‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700Chapitre 47 sur 284 · I-EUILLES VOLANTES DE I5ROUSSOX · texte numérisé non relu

I-EUILLES VOLANTES DE I5ROUSSOX

conscience, me présentei- devant le prêtre, et qu'il pouvait écrire tout ce qu'il voudrait pourvu que je n'en susse rien et ({ue je n'y eusse aucune part. Mon tentateur s'en alla donc plein d'espérance ; il trouva ma sœur en descendant, à qui il raconta toute notre conversation . . . Pendant que ces gens parlaient encore, ma conscience se réveilla ... ; elle me mit devant les yeux toutes les menaces que Jésus-Christ dénonce contre les tièdes et contre les timides. Dans cet état, accablé de douleur et de remords, je jetai les yeux sur des Psaumes qui se trouvèrent devant moi. En ouvrant le livre, la Providence me fit tomber sur un endroit qui me pénétra ; ce lut le 2e verset du Psaume XXVI= où il est dit :

Seigneur, essaye-moi ; Je requiers que de toi Sondé je sois, et éprouvé.

Mes reins et mes pensées Dans le feu soient lancées Pour voir quel je serai trouvé.

Je lis alors cette courte prière à mon Dieu : « Seigneur, lui dis-je..., voudrais-tu ne me plus continuer ton assistance et m'abandonuer aujourd'hui à moi-même dans mon plus pressant besoin? — Non. Seigneur, je sais que tu ne le feras pas ! » Le bon Dieu m'exauça dans ce moment. Il remplit mon c(eur d'une joie véritable et solide. . ., il Ibrtitia ma foi et m'alïermit si bien dans la résolution de tout souffrir plutôt que d'abandonner sa sainte religion, que les plus terribles supplices n'auraient pas été capables de m'ébranler. . . J'étais dans ces transports. . . lorsque mon séducteur entra de nouveau dans ma chambre. . . « Je puis bien compter, me dit-il, sur ce que vous m'avez promis? » Je lui répondis, tout ému, que jusqu'ici je l'avais cru de mes meilleurs amis, mais que je voyais avec un chagrin extrême que je n'avais pas de plus cruel ennemi au monde, puisqu'il voulait me faire renier mon Sauveur et abandonner sa sainte communion. Je l'exhortai à se mettre à genoux avec moi, et à demander tous deux pardon à Dieu, lui d'avoir voulu me tenter, et moi de n'avoir pas fermé l'oreille à ses séductions. Après notre prière, il se releva les yeux mouillés de larmes, il me protesta qu'il se repentait de tout son cœur de ce qu'il m'avait dit, et qu'à l'avenir, dùt-on le combler de biens, il ne se chargerait plus de semblables conunissions. «

Le premier moment de stupeur passé ce fut un frémissement général, une ardeur d'humiliation et de pénitence qui se manifesta dans l'élite des troupeaux désolés. Les souvenirs pieux du foyer, les sentiments vrais, la conscience meurtrie crièrent leur douleur. La dévotion j)rivée devint pour ces âmes bouleversées un impérieux besoin. Les livres anciens furent repris avec lar-

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mes, lus, recopiés'. Des pasteurs en quittant la France avaient laissé les manuscrits de leurs prédications aux amis qui leur avaient ofl'ert une dernière hospitalité. Mais les exhortations accoutumées pouvaient-elles suflire ? Quelques-unes d'entre elles, nous l'avons vu, convenaient sans doute à des persécutés, mais la situation extraordinaire des Eglises de Fi'ance tombées en quelques mois dans une apostasie générale, nécessitait une littérature exceptionnelle. Les Nouveaux Convertis du Languedoc la reçurent de la main des premiers exilés.

Avant la Révocation, avant les dragonnades même, plus d'un pasteur décrété de prise de corps ou menacé de poursuites, plus d'un protestant zélé redoutant un sombre avenir, avait déjà passé la frontière. Le nombre des fugitifs s'accrut à mesure que les Eglises succombaient. De Suisse ou de Hollande, des hommes de cœur, témoins des souffrances et des faiblesses de leurs frères se vouèrent de bonne heure à ce qu'ils considéraient comme leur premier devoir : toucher de componction ces âmes révoltées, les garder vigilantes, inquiètes, pures de toute nouvelle compromission. Les premières de ces publications, qui sont d'ailleurs les plus originales, sortirent de la plume de Claude Brousson.

L'avocat, après avoir heureusement échappé aux soldats de Nîmes, avait gagné Lausanne d'où il suivait les défaites successives du protestantisme. Sa foi était trop vive pour qu'il piit abandonner aucune des espérances qu'il avait formées, mais la chute possible de ses compatriotes le remplissait d'elïVoi. Tandis qu'en une série d'ouvrages dont nous parlerons ailleurs il appelait l'Europe évangélique au secours de la réformation menacée, il se consacra, du côté de la France, à un véritable apostolat.

Avant les Conversions générales il envoya dans les régions où il était le plus connu « plus de trois mille paquets contenant de petits imprimés ». Nous possédons deux de ces feuilles volantes. La première a été retrouvée en Languedoc et dans la région de Nimes". Elle est sans doute du milieu de IG80. Ce n'est encore qu'un appel à la résistance calme et patiente,

•1. Les perquisitions tirent découvrir dans les maisons suspectes un iu>nil)i'e considérable de prières transcrites à la main.

2. Bull. XXX,21.Elle portait la signature de Cliazel, lieutenant criminel au l'résidial de Ximes, et provient par conséquent d'un dossier judiciaire. Mais nous ne savons duquel. Les signatures Dusserve ? Bresle ? (l'une des deux est celle de l'inculpé), la date du 7 juin 1038 ne nous apprennent rien. Au lieu de Bresle faudrait-il lire Brezun (Jacques, de Lussan), condamné aux galères en 1(598 pour avoir été au prêche a Orange ?

LES PERSKCL'TliS PUNIS PAR DIEU 71

Prenez courag'e, fortiliez-vous en la foi, voici le temps de l'épreuve et de la tribulation. Dieu veut savoir si vous serez capables de souffrir quelque chose pour l'amour de lui. Souvenez-vous bien que Dieu et ses anges ont les yeux sur vous, qu'ils regardent et qu'ils o))servent si vous ne renierez point son nom... Perdre vos denrées, votre argent, vos meubles et vos biens, c'est peu de chose, et même très peu de chose en comparaison des biens et des richesses du paradis. Souffrir dètre bal tu, meurtri, mis dans des cachots et dans la boue durant quelques jours sont des mortilications qui ne sont pas à contrepeser à la gloire à venir... Que si vous vous rendez lâchement pour éviter ou la perte de vos biens ou quelque mauvais traitement en votre personne ou en votre famille, qui tout au plus ne peut durer que quelques jours ou quelques mois. Dieu s'en vengera sur vous et sur vos biens et sur vos enfants, et les cruels ])ourrelemenls que vous sentirez dans votre conscience, qui ne vous donneront repos ni jour ni nuit, vous feront Jjien repentir de votre lâcheté, de sorte que, voulant éviter un tourment, vous tomberez dans d'autres infiniment plus cruels, et Dieu vous garde de les expérimenter. Contentez-vous de savoir que plusieurs en ont été si horriblement travaillés qu'ils se sont précipités. Evitez, mon frère, ce désespoir, par une constance inébranlable.

Hélas, tout céda cependant. Quelques mois après. Brousson avait changé le thème de ses objurgations. Dans une Lettre aux Reformés de France^ il ne se fait plus d'illusions. L'édit de Nantes n'est pas encore révoqué, mais les protestants dans leur masse sont, il le sait, « retournés dans la Babylone mystique, la mère des paillardises et des abominations de la terre )^.

<£ Nous pouvons bien dire maintenant, s'écrie-t-il, que si Dieu ne nous eût laissé quelque résidu, nous eussions été rendus semblables à Sodome et à Gomorrhe [Esaïe I, 9] », et devant ce spectacle, Brousson éclate :

Misérables, comment ont-ils si tôt oublié qu'il w'y a point de communion entre la lumière et les ténèbres, qu'il n'y a point d'accord entre Christ et Bélial ?... Comment ôteront-ils cet opprobre de dessus leur tète ? Hélas ! des torrents de larmes, même de larmes de sang ne sufTiraient pas pour effacer une tache si noire et si épouvantable. Qu'est devenue cette belle résolution d'être fermes jusqu'à la mort, de vivre et de mourir dans la profession du pur Evangile? Ces misérables avaient protesté comme Saint Pierre ([u'ils suivraient partout leur Sauveur, quand même ils leur faudrait mourir pour sa cause ; cependant ils l'ont renié à la voix d'une servante ou d'un

1. Nous eu avons retrouvé quatre exemplaires. G. 163 (v. Bull. XLVIII, 'Ji'ii.

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soldat... lia ! lâches soldats de Jésus-Christ, vous avez été vaincus sans avoir même combattu jusqu'au sang. Qui vous donnera maintenant de convertir vos yeux en des fontaines de larmes pour pleurer nuit et jour votre péché ? Qui vous fera revenir le cœur pour vous ranger encore sous les étendards de votre Sauveur que vous avez abandonné?...

Ces appels ne pouvaient laisser insensibles ceux à qui le culte aboli avaient apporté quelque consolation. Ce qui faisait surtout leur puissance, c'était rallirniation répétée que les maux de rEj>lise nétaieut qu'un juste châtiment de Dieu. Il châtiait ses enfants de leur tiédeur et de leur démoralisation. Le Christ avait sans doute proclamé que les Galiléens, dont Pilate avait versé le sang, n'étaient pas plus coupables que les autres, et Brousson, qui ne se sépare pas à cet égard des pasteurs de son temps, s'inspire ici d'une croyance spéciale à l'Ancien Testament '. Mais comme le faisait remarquer, avec une pénétrante psychologie le professeur Auguste Sabatier ". s'il en est qu'une idée pareille conduit à la révolte, au désespoir, et finalement à l'irréligion, d'autres, dont l'âme est assez religieuse pour que rien ne puisse l'ébranler en son Dieu, en prennent occasion pour sonder leur cœur jusque dans ses derniers replis, pour y découvrir le mal caché. Ils avivent et approfondissent en eux le sentiment du péché, ils interprètent la douleur et la persécution comme une éducation divine et surmontent l'amertume de l'épreuve en découvrant dans cette épreuve même les marques de l'amour de Dieu, en sorte que le fruit dernier d'une pareille prédication peut être, et a été souvent, en fait, une espérance indéfectible. Plus l'homme est acculé à l'impuissance, plus sa foi lui dit que l'heure approche de la délivrance. Cette expérience profonde qui transforma l'ancienne conception hébra'ique contre laquelle Job se débat, en une conception autrement forte et puissante qu'on entrevoit dans les Psaumes et qui s'épanouit dans les Béatitudes, le protestantisme l'avait déjà faite au cours des nombreuses persécutions qu'il avait dû subir, il la lit une fois de plus à la Révocation.

1. Voir Mal. Lt'lièvrc, op. cit. p. 10, les IVagmcnls tl'un sermon du pasteui' Du Rose, prononcé à Caon en 1080, el Bull. XL, i3, une Lettre du pasteur Rouflignac, de Mauvezin, écrite par lui de Londres le 28 mars 168.Ï.

•2. Dans un cours (inédit; sur réhionitisuic, dont nous reproduisons quelques phrases textuelles.

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