LE PLACARD DE LA TROUSSE
discrédit sur ceux qui venaient de sortir du royaume. Il l'intitula en elTet : ^i Etat des particuliers des Sevenes, lesquels ont été dénoncés par Bringuier, Vii>ens, Bertezenne et autres prédicants)).
Il faut confronter la liste du placard avec le Contrôle de la première troupe pour se représenter la cruauté dont La Trousse et Bàville firent preuve en cette affaire. La liste primitive, de près de trois cents noms, qu'avaient établie les prédicants, comprenait des hommes, des femmes, des jeunes fdles. C'étaient des familles entières de fugitifs qui avaient demandé à s'expatrier. L'intendant avait fait partir les premières personnes qui s'étaient présentées, sans le moindre souci de faire un sort égal aux membres d'un même foyer. Vivent par exemple emmène avec lui quatre jeunes filles dites « ses maîtresses », mais le nom de son frère aîné David, chirurgien, figure sur le placard. La femme et la sœur du prédicant Antoine Berthezène partent avec lui. Son frère (ou son père) Jacques Berthezène demeure dans le royaume. Le prédicant Bringuier part avec sa « maîtresse ». Sa femme Anne Plantier n*a pas pu le suivre. La veuve de Jean Boques s'exile avec Vivent, mais la sœur et la vieille mère du diacre de M ont vaillant ne quittent point les Ce venues \
On a pu remarquer que le placard ne dit pas quelles étaient les instructions données à Dugua touchant les dénoncés qui Aiendraient se rendre à lui. Il laisse supposer ainsi, à la rigueur, qu'il ne s'agit que de constituer de nouvelles bandes qui seront à leur tour conduites à l'étranger. Mais les menaces dirigées contre les communautés négligentes suffisaient à mettre les fugitifs en défiance. Bien leur en prit. Un certain nombre de ceux qui tombèrent entre les mains des soldats, des curés ou des consuls, furent quelques mois plus tard relégués aux Antilles. Par ce moyen, Bàville put se défaire d'un dernier prédicant, Jean Mercier, cardeur de Saumane (ou de Saint-Martin de Corconac) dont Brousson seul nous a révélé la qualité ■.
D'autres, moins compromis, se soumirent. Ils abjurèrent
I. Le placard nomme six Cévenols (dont Pioire Chapiis, père du prédicant) qui sont partis dans la première bande; et Henri Pourtal qui a été probablement de la seconde. Ce dernier est ï'JIenri Pautard de Tafliclie (Il faut lire l'ontard, ce ([ui se rapproche du nom de Pontaut, sous lequel Brousson le désij!:ne).
■2. Dans la liste (incomplète) que les frères Ihia'^ onl dressée (France Protestantf, vol. VIIJ des protestants déportés, on retrouve quatre des noms du placard : Crevesse [femme Grevet, ou Grevou], Pierre Noguier, Simon Restoublc, et Jean Mercier. (Sur Mercier voir /tel. des Meiw, p. 9).
« pour se garantir de peine et sortir de prison ». et l'intendant se contenta de les avoir arrachés à la vie errante et amenés dans le sein de l'Eglise'.
Le Bas-Languedoc et les Gévennes étaient vidés des prédicants que Bàville avait vus se dresser contre les soldats ou les missionnaires du roi. La maladie avait pris Vidal ; la potence : Bonfils, Fulcran Rey, Meirueis, Manoël et Roques ; les galères : Bousquet, Noël Faucher, Desgroulx ; la prison : Crouzil et Rocher ; la déportation : David Mazel, Guillaume Berthezène, Jean Mercier ; l'exil : Gambolive, Nissolles, Vivent, Antoine Berthezène, Bringuier, Lapierie, Ghapus, Garrière.
D'autres encore, prédicants avérés ou « demi-prédicants » avaient cessé d'agir en Languedoc. L'Angely était passé en Suisse,et Serein également, qui ari'i va kYverdon au début d'août, quand s'achevaient les pourparlers de Dugua avec Vivent, ayant laissé trois filles dans les Gévennes ".
Brousson désigne encore comme ayant été déportés après avoir travaillé au salut de leurs frères, un certain L'Escloupié [le sabotier] paysan de Gastagnols, dont le nom véritable nous est inconnu ; et le cardeur Grausille (23 ans), de Gaderles. Ge dernier de taille exiguë, aurait excité la dérision de Bàville et de La Trousse, qui le firent prêcher devant eux^ Jean-Pierre Gras, mort noyé dans le naufrage du premier vaisseau d'Amérique,
1. r.es listes d'al^iurations de Lasalle poi'lcnl, à des dates postérieures de peu au placard, des noms qu'on y retrouve. 8 sept. 1687, Antoine Lèvêque [Avesque], de Lasalle : 11 sept. David Teulon du mas de Valdeyrou (^■alleraugue), sa femme née Suzanne ^■aldeyron, et la sœur de celle-ci, Françoise ; IG sept., Marie Rossel dite Marie Masbon, de Calviac [Lasalle] ; Marie Donnadieu, 13 ans, de Calviac; 23 sept., .Jeanne [le placard dit Jean] Palle, 2"2 ans, du mas de DrilhoUes (Saint- Roman de Codières) : 5 oct., Jeanne Carie du mas de la Valette (Valleraugue). D'autres fugitifs cédèrent quelques mois plus tard: 19 janv. 1688, Anne Lafont, de Gros : 2 fév., Anne Soulier, femme du S' J. Falguerolles, de la Bastide (Lasalle). Le quartier de Lasalle étant celui où résidait fîénéralcment Dug^ua, les fufîitifs vinrent s'y remettre entre ses mains.
2. Revue d'tJist. Vaudoise, 190'i, p. 3'iO : Extrait des Manuaux d'Yverdon, « 21» juillet [8 août] 1687. Jean Serrain, âgé de 30 ans, natif et hajjitant de Tornac, régent d'école, chantre et lecteur de la Parole de Dieu en l'Eglise dud. Tornac... lequel a formé des grandes assemblées dans les déserts... pendant l'espace d'environ vingt mois, et enfin obligé par la violence des dragons de se réfugier où la Providence de Dieu le conduira ». Deux de ses filles, Marie et Marguerite sont au placard de La Trousse. Jean Seren, 70 ans [son père '?J, abjure à Lasalle le 23 janvier 1687, et « Jeanne Serenc, de Tornac, 16 ans », le 22 lévrier.
3. Rel. des lifcrv., p. 0 et 10. l'ne Jeanne Graussilhe, de Gaderles ligure sur le placard de La Trousse, de même qu'lsabeau Grasse [fé-mme Gras], de lu Graussille (mas du quartier de Gaderles : Saint-Jean du Gardj.
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est également donné par un de ses compagnons de chaîne pour « un de ceux qui pi'cchaient dans les Cévennes » '.
Le nom de Pélandre, qui prêchait au Gévaudan à l'époque où Desgroulx était sur le Bouges' ne paraîtra plus désormais, ni celui de Mourgues, de Milherines (Saint-Martin de Corcouac) «dit La Voix, à cause de sa forte voix», que le camisard Gaubert disait avoir prêché en IGSG, et qui « ayant cessé » fut miraculeusement puni de sa défaillance par un long enrouement^.
Il ne restait plus dans le Midi, en août 1687, de tous les prédicateurs spontanés dont nous avons pu retrouver la trace (et bien d'autres sans doute sont et demeureront inconnus), qu'Antoine Faucher et Reboul* aux environs de Nîmes et d'Uzès, et, dans les garrigues et les montagnes, quelques coureurs d'assemblées qui essayaient devant de petits cercles d'intraitables, leurs forces spirituelles naissantes.
Du milieu des fugitifs que Bà ville n'a pas encore pu saisir, d'autres prédicants vont maintenant se lever, qui vaudront les premiers,
A ceux-là, les exilés de 1G87 reviendront apporter du secours. C'est au delà des frontières en effet que va se concentrer pour un instant l'effort décisif qui déterminera l'avenir. Les Deux Témoins dont parlait Jurieu étaient morts en France, Le moment de la résurrection approchait. Les idées de Du Moulin ou du pasteur de Rotterdam, les nouvelles d'Allemagne, eurent, nous en sommes persuadé, leur rôle dans la résolution que prirent Serein, Vivent et Bringuier, de quitter le royaume. L'année 1689 était marquée par l'Esprit Saint comme le terme de la tribulation. Les prédicants chassés d'un pays livré à la fureur de la Bête, par une persécution dont la brutalité ou la perfidie n'avait fait que croître, allaient attendre à l'étranger, l'apparition prochaine des justices de Dieu,
1. Lelièvre. Un déporte..., p. 82 (Bull. XXX, 34). Peut-être est-c(; Jean Gras, de Caderles, arrêté comme l'ugitif à Anduze, le 9 fév. 1687, par le consul Laml)ert, G. 107.
H. G. IGi. Pélandre serait-il le même personnag^e que ri'scloupié ?
3. Mémoire de Gaubcrt, Pap. Court, 17, B, 474 bis. Gaultert ajoute « après, il fut incité à tenir des assemblées, et la voix lui revint comme aupai-avant. Etant instruit, on le prenait comme un maître étranjrer (?). Il prêcha parmi les Gamisards et mourut eu 1704, sYtant trop forcé pour prêclier ».
4. Nous ne reverrons d'ailleurs plus le nom de celui-ci qui sans doute rentra dans la vie ordinaire en abjurant.