CHAPITRE XI LA PAIX DE RYSWYK — BROUSSON A LYON
(Avril-Octobre 1697)
L'activité de Brousson en Hollande, ne fut pas seulement d'un avocat ou d'un politique. Ce sont les traits mystiques de sa nature qui constituent son originalité au milieu des hommes avec lesquels il travaille. Le peuple persécuté pour lequel il peine, pénètre son àme d'une tendresse compatissante qui le trouble et l'accable. Il ne se contente pas de plaider pour lui, il prêche en sa faveur des Considérations chrétiennes sur le rétablissement de la Jérusalem mystique. Il veut que ses paroles, par-dessus ses auditeurs, atteignent les ambassadeurs protestants, pour leur rappeler la solidarité qui unit les Eglises évangéliques. Mais son langage est celui d'un chrétien et non plus d'un jurisconsulte. Il s'adresse aux pasteurs, aux fidèles, «à l'Eglise en corps et en général ». Tous seront rejetés de Dieu s'ils ne font pas « leur capital, de sa Jérusalem ruinée ».
Souvenons-nous que c'est Jésus-Christ lui-même qui est opprimé dans son corps mystique, et qui maudit ceux qui ne le secourent point. C'est maintenant qu'il a faim de la Parole de Dieu, en la personne de ses membres ; c'est maintenant qu'il a soi-f des consolations célestes ; c'est maintenant qu'il est étranger, ou qu'il gémit dans une terre d'étrangers ; c'est maintenant qu'il est nu, c'est-à-dire, c'est maintenant qu'il est dépouillé de ses droits les plus sacrés, de ses privilèges et de ses biens, c'est maintenant qu'il est malade et prisonnier dans les séminaires, dans les couvents, dans les prisons, dans les basses fosses ou dans les galères. Pourrions-nous l'abandonner dans ce déplorable état, sans nous rendre dignes qu'il nous abandonnât lui-même un jour à des tourments éternels, lorsque nous comparaîtrons devant son trône, pour recevoir en nos personnes selon ce que nous aurons fait à son corps mystique' ?
1. Opusc. 258. Voir Douen, II, 278. Paraphrase de Saint Matthieu, XXV, 31.
l'avis aux protestants de FRANCE 167
Nous retrouvons ici le véritable Brousson, qui ne vit que pour l'Eglise désolée, et qui, de la terre d'exil où il se consacre à leur cause, jette sans cesse, par-dessus la frontière, des regards anxieux vers ceux dont la solitude réclame son secours. Pour ce peuple, dont il faut tenir en éveil les aspirations religieuses, il reprend l'œuvre de publications qu'il a inaugurée à Lausanne dès 1684. (( Il a toujours écrit, dira-t-il plus tard, que les réformés devaient agir plus sincèrement, afin que le roi, considérant l'attachement qu'ils ont à leur religion, eût la bonté de mettre fin à leurs misères ». Il est persuadé plus que jamais, en 1697, que le zèle de ses coreligionnaires de France est la condition nécessaire de leur aflranchissement. Pour eux, il fait imprimer ses Remarques sut' la tr'aduction du N. T. de Denys Amelote, rédigées depuis longtemps déjà au désert'. Il compose, sur le Cantique des Cantiques, Douze letti^es Pastorales à V Eglise de Dieu qui est sous la croix^, dont quelques-unes sont expédiées dans le roj^aume par la poste. Enfin il écrit, indépendamment de quelques pièces dont nous parlerons bientôt, un Avis aux Protestants de France, dont des exemplaires ont été retrouvés en Normandie, dans le Dauphiné et dans le Haut- Languedoc, par lequel il supplicies frères du royaume de seconder l'efToi't suprême des réfugiés \
Voici le dernier combat que vous avez à soutenir. Soyez fermes, et vous verrez triompher la vérité... On fait entendre au roi que ce n'est pas nécessaire de vous rétabhr parce que vous avez embrassé avec siacéi'ité la Religion Cathohque... Comme vos frères [les réfugiés] ont soutenu le contraire, on veut maintenant vous éprouver. Mais soyez fermes, pour vous et vos enfants. [Laissez-vous ravir vos biens, sortez du royaume], faites même connaître que vous êtes en état de soufiTrir la mort. Si au commencement de vos malheurs vous eussiez témoigné de la fermeté, on ne vous aurait pas poussés à bout. Vous savez que vos ennemis mêmes vous ont reproché votre lâcheté,