BROUSSON ENTRE EN VIVARAIS
la donner au public. Nous ne possédons plus les cahiers saisis sur lui quelques mois plus tard, et que sans doute Bà ville communiqua à Fléchier. Seul un résumé fait à Montpellier à la fin de 1G98, et qui y fut enrichi de quelques détails provenant de diverses procédures, nous fournit des renseignements précis sur les routes que parcourut le ministre, ou sur les personnes qu'il vit et interrogea '.
Brousson entra dans le Vivarais le 4 novembre. Il s'était fait certainement donner par le S-" de Mure un mot d'introduction pour « la femme de considération, riche et fort pieuse, en vénération dans le pays plus qu'une autre », qui le reçut d'abord. Certains indices permirent de reconnaître en elle la D"« Judith de l'Espinasse de Suzeulx, dont le mari, le S^ Raymond, originaire d'Annonay, après avoir paru bon catholique, était mort retombé dans l'hérésie'. La noble veuve avait vu, depuis 1688, de nombreux prophètes, dont elle parla à son hôte\ Celui-ci célébra la Cène chez elle, probablement à Annonay ou aux environs ; puis successivement, les 6, 7, 8 et 9 novembre, il changea de quartiers, sans que nous puissions le suivre dans ses premières étapes, au cours desquelles il eut déjà l'occasion de rencontrer quelques-uns des personnage qu'il était venu observer. Il fut bientôt mis en rapport avec un prophète, qui était plutôt un prédicant, et qui l'accompagna dans ses courses.
l. Résultat des Mémoires écrits de la main de Brousson, ministre, et de tout ce qu'il a fait, veu et cogneu en Vivarès et en Bauphiné depuis le commencement de novembre i6gj. C. 191. Dossier Brousson. L'inventaire des papiers de Brousson (L. Nègre, 198) mentionne « un cayer de minute divisé en 4 cayers écrits de sa main, 106 pages en tout et commençant : Voiages de Vauteur en Vivarès, et Unissant par ces mots : Estant encore dans la maison de la mère de S. R. ». Brueys parle de 6 cahiers, formant 150 pages. Il faut noter, en efifet, que l'inventaire mentionne aussi « deux petits cayers qui sont une suite d'un autre, dont le commencement manque, le premier des cayers commençant : Pourvu qu'ils lui fussent fidèles, et Unissant, le 2' cayer, par : ne sont pas de vrais prophètes». Le Résultat des Mémoires semble distinguer aussi deux relations diverses de Brousson : Chemins de l'auteur en Vivarès, et Brouillon de son voyage en Vivarès. Peut-être s'agitil, d'une part, du début retouché de la relation projetée, de l'autre, des notes originales de Brousson.
-2. UE.Ktrait porte : Judich de Lespinas de Suzes. Jean Antoine Raymond, S-- de Begud, épousa le i novembre 1670 Judith de l'Espinasse (tille et héritière de N. Jacques de l'Espinasse, S-- de Landoal, et de Jeanne de Robiac de Suzeulx), qui lui apporta en lief les châteaux, terres et liefs de Suzeux, de Robiac, de Landoal et Magier. (Florentin Benoit d'Enlrevaux : Armoriai du Vivarais. Privas, 1908).
3. «Elle lui dit, entre autres, qu'une fille voulant prophétiser dans la maison du nommé Besson, de Gluyras [près Saint-PicrrevilleJ, elle lui prédit qu'a cause de son refus, sa maison croulerait, ce qui arriva en effet, Besson et un maçon ayant été écrasés sous les ruines >'.
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« Frère Laroche «, comme il le désigne, de son vrai nom Mathieu Duny dit Bastianoux, de La Selle (Le Ghambon de Tence) en Velay, avait eu déjà ses aventures'. Il s'était d'abord exilé à Genève, avec un armurier de Saint-Agrève nommé Gachard. Revenu dans les Boutières, arrêté pour avoir suivi des assemblées, peut-être même pour en avoir convoqué, il avait échappé à ses juges. A quelques lieues de Montpellier, où le conduisaient les soldats, il avait profité du sommeil de ses gardiens pour détacher ses liens. Par une fenêtre il s'était laissé tomber sur un couvert [un toit], et de là dans un jardin ; et malgré une blessure aux reins, s'était traîné jusqu'au Vivarais, tandis que ses geôliers maladroits allaient prendre sa place à la Gitadelle, De tous les hommes que Brousson vit dans le Vivarais, Frère Laroche lui parut « avoir reçu le plus excellent don, avoir le plus de lumière et de capacité » ; mais le pasteur /'
s'étonna que ni lui ni ses compagnons « ne s'étudiassent » à '
donner la Gène. Le souvenir des prédicants Gévenols , qui avaient restauré le culte dans son intégralité, lui revint à l'esprit, et sur sa Relation, écrivant le nom du prédicant qui avait depuis peu traversé le Vivarais, il nota que «Roman, au contraire, était très habile, et qu'il administrait les sacrements » ^.
Le 13 novembre, avec Duny, Brousson était dans la paroisse de Saint-Jean Ghambre [près de Vernoux], chez Jean Reboul. Dans la grange que celui-ci possédait à un quart de lieue du village, il tint une assemblée, et donna la Gène à trois cents personnes. Un nouveau prédicant prophète, Isaac Ghapon, de Fontréal (Saint-Jean Ghambre) se trouva dans fauditoire. Quelques jours plus tard, Brousson et Duny avaient poussé plus au nord, vers Lamastre. Dans la paroisse de Mounens % au lieu des Badons, ils furent reçus chez la « D"^ Sara Leydier, veuve de Griguan». La Gène y fut distribuée à soixante personnes.
1. Le nom est écrit quelquefois Dunis ou Daunis. Le fait que Duny était des environs de Tence, ne prouve pas que Brousson soit venu d'Annonay à Vernoux en passant par le A^elay protestant. On va voir qu'il ne put pas au contraire visiter cette région. La famille Raymond possédait dans la paroisse de Peaugres, aux environs d'Annonay, un mas nommé Bégud, au pied de la montagne de Saint- Julien en Goye. Peut-être est-ce là que Brousson fut reçu le 4 novembre. Il semble qu'il soit ensuite allé à Valence.
2. Peut-être faut-il penser que Brousson a noté cette indication d'après les dires des proleslants du Vivarais. Il faudrait en conclure, dans ce cas, qu'à cette date il n'avait jamais entendu prêcher Roman.
3. Actuellement Saint-Basile. L'église catliolique était à Mounens. Le temple actuel est à La Pra.
UNE LETTRE SUR LES PROI'IIÈTES 181
Là un nouveau prédicant apparaît, Daniel Chanal, de Mounens même. Brousson et Duny continuent vers Desaignes. Ils voulaient monter vers Saint- Agrève, mais la neige était tombée, les hauts plateaux devenaient inabordables. Il fallut renoncer à voir les prophètes du Velay. Le pasteur rebroussa chemin. Le G décembre, il était de retour aux Badons, où la même maison hospitalière le reçut. Deux prophètes vivaient là : Suzanne Ruissac (la fille de Sara Leydier) et son frère. Dans le quartier de Mounens, Brousson fut témoin de spectacles si extraordinaires, qu'il devint moins circonspect et plus prolixe dans ses notes. Des noms propres apparurent. Bàville, qui lut plus tard ses cahiers, jugea à propos de lui demander « si l'histoire de Suzanne Ruissac était véritable, et celle aussi de Chapon ?» A quoi Brousson ne put que répondre, plein encore de ses émerveillements, «qu'il les avait rapportées avec la dernière exactitude » .
Des prophètes du voisinage vinrent voir le ministre : Suzanne Chapon, sœur d'Isaac ; Chalayer, du hameau de Cluac ; Jacques Jacquet (dit le frère Jacquet), de Saint-Jean Chambre, qui avait entendu des voix célestes; Bertier, de Mounens, prédicant, « qui tomba et prophétisa chez Sara Leydier )/.
La nouvelle se répandit qu'un pasteur était dans la région. Les plus sages, et les plus modérés des Nouveaux Convertis, n'avaient pas vu sans hostilité se propager l'épidémie prophétique. L'un d'eux, M. Lachau (?), des environs de Desaignes ou de Lamastre, crut utile d'éclairer le jugement de Brousson sur uu mouvement qu'il observait lui-même depuis longtemps. Il lui fit parvenir une lettre, pour lui proposer « les raisons qui l'avaient empêché de croire que ceux qui se disent prophètes eussent aucune vocation ordinaire ni extraordinaire »'-. Il avançait à cet égard trois considérations. Les prétendus prophètes, d'abord, ne pouvaient se vanter d'aucun miracle. En second lieu leurs prédictions s'étaient trouvées toutes fausses. Ils avaient annoncé que les balles des dragons n'atteindraient pas les fidèles réunis à la Cham du Besset [Le Cheylaret] (1689), et les dragons avaient fait un affreux carnage. Ils avaient tous prédit la venue prochaine de pasteurs à Cha-
1. Le même personnage sans doute qu'Isaac Berlier de la Bàlie de Crussol, arrêté en 1696, puis relâché après quelques mois de prison. (Arnaud, Hist. des Prot. du Vivarais, II, 20).
2. La lettre originale, avec les annotations do Brousson, est dans le dossier de celui-ci. Voir nos P. J.
182 LES PRBDICANTS PROTESTANTS
lencon, et pour ce jour, une éclipse de soleil «que l'on ne verrait rien de dix heures ». A la date fixée, aucun ministre n'avait paru, et de longtemps le ciel n'avait été plus serein ni plus beau.
Enfin, et c'était l'argument principal, loin d'être sanctifiés par leur vocation, les inspirés menaient « une vie débauchée, scandaleuse et abominable, ayant eu l'insolence de paillarder à la vue de leurs assemblées ». « Plusieurs hommes ont abandonné leurs femme et enfants, et s'en sont allés avec les femmes de leurs voisins, et d'autres avec des filles ». On pourrait compter dans ce nombre, disait Lachau, en un langage dont nous sommes obligé de pallier la rudesse, grande quantité de filles perdues, <r de voleurs, de meurtriers, et de personnes abandonnées à toutes sortes de vices, qui ont escandalisé (sic) les gens de bien et diffamé notre religion de la manière la plus cruelle et la plus indigne ». Lachau tenait donc pour un devoir de sa conscience de les fuir, et de les regarder comme des séducteurs et des faux prophètes. Il ajoutait en terminant : «Je suis de résolution de n'en écouter aucun, puisque j'ai eu le bonheur, et ma famille, de n'en avoir jamais entendu, vous avouant que j'ai eu dans le commencement un grand désir d'en entendre ».
La lettre surprit fort désagréablement Brousson. Il en souligna de traits indignés les passages les plus frappants. Au bas de la page où il était question des miracles, il écrivit : « 1. La manière en laquelle ces personnes prophétisent est miraculeuse. 2. Jean Baptiste ni plusieurs autres prophètes n'ont pas fait de miracle'. » Enfin, à côté de la signature finale, et de la date fictive écrite par Lachau : « ce 20 janv. 1693 », il mit ces mots sans bienveillance : « Cette date n'est pas véritable, cette lettre m'ayant été écrite le ... ^ et rendue le 7 décembre 1697. Elle m'a été rendue par un fidèle digne de foi, qu'il chargea de me dire que .... me priait de brûler la lettre dès que je l'aurais lue. Mais je dis au porteur que la chose était trop importante pour en user de la sorte ; que M. Lachau n'avait pas sujet de craindre que sa lettre fût lue par les ennemis de la vérité, puisque cette lettre leur sei'ait fort asrréable ».
1. Brousson, en 1688, avait répondu par le même argument à Merlat, quand celui-ci lui reprochait de ne point prouver par des signes et des miracles, la légitimité de la vocation extraordinaire au nom de laquelle il morigénait les jjasteurs réguliers. Opusc, p. 122.
2. Brousson a laissé le chiffre en blanc, comme plus loin le nom propre. Lachau était sans doute un pseudonyme.
imOUSSON VOIT DES MEIIVEILLES 183
Le 11 décembre, Brousson partit des Badons, se dirigeant vers le Rhône. Il était conduit maintenant par deux prédicants, Frère Jean Langelly, de Pierrejifourde, et «Frère Esbruy», qui devait, plus tard, jouer un rôle important dans le Yivarais. Ebruy, de son vrai nom Simon Jaquet, dit Vicary ', avait été favorisé de visions. « Lisant l'épître [sic pour : l'Evangile] de Saint Luc, il s'était senti miraculeusement élevé sur la hauteur d'une montagne, où il avait été transfiguré, et s'était vu avec Moïse et Elie dans un état de gloire ». Les trois voyageurs retrouvèrent, le lendemain, au hameau de Rossignol (Saint- Apollinaire de Riaz), Frère Laroche [Duny] et Frère Jaquet, chez Isaac Jarjac. Brousson prêcha le sermon qu'il avait prononcé à Lyon. Cent personnes prirent la Cène ".
Le lendemain, nouvelle assemblée dans la paroisse de Silhac, au hameau de la Valette, où cent quarante personnes communièrent'; puis Brousson, restant sur la lisière du plateau, et évitant le bourg de Vernoux, fut mené par un habitant de Saint- Jean Chambre* jusqu'à Pierregourde. La température était là plus clémente. La neige, qui l'avait assiégé trois semaines, cessait vers les rives du Rhône. De la maison d'Etienne Talon, le pasteur écrivit à sa femme (14 décembre) % s'excusant de son long silence sur les difficultés de son dernier séjour dans les montagnes. Le Seigneur lui a fait la grâce de travailler à la consolation de son pauvre peuple, et d'être témoin « de grandes merveilles, qui seront le sujet de l'admiration de toute la terre » :
Je ne puis pas entrer maintenant dans le détail de ces choses ; il faudrait écrire bien longtemps pour vous en instruire. Il importe même que vous n'en parliez point, de peur qu'on n'eût connaissance dénia marche. . . Il ne faut pas se mettre en peine; je marche sous la conduite du Seigneur, et je vous répète ce que je vous ai marqué dans une autre lettre, que je ne voudrais pas pour des millions que le
1. Vicaire. Arnaud, II. 21, distingue Simon Jaquet du prédicanl Jean Paul Ebruy, de Desaignes. L'abréviateur de Brousson, à plusieurs reprises, affirme expressément qu'il s'agit d'un même personnage.
2. G. 191. Sermon 66. « 12 décembre, S. Apollinaire de Riaz. proche Vernous »
3. En 1705, un lieutenant de miquelets ayant « par erreur » incendié, puis démoli une maison du hameau de la Noue (paroisse de Silhac), l'enquête mentionna une iemme de La Noue, Catherine Romégoux « qui ne quittait pas Brousson lors de son passage eu Mvarais en 1686 (sicp>, et qui, depuis, n'avait point envoyé ses enfants à la messe. C. 187.