupations présentes, craignant que cela étant divulgué n'irrite ceux qui nous allïigent injustement ; mais enfin j'ai cru que je devais vous le faire savoir pour votre édification et pour votre consolation. »

(ï Tous les frères qui travaillaient avec [Pourtal] à l'œuvre du Seigneur » ne pouvaient plus recevoir les salutations que Brousson leur envoyait par son disciple. Depuis son départ, La Jeunesse et Lapierre avaient quitté le Bas-Languedoc, Gras et Mounier avaient été condamnés aux galères, La Bouvière enfin et Laporte exécutés. L'heure de Pourtal allait sonner.

Les villes furent fatales aux derniers prédicants. Papus et Laporte s'étaient fait prendre à Montpellier. Comme Colognac, Pourtal fut arrêté à Nimes.

Bàville avait saisi sur Papus deux lettres qui mentionnaient deux Nîmoises, « Jonquette et Bousquette » '. Le procès fait aux deux femmes n'avait révélé aucune charge décisive contre

1. La lettre, exti\iite du Dossier Pourtal, est en entier. L. Nég-re. p. 98. Voir Douen, II, 266.

2. Les lettres manquent au Dossier Papus. Jonquet «vivant en bourgreois» était de Nîmes. Bousquet, faiseur de bas, habitant Nîmes, était de Valleraugue. C'est sans doute ce Bousquet qui fut en 1696 condamné aux galères pour la vie « pour assemblées, avoir eu communication avec des prédicants et trouvé saisi d'un pistolet». «Prédicant dangereux». Bàville recommande «qu"il soit bien gardé» (comm. Fonb. Berbinau).

ARRESTATION DE POURTAL 147

elles, et elles avaient été relâchées. Ce lut clans la maison de Jonquet, dont cette aventure n'avait pas refroidi le zèle, qu'Henri, aux derniers jours de mai, vint chercher un asile. Dans la journée du i2 juin, alors qu'il était occupé à copier un sermon de Brousson sur La réjection des Tièdes (ApoclY . 12), six archers et un exempt pénétrèrent dans le logis de son hôte, et s'en firent ouvrir toutes les pièces par sa femme et sa fille aînée. Elles hésitèrent devant la chambre du second étage. Les archers enfoncèrent la porte, et trouvèrent dans une petite antichambre un jeune homme vêtu de gris, les cheveux châtains et plats, le visage gravé de petite vérole, d'assez grande taille, qui ne cacha point qu'il était Henric. Quelques papiers furent saisisdans la chambre, avec une petite Bible suivie des Psaumes, couverte de peau noire et fermée avec des agrafes de cuivre. Le prisonnier fut conduit à la citadelle '.

Devant le juge Chazel qui l'interrogea le lendemain, Pourtal n'eut à répondre que sur ses fonctions de prédicant. Il fut d'une sérénité digne du maître qui l'avait formé, et s'exprima avec tant d'abondance et de correction que son juge, dès ses premiei's mots, s'étonna de son savoir.

A dit s'appeler Henry Portai, âgé de 30 ans, n'ayant d'autre profession que celle de prier Dieu, du lieu de Saumane près La Salle en Cévennes. — S'il a toujours résidé à Saumane, et à quoi il s'occupait '? — ^ Il y a environ onze ans que ne pouvant plus faire l'exercice de sa religion réformée il se retira dans les Ijois et sur les montagnes pour y prier Dieu ; et partout où il trouvait des lidèles de sa religion, il se joignait à eux pour prier et s'entretenir de Dieu, de la méditation de sa Parole, ce qu'il a fait toujours depuis qu'il a quitté sa maison, ayant appris par les Articles de |la] Profession de Foi qui a été composée d'un commun accord par toutes les Eglises Réformées de France, que chacun est propre à l'édification de son prochain suivant les lumières que Dieu lui a départies. Il n'a jamais eu l'intention de désobéir au roi, pour lequel il a toujours prié Dieu et pour toute la famille royale.

— Quelle était sa profession ? et s'il a étudié ? — II s'occupait de travailler la terre et qu'il n'a jamais étudié, ayant seulement appris à lire et à écrire. — S'il s'est souvent assemblé avec ceux de la R. P. R. ? — Il a souvent convoqué des assemblées pour prier Dieu, mais par le respect qu'il avait des personnes d'autorité et pour ne point donner des soupçons de sa conduite, il n'a jamais convoqué des assemblées qui passaient 30 à 40 personnes, et que dans lesd.

l. Dossier Pourtal, C. 173.

assemblées il a toujours exhorté les assistants à la fidélité qu'ils doivent au roi, et ayant déteslé la conduite de ceux qui portaient des armes. — Par le ministère de qui il convoquait lesd. assemblées?

— Il était reconnu dans le pays pour un de ceux qui portaient la consolation aux personnes artligées pour leur religion. Le premier qu'il rencontrait et qui lui demandait lad. consolation, prenait le soin d'avertir les autres qui en voulaient profiter. Quand on l'avertissait qu'il y avait quelqu'un de ses frères malades, il allait le voir et le consoler. .. Que cette conduite ne doit pas nous étonner, que nous avons pu la voir depuis le changement de religion, que nous la verrons encore dans la suite. Dieu ayant dit, dans son Evangile, que si les ministres de sa Parole manquaient, il susciterait des personnes faibles aux yeux de la chair pour prêcher la vérité, ou pour dire les choses magnifiques de Dieu.

— Quelle fonction il faisait dans ces assemblées? — 11 chantait les Psaumes avec les assistants, lisait les commandements de Dieu, quelques chapitres de l'Evangile, et faisait la prière. — S'il ne prêchait pas ? — Il ne prêchait pas, parce qu'il ne se sentait pas assez de lumières pour le faire. . . — Qui lui a suggéré le dessein de former des assemblées contre les ordres publiés du roi ? — Ce ne sont pas les hommes qui le lui ont suggéré, mais il Ta fait par la volonté de Dieu.

— S'il est seul dans ces quartiers, faisant ces fonctions ? — 11 y en a plusieurs, mais il ne les connaît pas. . . — ... Où il se retirait ? — 11 a toujours demeuré dans les bois, et depuis onze ans il n'a pas couché à couvert six mois. — D'où il lirait sa sul)sislance ? — Les bonnes gens pourvoyaient à ses nécessités, parce que tout ouvrier est digne de son salaire.

On vient de voir que Pourtal prétendit n'avoir jamais porté les armes dans les assemblées. 11 couvrit encore la vérité en ce qui concernait des laits dangereux pour ses hôtes ou ses amis. Il ignora les lieux où il avait célébré le culte, voulut s'être trouvé par hasard chez Jonquet, comme étant entré au matin dans la première maison venue, avoir rencontré fortuitement sur le chemin d'Uzès à Nîmes une fille de Saint-Sébastien qui lui avait remis la lettre de Brousson, tro[> soigneusement conservée par lui. Il reconnut d'ailleurs comme étant de sa main deux copies, dont l'une inachevée, du Sermon contre les Tièdes \ la minute de la lettre qu'il avait écrite à Brousson le l^"" janvier 1696 et qu'il avait gardée, enfin les deux Lettres de consolation pour de fidèles femmes enfermées dans des couvents.

1. 11 dit les avoir Urées «d'un livre imprimé» dont il ne sait pas l'auteur. Brousson aurait-il envoyé au Languedoc quelques exemplaires de sa Manne Mystique? Le sermon est le n» 10 du recueil.

POURTAL DEVANT lîAVILLE 149

Bâville réclama le prisonnier. Un premier interrogatoire, à Montpellier, du 5 juin', ne visa qu'à identifier l'accusé. L'intendant tenait bien le valet de Brousson, demeuré en correspondance avec'son maître. Il essaya vainement de savoir d'où provenait exactement la lettre qui prouvait que ce dernier était rentré en France. Pourtal ne connaissait pas lui-même la province d'où elle lui avait été expédiée.

Bàville liquida d'abord l'affaire du prédicant inconnu que Mandajors avait inutilement cherché à Alais un an plus tôt. Henri avoua les laits, que racontait d'ailleurs sa lettre à Brousson. Un interrogatoire de Tribes, une confrontation de ce dernier avec l'accusé, ne révélèrent rien de nouveau. Le 14 juin enfin, le juge poussa son coup décisif. Il interrogea le prisonnier sur les relations qu'il avait entretenues avec Vivent et Brousson dans le bois de l'Aigoual, au moment de l'assassinat du curé Vernède. Les réponses de Pourtal s'obscurcirent, et le 20 juin, en reparaissant sur la sellette, il refusa de prêter serment. Bàville, usant des informations du 18 juin 1691, l'accusa cette fois formellement d'avoir été du meurtre, « lui cinquième [il faut dire quatrième], avec Vivent », persuadé d'ailleurs que c'était Vivent lui-même qui avait tué le curé. A toutes les questions, Henri opposa des dénégations résolues ; mais confronté avec trois des personnages qui accompagnaient Vernède, dont l'un Jean Combes fils, du moulin de la Tourette (Saumane) était un de ses camarades d'enfance, il fut nettement reconnu par tous les trois comuie celui des assassins qui avait tiré le dernier sur le prêtre, déjà étendu mort à terre.

L'intendant était fixé. Dans un dernier interrogatoire du 22 juin, il ne discuta plus que pour la forme, l'activité du prédicant. Pourtal, pour alléger sa conscience, et se permettre un dernier désaveu des faits, non seulement refusa encore de prêter serment, mais « se repentit d'avoir prêté serment pendant le cours de son procès ». Le souvenir de ses années de colère troublait maintenant sa première assurance :

Pourquoi étaat de la R. P. R. il est demeuré dans le royaume contre les défenses du roi ? — Il n'a pas bien compris qu'il fallait sortir du royaume. — Gouibieaii a fait d'assemblées ? — Beaucoup, ayaut commencé depuis trois ans seulement [depuis le départ de Brousson]. — S'il ne sait pas les défenses du roi ? et pourquoi il y a contrevenu, sachant les exemples faits des autres ? — Qu'il n'a pas cru faire mal,

1. L'inlcrrogaloirc, très court, est conservé dans le Dossier Brousson, C. 191.

d'autant plus que Ton imputait aux autres prédicateurs des actions dont il n'est pas coupable. — Pourquoi il a prêché, et par quelle mission ? — A dit que c'a été par inspiration de Dieu. — Bien loin d'être inspiré de Dieu il a prêché la sédition et excité les sujets du roi à sortir du royaume ? — Qu'il n'a eu en vue que de les exciter à sortir du péché et à se sanctifier. — A lui remontré qu'il est non seulement prédicant, mais assassin, ayant été à l'assassinat du curé de I Saint-Marcel de] Fonfoulhouse, auquel il a tiré un coup de pistolet?

— A dit qu'étant sur l'Aigoual avec Vivens et Brousson au commencement du printemps, avant que led. Yernède fut tué, et que Brousson, quittant Vivens, lui dit qu'il était un homme de sang' et qu'il ne devait porter d'autres armes que la Parole de Dieu ; que sur cela Brousson descendit dans le diocèse d'Uzès, où lui qui répond descendit avec lui, et qu'étant à douze lieues de l'Aigoual, ils entendirent dire que led. Vernède avait été tué, mais qu'il n'y était nullement.

— A lui remontré que Brousson tint un discours à 'Vivens, mais que le S' Vernède était déjà tué ? — A ré()Ondu que c'était au commencement du printemps, et qu'ils étaient alors séparés de Vivens.

L'intendant, sans avoir pu obtenir un renseignement sur le retour de Brousson en France, condamna Henric, le 22 juin, à être roué vif, après avoir subi la question ordinaire et extraordinaire. Pas plus qu'à Golognac ni à Papus, la torture n'arracha à Pourtal les mots qu'il ne voulait pas dire.

Le jour môme, Bàville écrivait à Fléchier :

11 est juste. Monsieur, que je vous rende compte de la destinée d'Henry. Elle n'a pas été bonne pour lui, puisqu'il a été roué aujourd'hui, après avoir été convaincu par une preuve très certaine d'avoir assassiné avec Vivens, en 1601, le S^ Vernède, curé de Saint-Marcel de Fonibulhouse. . . Ce pauvre prêtre avait trois hommes avec lui lorsqu'il fut assassiné. Ils ont reconnu sans hésiter Henry. J'ai même fait avouer à Henry qu'il avait été avec Vivens dans le temps du meurtre et sur le lieu. Il a dénié le reste et je n'ai jamais espéré qu'il l'avouât. Il est mort avec une fermeté pleine d'orgueil et ne voulant ni écouter aucun prêtre,, ni faire aucun acte de religion, disant qu'il avait fait la paix avec son Dieu. C'est par une permission toute particulière de la Providence que j'ai démêlé la vérité du crime. Je n'y pensais pas au commencement. J'ai été averti, par une lettre des Cévennes, qu'Henry avait fait cet assassinat. J'ai cherché mes anciennes procédures, j'ai trouvé la déposition de ces quatre témoins qui avaient accompagné le curé. Un d'eux est mort. A force de chercher les trois autres je les ai trouvés, et ils ont reconnu sans hésiter ce malheureux.

Il est utile pour la religion que ce faux prophète ait été connu tel (|u'il est, et très honteux pour les N. C. de se laisser abuser par des

BROUSSON CUERCHK DANS LES PROVINCES 15i

meurtriers et des scélérats. Nous avons de quoi répondre à l'histoire de leurs martyrs '.

Dix jours plus tard, Bàville écrivait encore à Fléchier : « Je ferai quelque chose à part pour celui qui m'a apporté [procuré] la prise d'Henry, il sera content de moi » -. L'évêque de Nîmes, sans doute, aussi bien que l'intendant, connaissait le nom du traître.

Pour comprendre la violence, la ténacité d'hommes comme Pourtal, et le respect qu'inspirait leur activité missionnaire, il eût fallu à Bàville un autre sens que celui du légalisme monarchique. C'était juger en observateur et en magistrat superficiel des âmes de cette sorte, que de les croii-e possédées par un esprit de scélératesse ou de simple rébellion contre le roi, dont une répression implacable finirait par venir à bout, et dont un jugement motivé éteindrait la ménjoire.

Bàville avait eu soin d'aviser immédiatement la Cour du billet de Brousson découvert sur sa nouvelle victime. Dès le 20 juin, Pontcliarlrain envoyait aux divers intendants le « portrait » du prédicant, tel qu'il avait été affiché dans le Languedoc, afin de faire ariêter s'il était possible, dans la région inconnue qu'il parcourait, cet homme dangereux « qui exhortait les Nouveaux Convertis à se pervertir y> ^ Les intendants firent leur devoir. Celui de Selan envoya même à Bàville le résumé des procédures faites dans sa généralité contre un nommé Le Brumel, soupçonné d'être le guide de quelques pasteurs rentrés dans le royaume, et qui se trouvait bien, en fait, avoir conduit Brousson lui-même '. Les autorités allaient bientôt suivre à la trace le pasteur, dont l'ami fidèle venait de mourir à Montpellier.

Des premiers prédicants, il ne demeurait plus dans le Bas Languedoc que Roman (qui malgré ses projets n'était pas parti pour Genève, et que nous allons retrouver à Meyrueis) et Pierre Plan. A côté d'eux agissaient «le Frère David» (Rey, de Massevaque), Olivier, qui prenait peu à peu plus d'assurance, et qui

1. Bàville à Fléchier, 22 juin 1690. (Pap. Coquerel). Voir Doucn, II, 189, corrig-er la date. On peut se demander si, par cette histoii-e des martyrs, l'intendant ne fait pas allusion à la Relation des Merveilles ?

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