MONSIEUR RENCONTRE AU VOULTOU
« Il marquait à Vivent de persévérer k instruire le troupeau dispersé ; que Dieu le récompenserait ; que le prince d'Orange était fort content de lui, qu'on lui avait beaucoup parlé en sa faveur ». Une autre fois « il le priait de dire à tous les proposants qu'ils seraient bien récompensés ». Enfin la jeune fille affirme (nov. 1G91) que « Yivens va lui-même à Genève, qu'il y fait plusieurs voyages et y demeure environ deux mois » '. Comme nous perdons absolument la trace de Vivent dans les Cévennes du mois de février au mois de novembre 1690, il faut conclure de ce témoignage formel ou bien que le prédicant est allé lui-même en effet conférer à Genève sur les moyens de mener à bien une tentative qui deux fois déjà avait échoué, ou que, prenant tout au moins le chemin de la Suisse, il a longtemps séjourné dans le Vivarais, où l'émissaire du prince d'Orange, dont parle Louvois, s'est tenu quelques mois. C'est par le Vivarais qu'à la fin de l'hiver, un émissaire encore du prince entra dans les Cévennes.
A la fin de février, ou au début de mars 1G91 -, sur l'Aigoual, près du village de l'Espérou, dans la ferme du Voultou, Vivent assemble un petit auditoire d'une quinzaine de personnes. Il y a là Roman, venu du Pont de Montvert et de Florac, avec un compagnon nouveau ^ L'Espine » qu'on dit du Vivai'ais, quatre hommes inconnus qui portent des fusils, des pistolets et des baïonnettes, et enfin <c un étranger, grand, bien fait, les cheveux blonds noués de drap brun, vêtu d'un justaucorps galonné d'argent, qui a de la peine à parler français», désigné du seul surnom de « Monsieur Rencontre». Nous n'hésitons pas à voir en lui un officier du Piémont ou de la Suisse, qu'une petite troupe et Roman lui-même amènent du Vivarais \
Nous sommes informés d'une autre part qu'à l'époque où « Monsieur Rencontre » paraît vers l'Aigoual, un émissaire de Schomberg vint conférer avec Brousson. Celui-ci confessa plus tard, en effet, qu'à cette date M. de Schomberg, informé par Vivent de
■2. c. 171. Emissaires de Vivons. Il y a quatre mois le ii juin.
3. Le 4 mars 1691. à Clcrmonl rHcrault, une information est ouverte contre un soi-disant italien qui a bu à la santé du prince d'Oranpre dans une auberge. Ce Javesy, de Bologne, qui se donnait pour un soldat, a abjure le catholicisme dans l'Eglise réfugiée de Cassel le 1-2 fév. 1689. Vient-il des Vallées ? (C. 171). Le 15 mars, à Saint-Jean de Janes (Albi), Antoine Caldier. du Dauphiné, est arrêté, qui dit venir «de larmée du roi » qui est en Piémont. Il est porteur de sommes considérables qu'il prétend porter à des réfugies, en Suisse. Est-ce un émissaire? (C. 171).
408 LES PRÉOrCANTS PROTESTANTS
l'ctat des Gévennes. avait envoyé à lui-même « et à Vivens aussi k, le nommé Hue. du Vigan. pour leur faire savoir que le prince d'Orange était dans le dessein de leur envoyer des troupes'. (François Hue était un réfugié dont Brousson s'était servi déjà pour répandre en France les écrits qu'il composait à Lausanne. Après avoir été courrier ou guide, il servait dans le Piémont). Nous ne verrons Hue dans les Gévennes qu'au mois d'août, et il est possible que Brousson. dans ses demi-aveux, ait substitué son nom à celui de a Monsieur Rencontre ». Mais il se pourrait aussi qu'un premier voyage de Hue eût co'incidé avec celui de l'ofïicier, ou même que les deux hommes fussent venus ensemble. Peu importe d'ailleurs. Brousson. qui était remonté dès la fin de janvier de la Gardonnenque vers Lasalle". se trouva avec Vivent à TAigoual «au commencement du printemps w \ La fameuse « Lettre à M. de Schomberg » (début de mars), qui appelait les armées alliées dans les Gévennes, sortit évidemment des entretiens que les deux prédicants eurent avec l'ofTicier étranger.
Ce document qui, dans le procès de Brousson, joua contre lui un rôle capital, a jusqu'ici fortement embarrassé ceux qui prenaient à la lettre les protestations de l'avocat qu'il n'était rentré en France que pour y prêcher l'Evangile. Lui-même, dans sa suprême Requête au roi, affirme qu'il fit connaître « à Hue » que « son intention était de s'appliquer uniquement à prier Dieu », et il s'excuse sur ce que a ayant toujours la mort devant les yeux et souffrant continuellement des misères, des fatigues, des troubles et des alflictions qui peut-être n'ont jamais eu d'exemple depuis que Dieu a une Kglise sur la terre », il s'est enfin laissé aller « aux semonces de Vivent et à celles de M. de Schomberg » ''. Indépendamment de tant de faits qui précèdent, la lettre elle-même permet d'assurer que le rôle de Brousson ne lut pas alors purement passif.
Les alliés avaient dressé leurs plans pour la nouvelle campagne. Le prince d'Orange, avec le gros des armées, devait de-