‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700Chapitre 60 sur 284 · APPARITION DES PRÉDICANTS DANS LES BASSES -GÉYENNES · texte numérisé non relu

APPARITION DES PRÉDICANTS DANS LES BASSES -GÉYENNES

(Janvier-Février 1686)

Pour Crouzil. Cambolive, Nissolles ou Bousquet, les sermons composés par les ministres réguliers étaient encore une aide qu'ils jugeaient indispensable. Au début de 1086 apparaissent dans lesCévennes des hommes qui prétendent succéder en toutes choses aux pasteurs absents, et qui ne puisent qu'en eux-mêmes la matière de leurs exhortations. Les premiers dont nous ententlons parler, se sont recrutés dans la foule errante des protestants que les conversions générales ont arrachés à leur demeure, et que les autorités royales appellent «les fugitifs».

Le seul parti qu'avaient cru pouvoir prendre un nombre considérable de réformés lors de l'arrivée des dragons avait été de se réfugier dans la campagne. Chênes verts de la plaine, châtaigniers des Cévennes, hêtres de l'Aigoual ou de la Lozère: carrières de la Vannage, grottes profondes du calcaire, ou fissures du granit ; maisons ruinées des garrigues ou des hauts plateaux, claies des pays de châtaignes ou Jasses des terrains livrés aux moutons, abritèrent dès la fin de IG80 des centaines de personnes qui vivaient au jour le jour, sous le ciel, sans rien prévoir de leur sort du lendemain '. Un certain nombre de ces fugitifs (la plupart peut-être), ont pensé d'abord à suivre les pasteurs sur les routes de l'exil. Leur manque de ressources,

1. On nomme claie (cledo, de là le nom de terme : la Clède) dans les Cévennes, »ine maisonnette souvent isolée et en pleine montagne, où sopére le séchage des châtaignes. Après la récolte (octobre) les traits sont versés au premier étage sur un plancher de poutres que séparent de minces tissures. Au rez-de-chaussée, des troncs d'arbres, en se consunumt lentement, envoient leur chaleur et leur lumée à travers l'épaisse couclie des châtaignes, lue jasse est une bergerie où s'abritent pendant les heures les plus chaudes du jour et pendant la nuit, les troupeaux qui pâturent loin des mas.

LES l'RKDICANTS PROTESTANTS

leur ignorance des routes les ont retenus ; ou bien ils sont allés jusqu'à Orange, jusqu'à Lyon, et ont dû rebrousser chemin. Les guides sont très chers, quelquefois peu sûrs, les passages de la frontière étroitement surveillés. L'édit de révocation d'ailleurs, condamne aux galères perpétuelles les hommes, à la réclusion les femmes qui seront surpris sortant du royaume.

Le moyen leur manque d'autre part, de revenir à leur vie antérieure, même au prix d'une abjuration dont ils n'ont d'abord pas voulu. L'arrêt du 28 septembre 1085 faisant défense aux P. R. d'abandonner leurs biens ou de cacher leurs meubles pour éviter le logement des gens de guerre a été appliqué sans pitié. La maison délaissée a eu sa porte enfoncée. Pour subvenir aux frais des dragons logés à 30 sols par jour et par homme, l'autorité militaire a fait vendre aux enchères les denrées, le bétail, le mobilier'. Les fugitifs qui consentiraient à plier, en se déclarant catholiques, ne rentreraient même pas toujours dans leur demeure, saisie au profit du roi par les officiers-. Le seul droit qui leur reste, c'est la possibilité [de racheter leurs biens aux acquéreurs pour le prix que ceux-ci les ont payés '.

Le monde des fugitifs offrait une étrange variété : enfants, jeunes filles, femmes, vieillards, l'iches et pauvres, régents, chantres, marchands, cardeurs, cordonniers, cultivateurs, anciens soldats apparentés aux familles de la petite noblesse des Cévennes, membres des vieilles maisons du Languedoc, proposants (comme Rey), avocats au Parlement (comme Cambolive). Toutes les pi*ofessions et tous les métiers se trouvaient là représentés. Les uns, portant sur eux des sommes considérables qu'ils avaient pu réaliser, vivaient des provisions qu'ils achetaient dans les fermes isolées, ou qu'ils envoyaient quérir dans les villages. D'autres ne trouvaient de ressource que dans la charité de leurs compagnons, de leurs parents qui s'étaient soumis, ou recevaient le pain, la soupe, les châtaignes, que des inconnus consentaient à leur donner, « ayant le cœur touché de leur constance ». Le pays des Cévennes en particulier était si malaisé

1. Voii- Ribard, p. 16, un Mémoire des effets vendus à Cros, des habitants de la R. P. R. qui ont abandonné leur maison avee toute leur famille pour n'obéir pas aux ordres du roi (3 nov.) et p. il, la mention de biens vendus, ayant appaitenu à Antoine Arnaud, habitant du mas du Buisson (Gros) qu'on retrouvera plus loin.

:2. La maison de Pierre Durand régent et chantre à I.asalle, « la plus belle du lieu», est transformée en caserne.

:{. Ribard, p. 19. l'ne ordonnance de Noailles du 1" octobre 108."> impose aux acheteurs, à cette condition, la restitution immédiate des biens des fugitifs.

LKS l'UGIÏIFS H5

à surveiller en toute son étendue, la complicité des Nouveaux Convertis fut si facilement acquise à ces infortunés, qu'on vit des personnes et des fauiilles même, vivre ainsi sans domicile fixe, pendant plusieurs années.

Jean Cabrol, écrivant dans sa veillesse ses souvenirs, rapporte qu'il n'avait que dix ans à la Révocation, quand son père et sa mère, celle-ci d'une santé petite, quittent Nîmes « laissant leurs biens à la proie des dragons », et montent dans les Hautes- Gévennes, à Saint-Frézal de \ entalon. Ils y demeurent cinq ans, errant tantôt d'un côté tantôt de l'autre « sans faire brèche quand à la foi » " .

Isaac Poujol (47 ans), part de Montdardier où il est facturier de laines, six mois avant les abjurations générales, les biens de son père ayant été décrétés, c'est-à-dire saisis par le roi. Il se réfugie à Calvisson. La dragonnade l'y surprend. Avec sa femme Suzanne Delubac et quatre de ses enfants il remonte vers Sauve, et s'arrête dans le bois de Roucaute d'abord, puis dans celui de Colombeirol (près de Saint-ïhéodorit). Ils construisent là une hutte et « restent comme çà, dans les bois, dit-il, pendant un an ». L'argent de la famille n'était pas épuisé encore. Ils pouvaient se procurer des vivres grâce à la complaisance d'un habitant de Bragassargues. Nous retrouverons Poujol encore errant, en février 1G91 '.

Une vieille femme de Sainte-Croix de Caderles, la veuve d'Antoine Roques, quitte sa maison au moment de la soumission générale. Elle a 74 ans. Son fils Jean, fugitif également, sera bientôt compagnon du prédicant Vivent. Elle demeurera, « à la campagne, n'habitant ni ville, ni village, et n'entrant que dans fort peu de maisons w, pendant huit ans. Une de ses filles partagera son existence. La mère avouera en 1()92 « qu'elle se serait rendue, sans sa fille qui la menaçait de l'abandonner si elle changeait de religion »''.

Des ordonnances interdisent aux Nouveaux Convertis de donner asile aux fugitifs. Des patrouilles leur font une chasse continue. L'existence de soull'rance qu'ils mènent en lassera à la longue le plus grand nombre, qui épuisés par des mois de résistance, acceptei'ont enfin d'être vaincus, et rentreront, dénués de tout, dans la vie conmiune, ou risqueront les galères

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