‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700Chapitre 67 sur 284 · ASSEMBLÉE DU -MAS DE LA BEBE · texte numérisé non relu

ASSEMBLÉE DU -MAS DE LA BEBE

une réparation publique. Le culte se termina par une nouvelle prière de Durand'.

Peu de jours après, Vivent tenait une nouvelle assemblée dans la paroisse de Saint-Martin de Corconac,« dans un désert», auprès d'une grange appartenant au S"" Verdier, de Perjurade. Sur les pentes du Mont Liron, loin de tout chemin, un auditoire plus compact encore s'était amassé la nuit. Trois prédications furent prononcées (ce qui permettrait de croire à la célébration d'un jeûne solennel), deux par Vivent, et l'autre « par le nommé Saule, de Colognac n, qui n'est autre que Vidal, affublé d'un surnom dont l'origine nous est inconnue. Ce fut dans cette dernière assemblée « qu'on commença à porter des armes », par où il faut entendre que les Cévenols y résolurent de se défendre si les dragons s'avisaient de disperser leurs cultes par la lorce. Les autorités, on le savait, avaient eu vent, en effet, de l'agitation séditieuse qui se manifestait entre Saint-Jean et Lasalle.

Les prédicants payèrent d'audace. La nuit du 28 au 29 janvier, dans le ravin qui descend du Brion à Saint-Jean, ils vinrent tenir un culte au mas de la Bèbe, chez Louis Nicolas et sa femme, qui avaient, peu de semaines auparavant, baptisé eux-mêmes un de leurs enfants qu'ils ne voulaient pas porter à l'église. De Saint-Jean, cette fois, montèrent à la Bèbe non seulement des hommes ou des fennnes, mais un grand nombre de jeunes filles. Le mouvement fut d'ailleurs si peu discret que Lambert, l'ancien chantre du lieu, se douta qu'un culte était convoqué vers Gaderles. Il y courut, fort vexé de n'avoir pas été averti par ses amis. Les deux chambres du mas regorgeaient d'assistants. Quelques-uns se tenaient debout devant la porte, sans pouvoir entrer. Arrivent trois ou quatre hommes armés, qui escortent le prédicant. Fiers de leur rôle, ils crient : Place ! Place ! et vont déposer leurs fusils sur le lit. Vivent se campe sous la porte qui sépare les deux pièces, et demande à Lambert, qu'on lui désigne, d'entonner le Psaume 74 :

D'où vient, Seigneur, que tu nous as épars ? De si longtemps ta fureur enflammée Jette sur nous une épaisse fumée. . .

ï. Durand, peu après essaya de quitter le royaume. Voir BuLl. XXVII, 433, et XXVI, 46a. Arrêté a Dijon, il fut condamné aux galères le 10 mars 1087, puis déporté en Amérique. Il avait été le maître du régent Pierre Faïsses (voir les Mémoires de celui-ci, Pap. Court, n° 44). Un de ses fils, Pierre, avait été immatriculé à la Faculté de théologie de Genève, le "2 mars 1081. (Voir De Félice, IV, MO: Fr. Prol. 2« éd. Y. 1007 ; et Bull. XIII, loi.)

lOi LES l'RÉDICAXTS PROTESTANTS

Le chantre commence, avec un tremblement dans la voix. Le prédicant l'interrompt : « Ouest ceci. Monsieur, aous avez peur ? Chantez hardiment ! » Le Psaume achevé, un habitant de Caderles, Mazel, lit le Nouveau Testament. Vivent prêche, puis il repart, accompagné de Jean Roques et de Boudou le Cadet, du mas de la FaïssoUes (PeyroUes), qui ont « remis le fusil au col ». Manoël demeure à la Bèbe. et prononce une dernière prière avant que lauditoire ne se disperse. La même nuit, sur lautre versant de la combe, Bringuier et Saule (Vidal) réunirent une autre assemblée dans le mas du Cade où ils avaient trouvé l'hospitalité.

Les auditrices de Vivent, à la Bèbe, avaient tenu pour la plupart leurs coiffes cévenoles rabattues sur le visage, craignant d'être reconnues. Le mystère de ces cultes nocturnes, l'apparition de ce prédicant qui cachait soigneusement son nom, dont Lambert affirmait <c qu'à son langage il pai'aissait gascon», que l'un désignait comme a un proposant venu de Genève ». dont un autre avait entendu dire « qu'il était suivi de deux demoiselles de son pays qui ne le quittaient jamais ' ». la vigueur de cette prédication populaire qui faisait vibrer de joie etde repentance des âmes religieuses, l'admiration qui rejaillissait sur ce personnage « qu'on avait dit innocent, mais qui disait de belles paroles», suscitèrent à Saint-Jean une agitation dangereuse. Le lendemain de l'assemblée. le vicaire Barthieu, les consuls, et le juge et procureur d'office, arrêtèrent quatre personnes au quartier de Caderles-. Bàville, averti, les lit mettre dans des chambres séparées, et chargea l'avocat Joly des premières enquêtes.

Joly soupçonnait l'apothicaire Teissier. lise servit, pour le faire parler, d'un exempt des gardes, Constant, devenu catholique avant les conversions. ïeissier finit par dénoncer à Barthieu l'assemblée de la Sagne : Lambert, adroitement interrogé par deux femmes catholiques, raconta celle de la Bèbe ; un habitant de Caderles, Mielgues, celle du pré de Montvaillant. Le l.'i février, Louis des Hours, S" de Mandajors, subdélégué de Bàville

1. Nous avions pensé d'abord à une ironie de Vivent appelant Demoiselles ses gardiens ou ses armes. De nouveaux documents nous font penser aux jeunes fugitives que Bàville appelle les maîtresses du prédicant. Deux dentre elles, les D- «= du Roucou étaient d'une maison voisine de Perjurade et de PeyroUes.

2. Pierre Roquier, Jean Rossel, Jean Cabrit, Henry Roques (frère de Jean). Roquier et Cabrit moururent aux prisons d'Aigues-Mortes (Matth. Leliévre, Un déporté pour la foi. p. 30i. Bail. XWII, 236. Jurieu rapporte que Barthieu, trébuchant sur les pierres du sentier qui menait a la Bèbe aurait dit : Je ne sais comment ces diables peuvent passer ici la nuit. (Let. l'ast., 1, 7â;.

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à Alais, vint procéder à une information. De nombreuses arrestations eurent lieu, et le 19, Mandajors envoyait à l'intendant ses dossiers, en mC'ine temps que quelques prisonniers (entre autres la femme du rentier du moulin et celle du rentier de la Bèbe). Mais les protestants les plus compromis (Lambert était du nombre) avaient déjà fui, et Bàville dût décréter de prise de corps liuit des coupables avant d'interroger les autres'.

A peine avait-il eu le temps d'apprendre par la procédure les noms des prédicants Manoël et Bringuier, que Durand, juge de Sauve, lui en signalait deux autres : Vidal et La Fresquière.

Nous connaissons déjà Vidal. Nous rencontrons ici pour la première fois Roland l'Angely (ou Angely) dit La Fresquière. Deuxième fils d'un chantre du Vigan, et chantre lui-même, il avait quitté au mois de décembre son père et ses deux frères ^ C'était, quand il prêcha, un jeune homme de taille assez haute, maigre de visage, la chevelure courte, habillé de cadis, portant des sabots aux pieds. Le soir du 3 février (un dimanche), raconta un espion de Gros (près Saint-Hippolyte), une assemblée de 200 personnes s'était formée au mas de la Cabanelle, après avoir vainement cherché à s'abriter dans le mas de F'iéliech, trop étroit. La Fresquière prêcha d'abord trois quarts d'heure, après quoi, on se mit à chanter les Psaumes, « et ensuite le dit La Fresquière fit deux autres discours ou prières, dans la distance

l. Nous avons corrig-é sur plusieurs points ce que nous avions (-crit nous-mème dans le Forer protestant (l'.)OO, p. 2GG) touchant les premières assemblées de Sainte- Croix de Caderles. Depuis, nous avons eu connaissance tle la Relation sommaire des Papiers Court. U semble que Jiivieu(Let. Past., I, 70) ait eu sous les j'eux celle même Relation, en même temps qu'il utilisait d'autres récits. Des dossiers orig'inaux conservés C. 16i et C. ICO, il résulte : I" que Jurieu a distribué entre un nombre trop considérable de cultes divers des renseignements qui n'eu concernent que trois ; et "2° <]ue l'auteur inconnu de la Relation a eu tort de placer l'assemblée de la Sagne après celles de Montvaillanlet de la Bèbe. Gaultier (//«'sf. ApoL, II, 16-2, reproduit Jurieu).

i. C. 16.J. Information contre (son père) Roland Angely (03 ans) et (son IVérc) Jean (H) ans) cardeur. — Le père, avec un autre fils, plus jeune, nommé Guillaume, quittèrent le Mgan au début de 1080, pour sortir de France. A Nîmes, ils cherchèrent vainement des nouvelles de l'autre fils, Roland, qui les avait déjà laissés. De Nîmes ils vont à l'zès, où Jean les rejoint. Tous trois atteignent Lyon. Ils passent deux mois dans la ville, y dépensent leurs modestes ressources, ont recours à la charité d'un marchand allemand, et sont obligés de revenir dans les Cévennes. Le père et son fils Jean sont arrêtés à Ganges le 10 octobre 1080. Le père, soupçonné d'avoir consolé et encouragé des malades, nie le fait, mais déclare avoir fait «tout ce qu'il a pu pour éviter de se faire catholique, n'ayant pu jusqu'ici s'y résoudre. » Le lils, quand on lui demande s'il veut abjurer, répond qu'il suivra en cela l'exemple que lui donnera son père. Le prédicant Angély sortit de France. Nous le retrouverons à Lausanne en 10811. Un de ses frères abjura et resta au Vigan. Bull. XLVIII, GO'J.

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desquelles le fils de Colognac, du nias de Las Figuières, et le frère de Boissières, de Fieliech, firent lecture de quelques chapitres de la Bible ». Le culte avait duré de neuf heures du soir à deux heures après minuit. La nuit du î) au 10, dans la bergerie dAigoin, près du mas du Cabanis (entre Saint- Hippolyte et Lasalle), Vidal, le boiteux de Golognac, avait fait également a un discours ou prière » d'une heure environ, devant trois à quatre cents personnes, exhortant ses auditeurs, comme l'Angély, « à mourir plutôt que de fléchir le genou devant Baal ».

Enfin, la nuit du 14 au 15 (ou la nuit précédente) dans une bergerie appartenant au prieur de Gézas, et située sur la haute montagne de la Fage (931'") qui sépare Saint-Hippolyte de Sumène et domine le village de Saint-Roman de Godières et le vallon de Gros, le même Vidal, après avoir fait entendre à la foule accourue, qu'il y avait au milieu d'elle des faux frères, aurait demandé à ses auditeurs « de lever la main de ne retourner plus à la messe y>, ce qui fut exécuté unanimement. Il aurait prêché, et La Fresquière après lui. La réunion de « la grange de Saint-Roman » fut bientôt connue comme l'une des plus importantes qui eussent encore eu lieu '. Un certain Arnaud, de Gros, fugitif depuis la dragonnade, et qui accompagnait Vidal, s'y était fait remarquer par son zèle et avait entraîné l'assemblée à jurer fidélité à Dieu.

Ge que Ion ne sut pas à l'étranger, et ce que Bàville devait apprendre seulement quelques semaines plus tard, c'est que Vivent s'était trouvé là à côté de Vidal, et qu'une scène singulièi-ement hardie s'était déroulée dans la grange après les deux prédications.

On a cité souvent déjà le passage des Lettres Pastorales, où après avoir rapporté quelques détails de l'assemblée de Gézas, Jurieu ajoute : « [Les protestants y] convinrent de donner à celui qui leur prêchait le pouvoir d'administrer les sacrements. En quoi il ne faut pas vous imaginer qu'ils aient commis aucune irrégularité. La mission d'un pasteur par l'autre n'est qu'une forme qui doit être observée dans le temps de la paix de l'Eglise, mais dont on se peut passer dans les cas de nécessité»-. Le pasteur de Hollande n'a été qu'imparfaitement renseigné. Après

1. Jurieu, Let. Past., I, 80. (Gaullierj Ilist. Apol., II, 163, que nous corrigeons d'après le dossier original C. 106.

•2. Lettre du lo octobre 1G86.

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