BROUSSON ET VIVENT
doivent point en effet nous abuser. Il passait à Lausanne, en raison de la « sévérité de sa morale », pour aussi étrange, au moins, que Brousson. Il avait blâmé les pasteurs réfugiés de leur rhétorique vide, censuré vertement et châtié sans faiblesse quelques ministres scandaleux, et il jouissait, auprès des plus stricts des exilés d'un renom d'hospitalité et de dévouement qu'on ne soupçonnerait point à lire les jugements qu'il portait sur l'auteur des Lettres aux Pasteurs\ S'il gardait de l'aigreur contre ce la'ique qui ne respectait pas les ministres établis et se disait inspiré de Dieu ; s'il craignait de le voir devenir a un visionnaire anabaptiste », il n'était point l'ennemi des pi'édicants de France. Il reçut Vivent avec amabilité, et lui fit même don des manuscrits de deux de ses sermons et de deux « analyses » que celui-ci emporta dans le royaume'.
Nous ne pouvons douter que l'accueil fait par Brousson au célèbre prédicant et à ses amis, n'ait été plus chaud encore. Il voyait enfin le plus hardi de ses hommes dont il avait tant prôné le courage et la piété. La foi vibrante de Vivent, son énergie, sa rudesse même, son «x esprit de prière» rendirent aiguë la crise de conscience qu'il traversait alors. « Ces fidèles serviteurs de Dieu, qui lui faisaient souvent l'honneur de le visiter, de conférer avec lui sur ce que les uns et les autres avaient à faire pour avancer l'œuvre du Seigneur », levèrent ses dernières hésitations et l'entraînèrent avec eux vers un peuple qui périssait sans consolateurs.
A son départ de la Hollande, Vivent ne savait rien encore, naturellement, du projet du marquis de Miremont. Il voulait rentrer en France pour empêcher le protestantisme de mourir, et ne comptait sur les ennemis du roi que pour attirer les troupes aux frontières et vider le Languedoc des dragons qui y avaient massacré les assemblées. Mais il est absolument certain qu'il fut instruit en Suisse du vaste dessein qui se préparait, et hors de doute également qu'il accepta ou proposa d'en aller faciliter l'exécution. Il s'engagea à fomenter l'insurrection dans les Cévennes pour le moment encore imprécis, où « ceux qui agiraient au dehors [des frontières] paraîtraient [dans le Dau-
1. Mémoires touchant la vie de Jeu M. Merlat (Manuscrit de la Hibl. du l'rot.) el Ch. Weiss, II, -276.
2. Une analyse était un plan de sermon détaillé. Le tout subsiste encore d;ins le dossier du prédicant Paul Colo{;nac C. 173. Peut-être .Merlat les fit-il parvenir à Vivent après la rentrée de celui-ci.
384 LES PRÛDIGANTS PROTESTANTS
phiné]. » Pas plus que Jurieu il ne trouvait d'objection à défendi'e sa religion par les armes. Il avait déjà réuni en France des auditeurs prêts à soutenir de pied ferme l'attaque des soldats. Il avait cheminé le fusil au col, avec des compagnons décidés à faire le coup de feu. Prêcher et se battre, c'était un idéal auquel le montagnard cévenol était gagné d'avance. Tandis queModenx navait pu obtenir le viatique qu'il jugeait indispensable à son voyage, Vivent fut assuré dune allocation régulière que Lafoux chiffrait à 500 livres par an\
Le comité des réfugiés de Lausanne, si pauvre pourtant, voulut participer à une entreprise qui rouvrait les portes de la frontière à tous les misérables qu'il ne pouvait secourir. Serein et Dombres, qui devaient partir avec Vivent, reçurent une pension qui ferait retour aux filles du premier, et à la femme du second, s'il leur arrivait malheur en France ".Lapierre. Dubruc (le seul pasteur de la troupe), Bauzon et Brousson. se déclarèrent aussi prêts à partir.
S'il fallait prendre à la lettre ce que Brousson dit de lui-même, dans sa Relation des merveilles, il ne serait revenu en France que pour être soit le témoin édifié de l'activité de ses frères, soit un auxilliaire dévoué qui par la plume ou la parole, aui'ait facilité leur tâche de prédicateur. Dans tous les écrits qu'il a publiés, il s'est représenté comme un adversaire des procédés violents, n'ayant jamais voulu combattre que par l'épée de l'Esprit. La vérité est autre. Très certainement Brousson connaissait le caractère des mouvements qui se préparaient, et lorsqu'il se résolut à accompagner les prédicants, il était décidé à s'associer à toute leur œuvre. Une lettre de lui, qu'on verra plus loin, et qu'Antoine Court a résumée dans un fragment que M. Douen n'a pas
1. Il est i)Ossible que Vivent ait éti- gratilié de cette pension au moment de son départ de la Hollande. Elle lui aurait été accordée, dans ce cas, comme à un pasteur rentrant en France. Le pasteur Malzac était aussi i)unsionné «pai" le roi d'Angleterre et par l'Etat de Hollande )j. Douen, I, 313.
2. Les lilles de Serein étaient maintenant en Suisse où [leut-être leur père les avait ramenées après son voyage de 1087 (voir i)lus loin). Jiull. IX. 196; Douen, II, 98. Serein est assisté de 30 sols à Lausanne le 9 nov. 1688, et d'un écu le 23 janv. 1689. Ses filles Jeanne et Marguerite sont dans la ville, et assistées en août et en octobre 1690 et en mars 1691. Une Marie (leret et sa sœur Jeanne, lileuses de laine, sont encore assistées en 1698. Jean Dombres, « conÉesseur », est assisté d'un écu le 13 juillet et d'un écu le 28 août 1688 à Lausanne. Sa femme vivait encore à Lausanne en 1693. Bonijolj% ancien compagnon de Vivent, demanda un secours à Lausanne en 1690 comme « aj'ant consolé nos frères en France et souffert les prisons et les galères ». Il s'agit des prisons de Brescou, et des «galères » qui ont transporté Bonijoly de Brescou en Italie. (Pap. Bernas).
BROUSSO.X GAGNK AUX PROJETS SEDITIEUX ^H")
osé tenir pour exact ', ne permet pas la moindre hésitation à cet égard. La guerre européenne, le triomphe de la révolution d'Angleterre, l'attente apocalyptique d'une délivrance dont il avait fixé la date, la misère eflVoyable des réfugiés de Lausanne, les raisonnements et les récits de Vivent, l'ont gagné en 1G89 au projet d'un soulèvement où il jouerait son rôle.
Quand il affirme solennellement, quatre ans plus tard <( que ce n'a été ni par l'ordre ni par le conseil d'aucune puissance étrangère, directement ni indirectement, qu'il est revenu en France, mais que c'a été uniquement par le mouvement de sa conscience et de l'Esprit de Dieu ' », il faut entendre par là qu'il n'était chargé, en fait, d'aucune mission particulière par le roi d'Angleterre, qu'il était convaincu de servir les intentions de Dieu, qu'il venait s'exposer à la mort par amour pour ses frères persécutés, qu'il mettait en première ligne dans ses préoccupations le souci d'arracher les âmes à la communion de Rome et de les nourrir de la Parole Sainte, et qu'en un mot son zèle religieux seul lavait poussé en avant.
Pendant les premiers mois de 1089, ni Vivent, ni Brousson, ni le proposant Bauzon, entraînés par leur ardeur à se dévouer à la cause de l'Evangile opprimé n'auraient été, sans doute, capables de séparer de leur vocation religieuse la tâche politique et séditieuse qu'ils allaient également remplir. Leur mentalité, quand ils servaient la coalition, était celle de tant d'autres sublimes serviteurs des idées morales les plus hautes. Jérémie. dans Jérusalem assiégée par les Chaldéens, avait pareillement salué dans les ennemis de son peuple le fféau de Dieu qui châtiait des infidèles, et s'était vu accuser de fourberie et de traîtrise. Savonarole avait accueilli de même les armées fran(;aises qui venaient écraser Florence rebelle à la loi divine. Pour les âmes brillantes, l'intérêt de Dieu prime toutes les autres causes. Brousson était à cette heure possédé par sa foi.
Il faut dire cependant que différent en ceci de Vivent, et plus complexe que le rude prédicant, il s'imposa bientôt des efforts, qui nous paraissent vains, pour garder sauf son loyalisme. Plus tard, certains traits de son activité en France lui apparurent fâcheux. Il n'approuva plus des démarches que la fougue entraînante de son compagnon ou sa propre ferveur lui avait inspirées, et dans ses livres ou ses lettres, les passa absolument sous silence.