‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700 (volume 3)Chapitre 86 sur 346 · Bull. XLVIII, '.);!. La Icllro était datée du 4 mars · texte numérisé non relu

Bull. XLVIII, '.);!. La Icllro était datée du 4 mars

LES DEUX COMITÉS RIVAUX Kil

secours et les consolations de l'Evangile dans ses angoisses. Dieu, certainement, dont les compassions sont éternelles et infinies, tirera sa gloire de leur gémissement, et il semble déjà ne les avoir enclos sous la rébellion, que pour leur faire miséricorde d'une manière plus éclatante ^ Brousson prêcha en diverses villes de Suisse, et jusqu'à Lausanne, où Clarion put lui donner des nouvelles de ses anciens compagnons du Bas- Languedoc, Mais les événements dont la Hollande était le théâtre le rappelèrent vers le Nord. Lei28 octobre (8 nov.)il prêchait à La Haye '.

En face du Comité à demi-secret composé de huit réfugiés, dont M. de Beringhen, Jurieu et Benoît étaient les protagonistes, qui s'était déjà mis en rapport avec le roi d'Angleterre, et que celui-ci avait assuré de sa bonne volonté, s'en était constitué un second, composé de dix membres, et qui comprenait probablement le ministre Jaquelot, l'avocat Beauval-Basnage et un ancien conseiller au Parlement de Paris, Muisson^ Des raisons mesquines d'hostilité personnelle ne sullisent pas pour expliquer la formation de cette commission concurrente. Une question de tactique, et aussi de loyalisme, était en jeu. Le fondement de tous les raisonnements de Benoît et de Jurieu était que les réfugiés ne sauraient rien obtenir de Louis XIV que par l'intervention des alliés. « Nous n'avons point de grâce

1. 26 scpl. 1G96, de Scliatt'housc. Opusc, p. 30^. (Douen, II, 274).

2. C. 191. Sermon n' 03, sur Apoc. XXII, 13. Je suis Valpha et l'oméga... « Prononcé à la Haye le dimanche 28 octobre 1696 ». Brousson fut suivi de Suisse en Hollande par les espions du roi. Les Papiers Cli. Read (Bibl. du Prot.) contiennent les notes suivantes : « Pontchartrain à La Reynie [Lieutenant de police]. 10 déc. 1696. Le Roi a eu avis que le nommé Brousson est parti de Zurich pour aller à Gand, où il accompagne la dame d'Anbussargues (sic. Il faut lire, ici et plus bas : d'Aubussargues) qui va y. joindre son mari, et qu'il pourra bien ensuite rentrer dans le royaume et passer par Paris. Je vous renvoie le portrait de cet homme atin (juV>n essaie de l'arrêter s'il est possible. »

« Pontchartrain à M. de Barbezieux, 17 déc. 1696. J'ai donné ordre à Paris d'observer si le nommé Brousson y viendra et de le faire arrêter. Pour y réussir plus sûrement, il serait nécessaire d'être averti du temps auquel ladite d'Ambussargues sera arrivée à Ostende. Si vous pouvez en être informé, vous me ferez plaisir de me le mander. Je suis... »

« Pontchartrain à M. de Barbezieux, 8 janv. 1697. Depuis que vous m'avez envoyé le portrait du nommé Brousson qui devait partir de Zurich pour aller à Gand, on observe à Paris pour voir s'il n'y viendra point. Je vous prie de prendre la peine de me mander si vous en avez appris quelques nouvelles, et si on doit continuer d'employer des gens pour l'observer ».

3. Sur les négociations des réfugiés à l'époque de la paix de Ryswyk, voir Bull. XVI, 237, 303 ; Uouen, II, 274 ; Bull. XL, 169, 384 ; LIV. .ïo2 : et quelques Mémoires imprimés ou manuscrits aux Pap. Court, 17, M ; 17, X ; 48.

102 LES PRÉDICAXTS PROTESTANTS

à demander, et avec quelque respect que nous soyons résolus à parler, nous ne laisserons pas de crier justice ». Jurieu avait encouragé l'entreprise des Vaudois, les projets de soulèvement dont Vivent, et aussi Brousson, avaient été les artisans; dans sa haine contre le roi, il était allé jusqu'à organiser, au bénéfice du prince d'Orange, un service d'espionnage destiné à faciliter les descentes projetées sur les côtes du Poitou ou de la Saintonge'. La connaissance de ces faits pouvait n'être que fort vague parmi les réfugiés, mais le pasteur de Rotterdam et ses amis, n'avaient pas caché, dès 1G87, que Guillaume seul, à leurs yeux, tenait entre ses mains les destinées du protestantisme français. Or. dès 1G87, s'était aussi manifestée contre cette politique une assez forte opposition. Sourde d'abord et voilée, elle avait enfin osé s'affiruier en 1090, dans V Ai>is aux Réfugiés. Les modérés protestaient de leur fidélité inviolable envers leur roi: le roi de France, uiéme persécuteur. Il leur répugnait de faire appel, pour le triomphe de leur cause, au bras de ses ennemis". Le nouveau Comité, celui des Dix. se flattait donc de ne vouloir s'adresser qu'à la clémence de Louis XIV. 11 se sentait fortement soutenu en Hollande, comme en Angleterre d'ailleurs, et « traitait les affaires avec un air d'autorité, qui semblait faire croire qu'il avait reçu procuration de tous les réfugiés ».

Les agents françfiis aux Pays-Bas n'eurent garde de négliger une si belle occasion de servir le catholicisme de leur maître. Ils travaillèrent habilement le Comité des Dix, parvinrent à y faire entrer quelques-uns de leurs émissaires, si bien que le Comité primitif, celui des Huit, poussé à bout par des démarches qu'il jugea dangereuses, envoya un Mémoire justificatif à la Cou)- d'Angleterre, et crut même devoir désavouer publiquement ses adversaires. En une pièce imprimée, il les désigna comme « ceux qui, se mêlant des affaires des Eglises protestantes de

1. Ravaisson {Archives de la Bastille^X,S"2) a publié une lettre du 10,20 mai 1692, par laquelle Jurieu propose, en prévision d'vinc descente en France, les services de La Gacherie, pasteur réfug^ié, revenu en France, puis rentré en Hollande (voir Douen, I, 217). « Il a battu toutes les côtes de Guyenne, Xaintongre. Poitou et Normandie, et y a fait de grandes habitudes, tellement quil serait plus propre qu'aucun autre, et trouverait plus de créance dans Tesprit des peuples qui Font connu ». (Voir encore ibid., p. 88). M. Fonbrune Berbinau a retrouvé à Londres, au Record Office, d'où la lettre précédente est tirée, des documents nombreux (de 1692 à 1699) qui se rapportent au service d'espionnage établi par Jurieu.

2. Jurieu écrit le 20. 30 septembre 1697 (Bull. LIV, 356): «C'est le même parti que nous combattons depuis dix ans, qui a toujours tâché à nous retirer de la conhance qiu' nous avions en la protection du roi d'Angleterre pour nous tourner du côté tlu roi de France ».

BROUSSON NÉGOCIATEUR H)'l

France, ont un commerce étroit avec ceux qui les oppriment » (octobre 1696). Brousson arriva à La Haye dans le retentissement de ce scandale. Il comprit le péril de la situation, et se hâta de parer aux conséquences. Sans que nous puissions suivre exactement ses démarches, il nous est possible de dégager quelques-unes des considérations assez complexes qui le guidèrent dans son œuvre, tandis que se déroulaient aux Pays- Bas, depuis le 2i décembre 1606, les diverses phases des négociations de la paix.

Malgré les modifications qu'avaient subies en France, depuis qu'il était devenu pasteur, ses premières idées sur la résistance insurrectionnelle, il se rangea d'emblée, bien qu'avec certaines réticences de langage, contre les loyalistes à outrance qui disaient croire encore à la justice, à la bonté ou au sens politique de Louis XIV. Assurément il met la personne du roi en dehors de ses colères ; il déclare candidement que celui-ci est ce peut-être » contraint, contre son propre intérêt, à sa politique d'obstination, pour complaire au clergé, aux jésuites et à la Cour de Rome, d'où vient tout le mal. Mais il aperçoit le plus clairement du monde, que la résistance de la France ne sera surmontée qu'au prix de violents efforts, et que « les Puissances protestantes, seules après Dieu, peuvent rendre ferme et inébranlable ce qui sera accordé [aux réformés] »'.Le Comité des Dix lui paraît donc suspect, capable de donner les mains à quelque accommodement pernicieux. Dans le Comité zélateur des Huit, il rencontre même une timidité qui l'effraie. Les agents du roi sont agressifs ; les Dix parlent haut. Depuis que les Huit se sont démasqués par le désaveu de leurs concurrents, ils n'ont plus le cœur d'agir avec la vigueur nécessaire. Ils n'osent pas afficher leurs relations avec les ennemis du roi de France. Brousson aura du moins le courage de la franchise. Il rédige un Mémoire juridique où il démontre que le roi d'Angleterre, par le traité de paix de 1626, est obligé à faire rétablir en France la liberté religieuse '. Le Comité ayant refusé d'en prendre la responsabilité, il le signe seul et le fait présenter à Londres en

1. Lettres de Brousson du 16 février et 1" avril 1697, envojces aux réfugiés de Lausanne {Pap. Court, 15 : dans Uoucn, II, 280).

2. Réponse aux objections que Von fait contre le rétablissement de l'Edit de Nantes (C. 191. Dossier Brousson. Voir Douen,II,28o). Les Pap. Court, 48, contiennent une pièce dont le contenu est analogue et dont nous ignorons l'auteur : Trois Lettres à M. de. .. Si les alliés protestants sont en droit défaire rétablir la Réformation en France.

16i LES PRKDICANTS PROTESTANTS

son nom. Les Huit ne veulent pas non plus paraître dans une démarche à tenter auprès des princes luthériens, « de sorte, écrit Brousson à ses frères de Lausanne, que pour ne pas abandonner l'intérêt de notre pauvre Jérusalem, je suis contraint d'écrire seul en Brandebourg i>. Le pasteur se laisse maintenant emporter par son zèle, il le sent, hors des limites qu'il s'est lui-même tracées au cours des dernières années. Il demande aux réfugiés de Lausanne la discrétion et le silence sur ses négociations les plus hardies.

Chose curieuse : il semble que ce n'est pas seulement le Comité des Dix ou la Cour de France, qui s'indignent de la témérité de ces sujets rebelles, assez osés pour travailler contre leur prince légitime. Les Puissances protestantes conçoivent aussi des inquiétudes. 11 est probable que les émissaires de Louis XIV avaient su exploiter avec adresse quelques-unes des déclarations révolutionnaires de Jurieu sur les droits des peuples en face de la tyrannie des rois. Les Cours d'Allemagne tremblèrent devant le principe de la souveraineté populaire, proclamée par les écrivains de Hollande dans leurs panq)hiets contre la France. Il fallut donc que Brousson abordât à son tour le problème du loyalisme des réfugiés zélateurs, et justifiât, à cet égard, aussi bien sa propre conduite que celle de ses compagnons d'œuvre*.

Si les Protestants de France demandent avec... une humilité profonde cette intervention et cette garantie des Puissances Prolestantes, ce n'est pas dans le dessein de prendre par là occasion de violer jamais le respect, l'obéissance et la piété qu'ils doivent à leur Prince Souverain, et ils sont persuadés que ce n'est pas en elïèt la pensée des Puissances dont ils implorent la compassion et la pitié. Leur intention est au contraire d'assurer leur repos et le repos de l'Etat, lis agissent comme des enfants obéissants qui, voyant que leur Père, par les artilices d'une marâtre, les a fait traiter avec une rigueur qui a mis leurs biens, leur vie, leur honneur, leurs enfants et leur salut en un extrême danger, et désirant d"ètre réconciliés avec lui, souhaitent que leurs parents interviennent dans cette réconciliation, afin que leur intervention serve désormais de frein à la passion de celle qui voudrait les perdre, et que leur père puisse désormais lui opposer lui-même ce juste obstacle.

1. Très humbles remontrances à toutes les Puissances Réformées et évangéliques sur le Rétablissement des Eglises Protestantes de France. (Opuscl, p. 276. L. Xegre, p. 105 ; Douen, II, 28 'i.)

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Il était impossible d'user d'une explication plus élégante, pour innocenter des démarches que Louis XIV et ses ministres qualifiaient sans ambages de traîtrise. Ailleurs, Brousson protestait cependant que « les sujets peuvent traiter avec leurs princes, qu'ils ne sont pas des esclaves, ne possédant rien en propre, et incapables de faire un contrat avec leurs maîtres ».

Il usait toujours, et vainement, ses forces, pour apaiser le conflit intérieur dont il soufl'rait depuis 1684, et demeurait incapable de concilier sa fidélité de sujet (qui était le patriotisme d'alors) avec son droit de résistance à l'Eglise romaine, sur lequel sa conscience religieuse ne pouvait transiger. La question était insoluble, le Roi et l'Eglise, dans l'espèce, ne faisant qu'un. Brousson, personnellement, allait la trancher, en donnant sa vie pour sa foi. Contre l'absolutisme clérical, sa mort, s'ajoutant à celle de ses compagnons, devait faire plus que ses raisonnements.

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