‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700Chapitre 164 sur 284 · LA QUESTION DU RETOUR DES PASTEURS VIVENT RENTRE AVEC BROUSSON · texte numérisé non relu

LA QUESTION DU RETOUR DES PASTEURS VIVENT RENTRE AVEC BROUSSON

(Janvier-Juillet 1689)

On se souvient que par deux (ois déjà, le nombre écrasant des fugitifs accueillis par la Suisse, avait obligé les réfugiés de Lausanne à des ambassades auprès des princes Allemands. Il était passé en un seul mois de 1687 quatre mille personnes à Zurich. A Genève, à la fm de la même année, le quartier Saint- Gervais abritait plus de Français que de nationaux. Le dénuement était tel que des exilés avaient été contraints par la misère de repasser la frontière'. Aux infortunés venus de France s'étaient ajoutés quelques milliers de Vaudois. Traqués dans leurs vallées par le duc de Savoie, sur les ordres et par les soldats mômes de Louis XIV, les « Barbets » avaient été entassés dans les prisons du Piémont. Six à sept mille y étaient morts en quelques mois. Les Bernois avaient réclamé le reste. Le plus grand nombre des réchappes avaient poussé jusqu'en Brandebourg (janvier et juillet 1G88), les autres demeuraient à Berne ou à Neuchàtel.

La mission du pasteur Bernard et de Mirmand, interrompue par l'expédition d'Angleterre, avait été infructueuse. De toutes les collectes promises, celles de Hambourg et de Brème furent seules organisées. Encore l'argent recueilli à Brème fut-il gardé par la ville, qui le distribua aux réfugiés qu'elle hospitalisait, et la collecte de Hambourg, qui ne produisit pas le quart de ce que l'on attendait, ne devait parvenir à Mirmand qu'en juillet 1689 ^

1. Ch. Wciss, II, 187, 190. La Suisso avait surtout à héherg-cr It-s rélugiés pauvres, les autres ayant, dès le début, marché jusqu'en Brandebourg.

2. Pap. Court, 17, L, P 28j : 17, O, ï" G9. De Chambrier, pi). S'i-iO'i.

LA MISiaiE EX SlISSE 273

La guerre, barrant la route du Rhin, mettant des troupes en mouvement dans l'Allemagne entière, non seulement empêcha le transfert dans les régions du Nord des bandes affamées qui soulTraient en Suisse, mais rabattit à Zurich des exilés déjà partis'. A la fin de mars 1089, les réfugiés de la Suisse « étaient réduits à la plus grande des misères et à la dernière des nécessités ». Les Etats de Hollande (avril) envoyèrent 4,000 livres destinés spécialement aux Yaudois. Lausanne, où ils s'étaient presque tous réunis, réclama une partie de la somme, comme étant (( le centre des misérables ». « La quantité de malades que nous sommes obligés d'assister, disait M. de Méjanes, nous a complètement épuisés, et les magistrats et habitants veulent faire sortir tous ces malheureux parce qu'ils ne sont plus en état d'exercer envers nous la charité. Si cela arrive, ajoutait-il, une partie ne manquera pas de périr, et l'auti^e de retourner en France » '.

Les Finançais, cependant, ne parlaient pas encore de rentrer dans leur ingrate patrie. C'étaient les Yaudois, qui ne consentaient pas à accepter leur exil. En vrais montagnards, à la vie âpre mais très spéciale, ils ne pouvaient vivre ni dans les landes du Brandebourg, ni dans les plaines de la Suisse romande. Arrachés à leurs Vallées par la volonté d'un roi étranger auquel ils ne devaient pas obéissance, et dont leur prince légitime n'avait pas osé enfreindre les ordres, ils sentaient plus odieusement encore que les sujets de Louis XIV l'iniquité de leur situation. Les groupements particuliers qu'ils formaient au milieu des autres réfugiés, s'essayèrent de bonne heure à une « rentrée » dont ils poursuivirent l'exécution avec une indomptable ténacité. Dès le mois de juillet 1G87, 350 Yaudois réunis à Ouchy pour passer le lac Léman avaient été dispersés par le bailli de Lausanne. Un départ plus considérable, concerté pour la nuit du 9 au 10 juin 1(588, fut empêché par le duc de Savoie, qui, d'accord avec les Yalaisans, fit garder le pont de Saint- Maurice '. Les bandes vaudoises durent encore demeurer en

1. 1'. Roboulet (Zurich) à Broussoii {l'up. Court, 13). 4 nov. KiSS. « Nous venons d'apprendre que les Français ont pris l'hilii>sbourj;-. Cela veut dire. Monsieur, (ju»; nos [)auvres réfugiés ne |)Ourront plus aller en Hollande ni en Brandebourjf en sûreté. Nous avons sur les bras les frères du Piémont, sans parler de 74 i)ersonn<'s du Haut-Dauphiné qu'on a coniîédiées de Stuttjirard. Ces derniers avaient senic 300 seliers de blé au Palalinal, mais il a fallu se sauver. »

-2 Pap. Court, 17, O, f' lil'.).

3. De Rochas d\\.iglun, Les Vallces ]'audoii>es, p. 17j. De Chambrier, p. 160.

274 LES PRKDICANTS PROTESTANTS

Suisse. Le duc, craignant de leur part, et à juste titre, la reprise de leur premier projet, occupa le Ghablais, fit croiser des barques armées sur le rivage méridional du lac, et se plaignit aux Bernois, qu'il accusait d'avoir favorisé l'entreprise'.

La situation misérable des Français de la Suisse et la décision dont les Vaudois taisaient preuve inspirèrent à quelques réfugiés notables un hardi projet. L'idée leur vint qu'il serait possible d'exploiter contre le roi à la fois les colèi'es des exilés, la haine des Nouveaux Convertis du Midi et le mécontentement enfin de tous ses sujets, même catholiques.

Le plan proposé n'était pas nouveau. S'il faut en croire un diplomate du xviii" siècle, il datait d'environ vingt ans. Pendant la gueri'e de Hollande, un certain Cerdan (?) du Vivarais avait pensé utiliser à la fois les Espagnols de Milan, la flotte hollandaise, et les Languedociens écrasés d'impôts, pour organiser une invasion étrangère dans la France du Sud-Est. La révolte du Vivarais, en 1670, aurait même été due en partie aux correspondances que Cerdan entretenait avec sa région d'origine '. Au temps du bombardement de Gênes (1084), quand l'Espagne et Guillaume d'Orange brûlaient de recommencer la guerre française, le comte de Melgar, gouverneur de Milan, avait consenti à examiner à nouveau des propositions analogues.

La révocation de ledit de Nantes promettait de compléter l'esquisse pinmitive, en plaçant l'origine du mouvement non plus dans le Milanais ou sur les côtes, mais dans la Suisse française. Il s'agissait d'introduire dans le royaume une troupe choisie, secrètement formée dans le canton de Berne. Elle se grossirait, en Dauphiné, des insurgés de toute la France méridionale, des protestants exaspérés d'abord, mais aussi des catholiques, victimes également de l'absolutisme royal. Les bandes iraient se cantonner dans les Ce venues, qui deviendraient le foyer de l'insurrection et favoriseraient, dans quelque port à déterminer, le débarquement d'une petite armée.

On s'est accordé jusqu'ici ^ à attribuer le projet à un prince de la maison de Bourbon, Henri de Bourbon Malauze, marquis de

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