‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700Chapitre 45 sur 284 · LES MISSIONNAIRES · texte numérisé non relu

LES MISSIONNAIRES

faire sans y apporter aucune dévotion, et après avoir déjeuné en faniillc, comme je l'ai fait moi-même. — Peut-on faire son salut ainsi ? — Non pas, mais seulement en ayant toujours en vue d'abandonner ses biens et de quitter le royaume. Pour moi, je travaille à mettre tous mes biens dans ma poche pour sortir du royaume, et je fais les mêmes prières à Dieu que j'avais accoutumé. Vous et votre famille devez faire de même ' ».

Aujourd'hui encore, un réformé qui assiste pour la première fois à la messe ou à une inhumation catholique s'étonne fort, à comparer son culte si intelligible avec des mystères si incompréhensibles. Quelle pouvait être, alors, la répulsion d'hommes à qui une éducation calviniste autrement sévère, allait jusqu'à interdire absolument d'entrer dans les églises de Rome ? « Ceux mêmes qui avaient eu le moins de religion se sentirent animés d'un zèle qui leur avait été auparavant inconnu, lorsqu'ils virent de près la religion dans laquelle ils s'étaient engagés, et qu'ils eurent le moyen d'en considérer toutes les horreurs » '.

Le clergé avait prévu naturellement cette répugnance. Pour achever l'œuvre commencée par les soldats, des missionnaires, non bottés ceux-là, les avaient accompagnés. Dès lemois d'avril 1686, quatre Missions étaient établies dans les Gévennes, au Vigan, au Pompidou, à Genolhac et à Alais, chargées de distribuer du seigle aux Nouveaux Convertis aft'amés, et aussi « d'instruire ceux qui viendraient en chercher ». Mais il est moins facile de gagner une conscience que d'arracher une signature. Les prédicateurs oiFiciels allaient s'adresser à des gens décidés d'avance à ne pas les écouter.

A Lasalle on a jeté dans la cure <(. un papier sur lequel étaient couchés quelques raisons et points de controverse». Le dimanche suivant, le missionnaire Aiguisier déclare qu'il va montrer la faiblessse et le peu de solidité des arguments qui lui sont opposés. A peine a-t-il parlé des prérogatives de la religion romaine que la voix d'Antoine Dumas s'élève de l'assemblée : « Ce n'est pas vrai, elle ne vaut rien ! ' ». On voit par là la docilité avec laquelle étaient entendus ces nouveaux convertisseurs. L'un deux, 1 abbé Cavard, déclare sans doute « quil avait dans ses discours et ses manières je ne sais quoi de touchant à

I. C. 1G7. Dossier Dumas (puJjlié déjà dans Bou([uctte, II, i). -21).

-2. (Claullier de Sairit-Hlaucard) Hixt. ApoL II, 114.

:5. :il mars 1080. C. 161. Dossier Dumas. Le bailli Pierre de Bagars informa aussitiU contre « son crime ».

68 LES l'RKDICA^TS l'UOTESÏAMS

quoi il était impossible de résister»'. Mais nous n'avons pas l'avis de ses auditeurs. Au sortir du sanctuaire, les endoctrinés trouvaient d'ailleurs des opiniâtres qui les excitaient à la résistance. Le vicaire Roquette, à Saint-André de Valborgne, sent son insufïisance. Il annonce du haut de la chaire « le secours qu'il aura bientôt de quelque autre, qui arrosera ce qu'il a planté ». Le lendemain, à l'auberge, le S"" Pascal, qui n'a point encore abjuré, s'indigne. « Dites-lui que quand il prêcherait comme un Saint-Paul on ne se tiendra pas à sa doctrine ! Qu'il soit persuadé qu'il travaillera en vain, et que les MM. de lu religion réformée, pour avoir été forcés de venir devant lui faire abjuration... sont et seront en dépit de tout de leur première religion ». Et Pascal va de maison en maison, répétant que dans l'Eglise romaine on n'a jamais dit ni fait rien qui vaille, et « dogmatisant, pour donner du rebut aux huguenots de venir, et aux venus du repentir » '.

Les Nouveaux Convertis ne voulurent prêter l'oreille qu'aux seuls prédicateurs qui parlaient à leur cœur pour leur reprocher une honteuse apostasie. Nous venons de les suivre à l'église, accompagnons-les maintenant dans leur demeure, et voyons-les rouvrir la Bible ou le Psautier, confesser devant Dieu leur faiblesse, tombei" à genoux devant les représentations d'un ami ou d'un parent qui est demeuré ferme.

La famille de Jean NissoUes, marchand de Ganges, vient de se faire catholique. Le père seul, huit jours après l'arrivée des dragons, résiste encore. Sa sœur, prévoyant les malheurs qui vont fondre sur la maison, lui dépêche un de ses fidèles amis '.

« Le Icntateur. raconte Nissollcs lui-niêine, me dit que me connaissant propre à consoler les malades et assez. Iiardi poiu" leur l'aire la prière sans crainte, il ne doutait point que ce ne fût oflcnscr Dieu, cl un défaut de charité en moi, de les abandonner, d'autant mieux que je pouvais compter de n'aller jamais à la messe, qu'on se contenterait de ma simple signature . . . J'avoue franchemenl que cet homme me prit par mon l'aible. Je crus. . . que je pouvais, sans intéresser ma

Page 1