‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700Chapitre 225 sur 284 · ARRESTATION DE SAUTIER · texte numérisé non relu

ARRESTATION DE SAUTIER

dénonça immédiatement, suivi bientôt par Liron, qui espérait, grâce à sa trahison, échapper à la potence. Tous trois furent menés, à la fin de février, dans le fort de Nimes, où Lafoux, saisi à son tour dans sa maison de Durfort, les rejoignit. A la date du 1^' mars cependant, Bà ville n'avait encore arraché à Bonnemère que l'aveu très général qu'il était venu prêcher aux Gévennes, et Lafoux avait tout nié.

Le sort de Sautier n'avait pas été plus heureux. Prenant congé de Dautun et Durand aux Ayres, il avait, suivant leurs ordres, poussé une pointe jusqu'à Nîmes, puis s'était enx'ôlé, ainsi qu'il en était convenu, avec le S"" de Sarsis, capitaine en garnison au fort d'Alais.

L'ancien dragon avait malheureusement laissé des souvenirs trop nets dans la ville ; ses exploits de guide, sa participation à l'entreprise des Vaudois lui donnaient trop de gloire, le rôle qu'il jouait trop d'espérances. L'hôtesse du Chapeau rouge et ses filles lui sautèrent au cou ; un armurier reçut ses confidences ; Sautier raconta qu'il avait été sur la montagne où étaient les Barbets, donna des détails sur leur costume, leurs mœurs ; se vanta d'avoir culbuté les milices avec eux sur le Pont de Salabertrand, assura qu'ils étaient neuf cents, qu'ils faisaient des détachements dans la plaine, qu'ils avaient des provisions pour cinq ou six ans, et enfin — parole plus dangereuse — qu'ils recevraient bientôt du secours et « qu'il y avait bien du monde qui se présentait pour les assister ». Trois jours après son enrôlement, il était arrêté, par ordre de Mandajors, comme « déserteur, travaillant à faire sortir les gens du royaume, et semant de mauvais bruits pour donner cœur aux malintentionnés »'.

Le 22 février, dans une longue déposition, il avouait qu'il avait ramené Dautun et Durand jusqu'à Genolhacet qu'il avait été chargé par eux d'envoyer à leurs assemblées de la Lozère des hommes en armes.

Il est curieux que toute procédure ait ensuite cessé contre lui (comme d'ailleurs contre Bonnemère) pendant tout le mois de mars. Cependant les environs de Genolhac furent étroitement surveillés et les espions mis en campagne, si bien que le 30 mars, quati'e personnes, dont Bonijoli et Laurans, étaient

1. C. 170. Il fut arrêté le 12 février sous le nom de Villeroy. C'est sous ce nom qu'il ligure dans une liste de prisonniers du fort d'Alais. Bail. XXXVII, 301.

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inculpées d'avoir logé Durand et Dautun ou d'avoir eu commerce avec eux*.

Par des rapports de l'abbé du Ghayla, Bàville soupçonnait déjà la gravité de l'affaire, et le 31 mars, à Montpellier, après un dernier interrogatoire inutile, il envoya Bonnemère à la question. Le malheureux « proposant», devant le banc de gène, révéla tout ce qu'il savait des projets d'insurrection des deux ministres, de leur entente avec Vivent, de leur complicité avec les agents du prince d'Orange. Il nomma les cinq pasteurs d'Olympie, Gausse, La Brune, « Moudens », Saurin, qui devaient suivre en France Dautun et Durand, et dévoila les espoirs que les protestants fondaient sur les Vaudois et les armées étrangères.

Bonnemère fut pendu le jour même. Il avait reconnu connue étant de sa main quatre lettres qu'il avait adressées de Genève, en IG80 à des amis de Montpellier, pour les conjurer de sortir de Babylone et de fuir l'idolâtrie. Ce sont les seules paroles religieuses que nous ayoiis de lui. Pas une des réponses de son procès ne vaut d'être citée comme un cri de l'àme. Elles sont d'autant plus douloureuses à lire".

Une fois en possession de ces aveux, Bàville ne pensa plus qu'à réprimer de façon immédiate et terrible cette nouvelle tentative insurrectionnelle. En même temps qu'il faisait établir le signalement de tous les prédicants et ministres dont le nom lui avait été livré '. il précipitait les arrestations à Vialas et à

1. Les deux aulrc> sont l'ierre Gcivais S de Valence el de lArKenliére, lial>itant le Fesc (Vialas), 'lO ans, arrêté le "27 mars, et Leyris de Genolhac. D'autres arrestations eurent lieu en mars, car le il, Broj^lie envoyait aux galères trois hommes, dont deux paraissent Cévenols, le troisième étant Ant. Fossatde Bezoul (Genolhac). (Voir nos P. J.)

2. Il semble avoir tenu à charj;er Serein (dont il ignorait la mort), Lafoux, el surtout le ^uide Liron qui l'avait dénoncé. Liron [irétendil que Bonnemère «l'avait menacé de le perdre, quand il devrait être damné» s'il révélait sa qualité de i)rédicaLeiir (C. 170. Inlerr. Liron, 3 avril lC'.t(t). Brousson (/?<•/. des Mcn\ |). 18) mentionne la mort de Bonnemère sans détails.

'i. C'est la liste (extraite de C. 57'.)) publiée Bull. XLIX, 03."). par F. Teissier avec des notes de lui. Le costume de Uautun et de Durand est dépeint d'après la déposition de Sautier. On n'a pas pu reconstituer le sij;nalement de La Grang:e (dénoncé |)ar le fluide Ragatz/ Bàville ne savait pas encore (jue Serein lût mort, ni Dubruc retourné en Suisse. Lafoux et Ventalhac (ce dernier fut interrogé à Sainl-Hippolyte le ii avrili, vivaient en catholiques. Bàville leur lit grâce. Nous ne savons rien du retour en Suisse de Daulun et de Durand. Dautun (v. plus haut, p. 181) alla plus tard à Francfort. Durand fut aumônier dans les troupes d'Angleterre en Piémont. Il était en Hollande en 1098, pensionné par les Klats. En 1701 il est pasteur à Niraègue el y meurt en 1733. (Sur ses descendants voir plus haut p. -281).

PROCÈS DE L'ESPINAZ 381

Genolhac. Les créanciers de Chapelle furent conduits à Montpellier, et le notaire Vignes, soit qu'il ait voulu se veng;er (comme le prétendirent les autres accusés) de navoir pas été nommé arbitre de la succession, soit plutôt qu'il ait espéré se tirer d'affaire en révélant la vérité, finit par rapporter par le menu (lo et 16 avril) toutes les circonstances de la réunion de l'Espinaz'.

Les juges se heurtèrent pourtant à une résistance forcenée. Non seulement ceux qui avaient assisté à l'assemblée jurèrent qu'elle n'avait pas eu lieu, mais les inculpés, pour la plupart, protestèrent que ni Dautun ni Durand n'avaient paru dans le pays. Les menaces n'aboutirent pas plus que les promesses. Les confrontations de Sautier avec Mo'ise Durand de Vialas et Leyris furent inutiles. Sept personnes, dont deux jeunes filles, ayant été mises à la question (21 avril), un seul homme parla (Antoine Pons) pour confirmer les dires de Vignes '\ Bonijoli, au pied de la potence où il fut conduit le 31 mai, après avoir, lui aussi, subi la torture, protesta qu'il était innocent et le 31 mai et le 2 juin, Bâville envoyait aux galères dix-neuf personnes dont pas une n'avait avoué '. Il avait cependant des raisons, auxquelles on se rend quand on examine les pièces du procès, pour être assuré que son jugement ne portait pas à faux.

L'intendant fit espionner les nouveaux forçats par le traître à gages qu'il entretenait à Marseille, en vue d'obtenir d'eux d'autres détails sur le retour de ministres et les conférences qu'ils avaient tenues \ Le mas de l'Espinaz fut rasé ; les deux

I. C. 170. Dossii'i' de TAss. do l'Espinaz. Mrtnuirc de Réi^is.

'2. ;Mis à la question : Jacfiiies Vigne, Lanlairès, Antoine l'ons, ,Iean Pciier (notaire), Leyiis, Ktiennette Hug^on de Castagnols), Jeanne Périer. Lejris dit : « qu'il l)i-iait Dieu de ne jamais aller en ])aradis s'il était coupable de ce dont on l'accusait ». Le juj;e ninrmui'a : « Il faut que cette affaire soit douteuse ». (Mi'ni. de Réyis).

;'). l}all. \LVII, Il (voir nos?. J.). Pierre Bonni()l,de Sainle-Ooix Vallrancesque. condamné aux galères le 11) mai pour avoir reçu chez lui, en 16S'.>, ^'ivent avec dix-sei)l fusiliers, fut mis à la même chaîne que les condamnés de riCspiuaz. .Moïse Durand s'est trouvé à Montpellier dans le même cachot que le baion de Monbeton de Montauban (Bull. XLIII, 340, et références). Il parle de lui comme d'un homme « qui a beaucoup de crédit dans le pays, et qui a opiné le premier dans toutes les résolutions qu'on y a i)rises ». (.1/ém. de Régis).

'i. Le Mémoire de l'espion Régis quiraj)porte les conversations relatives à l'affaire de l'Espinaz a été analysé par F. Herbinau {liull. XLVII.S et sniv.)qui a cru alors, ne connaissant i)as encore les pièces du procès, pouvoir conclure a l'innocence des condanmés et à la scélératesse du notaire A'ignes.

jeunes filles qui avaient subi la torture enfermées à Sonimières' ; le baron de Barre relégué à Lyon, dans la prison de Pierre Seize, le procès instruit contre dix fug:itifs. D'autres n'échappèrent aux poursuites qu'en donnant de l'argent à l'abbé du Chayla ou au procureur du Pont de Montvert '. Sautier, dont les aveux de Vignes avaient aggravé le cas, dut subir la question avant d'être sans doute exécuté '. Quelques-uns des gentilhommes qu'il avait dénoncés furent emprisonnés.

Ajoutons à tant de victimes les prédicants Dumas et David Quet. arrêtés au cours de l'année 1G90, le second le jour même où Bàville achevait le procès de l'Espinaz.

Dumas (nous ne connaissons le fait que par Brousson) lié sur sur un cheval pour être conduit à Montpellier, fut si durement attaché qu'il mourut avant d'arriver '.

Quet fut pris à A lais le vendredi 2 juin, dans la demeure du religionnaire François Olivier où il était venu chercher asile, après avoir célébré avec Laporte, la nuit du samedi au dimanche précédent, une assemblée aux environs de Générargues \

L'ancien régent, répondit à toutes les questions de Bâville avec une tranquille sincérité qui va jusqu'à la grandeur". « S'il connaît les prédicants? — Il connaît Couderc, du Bougés, Roman, Vivens, Laporte et Lapierre. — Où sont les autres? — Les uns se sont retirés, les autres sont morts. — Qui lui a donné les moyens de subsister? — C'est Dieu. — Qui lui a porté du pain et de la viande ? — Ceux à qui Dieu a touché le cœur». Et comme l'intendant le plaisante, et veut savoir « si Laporte prêche mieux que lui», il dit simplement: «Qu'il est le moindre

1. Le 12 aoùl 1000, Maiulajors, écrivant à liàvillc, lui transmettait une requête de Jeanne Perler j)risonniére à Sommiéres, aux fins de libération, « ses deux frères étant aux g'aléres, et son père seul chez elle, Tort vieux, sans secours, et qui est digne de compassion ». C. 171.

"2. Bull. XXXII, 219(/'op. Court, iS. Récit de Pierre Pons, du Pont de Montvert).

3. Xous n'avons pas le jugement contre Sautier. Des conclusions du 19 mai tendaient à le faire rouer vif. Il subit la question le :29 mai. Huit Cévenols insaisissables furent jugés par contumace le 18 oct. 1691 (entre autres Chabert, et le notaire Pinet du Pont de Montvert). C. 171 ixoir Bull. XXXII, 219).

i. Bel. des Meiv., p. 18.

o. Prés de Blaliers (entre Auduzc et Alais). 11 revenait de Roquedur. Le dossier Quet est C. 170.

6. 11 avait sur lui, quand il fut pris : le Xoaveau Testament, le Catéchisme de Cyrus Dumoulin, un volume des Sermons sur Job de Calvin, VAbrégé des controverses de Drclincourt cl les Lettres au.v catholiques romains que Brousson avait publiées en 1687.

EXIiCUTIOX DE QVET 383

de tous». Pieux, courageux et modeste, il était bon. Mazel avait reçu des chaintés de lui, et nous savons par une afïectueuse lettre de Lapierre que ce dernier avait eu recours aussi à sa générosité \

Quet fournit des détails sur les démarches de Vivent avant l'assemblée de l'Hospitalet, nomma quelques-uns des amis du prédicant, mais nia l'avoir suivi avec les attroupés de la Cam. Bàville, depuis les derniers événements, reconnaissait dans la première émeute une préparation à un mouvement plus considérable. Il usa du moyen ordinaire pour savoir la vérité. Le 17 juin, avant d'être pendu sur l'Esplanade de Montpellier, Quet avoua enfin, à la torture, qu'il s'était trouvé à l'Hospitalet, et donna quelques noms nouveaux ; mais il ne révéla à ses juges aucune circonstance importante dont-ils n'eussent déjà été informés ".

La sévérité de Bàville n'était pas faite pour apaiser la colère des Nouveaux Convertis \ Elle n'éteignit par leurs espérances. Leur confiance dans les ennemis du roi était indéracinable. Les forçats espionnés à ?darseille s'attendaient à une victoire prochaine. Dautun (nous le savons par leurs confidences) n'avait fixé la réalisation dernière de son entreprise qu'en août ou septembre. A cette date seulement devaient se réunir, à Montpellier, Uzès et Anduze, pour se jeter dans la Savoie, «tout ce que les protestants avaient de monde », en même temps qu'une puissante diversion espagnole et une descente des Anglais sur les côtes de la Méditerranée assureraient le succès du soulèvement. «Il y a. dit un galérien, trois planètes qui menacent la

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