BROUSSON A BAIX
famille du boulanger Jourdaii, qui reçut Brousson, avait déjà hébergé Astier lui-même, et le père conta au ministre, avec quelque orgueil, que son fils Charles, neuf ans auparavant, et dans sa quatorzième année, avait prophétisé « que le prince d'Orange enverrait tant de troupes contre le roi, qu'il serait obligé de lui céder y>. Le jeune homme n'était plus en France, et Brousson ne put l'interroger. Après avoir prophétisé quelques semaines dans le Vivarais et le Dauphiné, il avait passé la frontière de Genève, mais, disait le père, les ministre n'y avaient pas approuvé ses prophéties*. Brousson prêcha et donna la Gène, à Baix, le soir du dimanche 22 décembre, (^atherine OUivier prophétisa dans l'assemblée, qui finit de bonne heure, les gens devant à l'aube porter leur pain au four banal.
Jourdan, sa femme et leurs amis, savaieht plus d'une particularité des événements de 1689, que leur hôte écrivit sous leur dictée. Le disciple d'Astier, Valette, de Saint- Vincent de Durfort % qui avait, à la tête de ses auditeurs, lapidé le capitaine Tirbon et ses soldats, avait été jugé et exécuté à Lavoulte-sur- Rhône, à deux lieues de Baix. Jourdan racontait que, sur le bûcher où Valette avait été jeté après avoir été pendu, son cadavre c( écartait encore les flammes avec ses mains d. Le fait, disait-il, avait été rapporté à Bàville par Dumolard, subdélégué à Tournon,- qui avait assisté à l'exécution. Dumolard avait même confessé que Valette était un saint ; le duc de Ventadour, seigneur de Lavoulte, n'avait plus voulu souffrir de semblables prisonniers dans son château. La D"'= Ducros certifia à Brousson que « lors du massacre fait en 1089, le ciel s'était ouvert, qu'il en était descendu une lumière, laquelle avait enveloppé les fidèles exposés au massacre. Cette même lumière était ensuite remontée, et le ciel s'était fermé». Brousson recueillait tous ces prodiges. N'étaient-ils pas le gage d'un avenir glorieux? Le présent sans doute était sombre. La femme de Jourdan tenait d'un prêtre, qu'il avait été délibéré dans une Assemblée du Clergé qu'on obligerait les fidèles d'aller à la messe et de communier à Pâques; et huit jours auparavant, une prophétesse avait annoncé « que le roi aurait peine à se relâcher à l'égard des fidèles et de consentir à leur rétablissement ». Mais l'Esprit avait ajouté une radieuse promesse : « En ce cas, il viendra un Roi qui lui fera tête ! »
1. Voir Porret. L'Insurrection des CV-vennes, Lausanne, 1885, p. 93, sur les deux prophètes examinés à Genève le :2G février 1689.
2. Ils étaient deux frères, l'autre fut envoyé aux galères. (Arnaud II, 22).
186 LES PllKDICANTS PROTESTANTS
Il restait à Brousson à traverser le Rhône, pour visiter, en Dauphiné, les quartiers où avaient surgi les premiers prophètes ^ Mais il était déjà fixé sur la valeur de leur inspiration. La veille de Noël, à Baix, au moment de passer le fleuve, il réunissait tous ses récents souvenirs, et il écrivait à un ami de Hollande - :
La Providence divine m'a fait passer, contre mon intention, dans un pays qui semblait entièrement abandonné, mais où jai vu, ouï, ou autrement appris par un très grand nombre de témoignages indubitables, de si grandes merveilles, qu'elles feront le sujet de l'étonnement et de l'admiration de toute la terre, et celui de la consolation et de la justification de Monsieur J. [urieu] et de ses semblables. Il y a des gens qui ont travaillé à ensevelir les merveilles de Dieu, mais Dieu saura bien les faire connaître. Cependant, Monsieur..., pour ma sûreté et pour l'œuvre du Seigneur, qu'on ne parle pas encore de ces choses, de peur qu'on ne fît à peu près connaître ma marche. Au reste. Monsieur, tout gémit, tout soupire après le rétabUsseraent de Jérusalem. Il y a des pays où le peuple de Dieu a souffert des maux extrêmes [il s'agit ici du Vivarais], qui ont abattu le courage d'une grande partie de ce pauvre peuple ; mais l'autre partie, que Dieu a fortifiée, et qui s'expose tous les jours aux plus grands dangers, est animée d'une piété merveilleuse.
Le Dauphiné réservait au pasteur des émotions pareilles. Après avoir célébré la Cène le 24 décembre dans le voisinage de Loriol, en face même de Baix, en une assemblée où trois femmes prophétisèrent \ Brousson semble être demeuré quelques jours vers Livron ou Crest. Une femme de JNIontmeyran, qu'il avait vue à Loriol, lui donna sans doute quelques indica-
1. L'évoque de Viviers fui informé du passage de Brousson. Il parle dans son Mémoire de 16'.t8 (J. Lemoine, p. 142) de ce prédicant déguisé en habit d'officier, qui, du Dauphiné, entra dans le Rhône (sic) et parcourut quelques paroisses tant du diocèse de Valence situé en Vivarais, que du sien. « Il eut l'impudence, ayant assemblé plusieurs personnes dans un bois, de leur donner ce qu'ils appellent la Gène, leur til prêter serment de renoncer à la messe, et leur laissa un écrit plein d'impostures séditieuses, dont les copies furent vendues dix sols pièce ». C'était, on le sait, l'habitude de Brousson, de laisser à ses auditeurs des sermons manuscrits ou des imprimés. Penl-étre s'agit-il de l'-lpis aux protestants de France. Si le prédicant est bien Brousson, celui-ci, des environs d'Annonay, est donc passé à Valence. Il a traversé le Rhône, jjour entrer à Soj"ons, dans l'ancienne paroisse du pasteur Homel, et il a atteint Vernoux par la montagne de THei-basse, sur laquelle les protestants armés, en 1683, avaient essayé de résister à Saint-Rhue. Brousson, sous le nom de Paul de Beauclose, voyageait en cavalier.