‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700Chapitre 89 sur 284 · Ass. d"Audabiac, C · texte numérisé non relu

Ass. d"Audabiac, C

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au dimanche) une assemblée dans la Combe du Goutel sur les terres de Baron, à une demi-lieue à l'ouest des limites d'Aygalliers. Elle allait s'achever dans un massacre \

Trois sermons devaient être prononcés dans ce culte solennel, qui avait été annoncé à Uzès et sans doute aussi à Nîmes, Rocher commença vers le milieu de la nuit la première exhortation. L'allluence des auditeurs fut telle, que le culte, peut-être après une interruption, se continua jusque dans la matinée. Faucher était au milieu de son discours, vers neuf heures du matin, quand les dragons parurent.

La compagnie du S" de Persan, capitaine à Uzès dans le régiment de Barbezières, avait reçu à quatre heures l'ordre de marcher sur les protestants qu'on pensait réunis au bois de la Bouscarasse. En passant àGatigues les cavaliers prennent un guide. Ils traversent le ruisseau de Dève, mettent pied à terre sur l'autre bord, dans le bois du même nom, et prennent soin d'emporter avec eux les licous de leurs chevaux, décidés qu'ils sont à étrangler sur la place quelques réformés. Une sentinelle qui les voit paraître au bas de la Combe, l'arme droite et la baïonnette au bout, fait signe de son bâton à l'auditoire qu'elle domine. Les dragons prennent le pas de charge. Quelques hommes de l'assemblée entonnent un Psaume et « se mettent en état de défense », tandis que le plus grand nombre, saisis de panique, se dispersent, « en façon, dit un témoin, que les uns tombaient sur les autres d'une si grande force qu'il faillit être étoufï'é ». Il ne fut pas dilîicile aux soldats qui cette fois firent feu les premiers, de coucher sur le carreau une dizaine au moins de victimes. Une bande de protestants décidés, dont très peu étaient armés, essaient d'une résistance nouvelle. Ils gagnent

1. « A la Coinl)e du Coutel, sur les terres de Baron», l'n chemin, qui prend directement à l'ouest de (latigues, traverse le ruisseau de Dève, et mène a Beziit : tournant au nord, il monte dans la Combe du Coutel jusqu'à la faible crête de Vallonjfue. L'assemblée se tint sans doute dans le bas de la Combe, caiun témoin la place « sur les terres du S' de [La Tour du Pin] Maleyrarjfues entre [Le Château de] Foncouverte et Hézut». D'autres témoins disent « à la Combe de la Veyrière>>.On trouve, un peu à l'ouest de la Combe du Coutel une terme nommée La Veyrière, située entre deux combes. Mais les bois des environs d'Aj'galliers ayant été longtemps exploités par les g-entilsliommes verriers, il se pourrait qu'une verrerie ait été aussi établie anciennement dans la Combe même du Coutel. (Voir S. Quiriu, Les Verriers du Languedoc, p. i'S). Faucher se rappelait que l'assemblée avait eu lieu « dans un lieu nommé Vallonjjue au-dessous de l'arche [naturelle] de Baron, proche le château de Valérargues [lire Maleyrargues. C'est Foncouverte] t.

l'ne assemblée s'était tenue dans la Coraljc du Coutel le dimanche ])récédenl (30 juin;, sans doute présidée par Hocher.

MASSACRE DE BARON loo

la hauteur et font rouler des pierres sur les dragons. « Si bien », dépose le brigadier Hennebert, surnommé La Liberté (un nom de circonstance s'il en fut) qu'il se vit « obligé de faire exécuter à mort trois de ses prisonniers [il les pendit], et de faire mettre en chemise quatorze ou quinze femmes ou filles lesquelles il renvoya, après leur avoir fait donner les étrivières, ce qui donna tant de terreur aux séditieux quils se retirèrent avec précipitation du haut de leur montagne », L'une des femmes que les dragons fouettèrent, et dont ils emportèrent les vêtements, « avait une robe de taffetas bleu, et une jupe blanche, ayant au bas des franges d'or et d'argent » . Sur le lieu de l'assemblée ils trouvèrent aussi « des chapeaux ou des nippes de femmes qui marquaient être hors du commun », et une quantité de provisions qui dénotaient la présence de gens considérables venus de fort loin ' .

Les soldats ramenèrent à Uzès un berger, André Matthieu, de Brignon, qu'ils n'avaient pas réussi à pendre, le licou ayant rompu deux fois, et trois jeunes gens qu'ils saisirent sur la route'. Il est probable que malgré quelque exagération, le récit de Jurieu est vrai, qui rapporte que les dragons rentrèrent à Uzès poussant devant eux des prisonnières demi-nues, affublés eux-mêmes de leurs robes, en une ignoble mascarade. On croit surprendre en effet quelques réticences dans les réponses des soldats qui fournirent à de Larnac, juge dUzès, et à Lefebvre à Nîmes, les éléments de leurs informations ^

1. « l'ne quantiU- de vin, chapons, poulets, pigeonneaux, cclanches de mouton et autres viandes cuites. »

■2. Denis Carrière, d'Aul)ussargues : Charles Joyeux, de Seynes ; et JériHue Brunel, de Blauzac.

3. Informations touchant rassemblée, C. lG(i. Les 11 et 13 juillet, à Nîmes, le conseiller Lefebvre interroge Carrière, Brunel, Matthieu, et un nouveau prisonnier, Claude Brueys, de Valence. Les jugements manquent. Sur l'assemblée voir les Mémoires de Faucher (Jhill. X\X, 503) ; Jurieu, Let. Past., I, 18, 84 « un témoin oculaire qin a passé sur le lieu trois semaines après y trouva encore trente (?) corps de femme à demi-corrompus. » Gaultier (JJist. Apol.}, II, 170, parle de cinq à six tidèles tués » et de quarante blessés dont la plupart nu)ururent de leurs blessures. Les soldats disent « sept à huit morts ». Faucher donne le nom de deux des prisonniers pendus à l'assemblée: Moïse, peigneur de laines d'Uzés, et le valet de M. d'.'Vzémar, gentilhomme verrier. t>n rapporta que les dragons d'AUiis, qui devaient fondre sur l'assemblée en même temps que ceux d"L'zés, s'étaient lieureusement égarés. Nous ignorons si des condamnations terminèrent la proct'dure. Le 17 juillet, le procureui- re(|uiert la peine des galères contre Claude Boux (du Roux: et Pierre Prades, tous deux de « Valcroze » (prés Lussan), en i-aison de Tass. d'Audabiac.

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Persan, qui avait pendu un jeune homme de ses propres mains, reçut les félicitations de Bâville, lequel le blâma seulement de n'avoir pas coupé le nez à toutes les femmes '.

La brutalité des soldats d'Uzès, approuvée par les autorités de la province, fut imitée en d'autres lieux. « Depuis le mois de juillet, écrivit Jui-ieu le lo octobre, les Gévennes et le Languedoc sont devenus un champ de carnage ; les dragons, sous prétexte d'assemblées, massacrent tout ce qu'ils rencontrent )>. Faisons sa part dans ces lignes à l'indignation furieuse qui inspire les récits vengeurs de Jurieu, les exemples de froide violence ne manquaient pas.

Le 1«='' ou le 2 juillet, un riche bourgeois du Pont de Montvert, le S"^ Jean André, époux de Marie de Beauvoir du Roure, qui depuis les conversions vivait dans les bois, fut saisi au Castandel (près Saint-Germain de Calberte), Le caporal et le grenadier qui l'arrêtèrent voulurent le lier de cordes. André protesta, fier du nom que portait sa femme. Il reçut trois balles dans la poitrine. L'infortuné survécut deux jours, consolant sa femme et sa famille, dans la maison qu'une demi-compagnie, accourue de Saint-Maurice, saccagea immédiatement. Le curé de Saint-Germain vint solliciter le moribond d'abjurer. « Je n'ai pas été sept à huit mois errant, répondit-il, pour changer de religion ». Sa maison du Pont de Montvert, qui avait été déjà saisie pour le roi, et qui servait de caserne, fut celle où devait mourir l'abbé du Cliayla. Le corps, enterré près de la maison du Gastandel, fut après un procès régulier, déterré et laissé sur le sol. La maison fut rasée ".

Le 13 juillet, un détachement de grenadiers du régiment de Provence, envoyé en Languedoc après s'être signalé contre les Vaudois du Piémont, découvrit dans la campagne des environs de Yauvert, deux hommes paisibles. L'un dormait, l'autre, un fugitif de Saint-Hippolyte, chantait à mi-voix, un Psautier à la main. Le mouvement que fit ce dernier pour cacher son livre attira l'attention du capitaine. Les deux coupables furent

1. « Je tiens cette circonstance, dit Gaultier, d'un autre capitaine à qui Persan Fa racontée ». Gaultier parle ailleurs (liist. ApoL, II, 177), à propos des assemblées de Nîmes (lin juin), d'un conseil pareil que le chevalier de laFare aurait donné à des soldats pour oblig-er des prisonnières à parler.

2. Jurieu, Let. Past., I, 85 (E. Benoit, Ed. de Xantes, \, S'JO) et surtout Gaultier, Hist. ApoL, II, 18-J, très détaillé, et qui s'accorde avec les pièces orijîinales du procès, C. 160. Les soldats interrogés attirmèreut qu'.\ndré était mort de la R. P. R. sans avoir abjuré.

DKCLARATIOX ROYALE CONTRE LES ASSEMHLKES 137

arrêtés, conduits à CoJognan. Trois heures après, on fit pendre le fugitif à un olivier par son compagnon. Le survivant, un ancien catholique originaire de Yauvert, fut enfermé à Nîmes. La Trousse, tout en approuvant l'exécution, donna ordre de l'élargir ' ,

Une déclaration du roi. signée le l^"" juillet, et envoyée au Languedoc le 15, vint légaliser ces atrocités et en commander de nouvelles. Bien qu'elle ne concernât que les mesures à prendre à l'égard des ministres l'entrés dans le royaume et des Nouveaux Convertis qui se feraient les complices de leur activité, il n'est pas douteux que les événements des Cévennes et du Cas- Languedoc n'aient principalement contribué à la provoquer. Le bruit s'était répandu, avons- nous dit, que les prédicants étaient soutenus et encouragés par des pasteurs revenus de l'étranger. L'Eglise catholique ne pouvait comprendre que le protestantisme eiit pu enfanter spontanément ses prédicateurs extraordinaires. La déclaration nouvelle condamnait au dernier supplice les ministres rentrés dans le royaume ou qui y seraient demeurés. Elle défendait de leur donner retraite ou assistance, sous peine pour les hommes des galères, et de la prison perpétuelle pour les femmes. Elle offi-ait une prime de o 500 livres à quiconque procurei'ait la capture d'un ministre. Elle ajoutait enfin : «Voulons que tous ceux de nos sujets qui seront surpris faisant dans notre royaume... des assemblées ou quelque exercice de religion autre que la catholique... soientpiinis de mort. « C'était, comme dit O. Douen, démence pure, étant donné le nombre des assemblées qui se tenaient dans le midi. Louvois ne doutait pas cependant que l'ordonnance ne dût être appliquée strictement. Il écrivit à La Trousse (22 juillet) que les femmes étant désormais passible,s de la potence, l'arrêt antérieur qui les condamnait au fouet et à la fleur de lys ne serait point expédié ■.

Faucher et Rocher avaient pu fuir de la Combe du Coûtai au moment de l'attaque des dragons. Un des prisonniers faits sur la route, rapporta qu'il avait vu le prédicant (c'était Faucher i qui reprenait haleine à quelque distance de la Combe. Un autre homme survint. Ils s'embrassèrent, le prédicant disant : « Mon frère, nous ne faisions point de mal à personne ! ». Un troisième

1. Juricu, Let. Past., I, 85 et Gaultier, II, ISi, conlirmés par une note d'un réformé de Codognan (Pap. Court, 17, B, -loi), qui date le lait du 14 juillet.

i. Roussel, III, 4%.

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ai'i'iva, qui lui aussi se jeta au cou de Faucher, « et se mirent tous deux à pleurer » ' .

Revenu à Saint-Hippolyte de Caton, Faucliei* et Rocher passent aux environs de Saint-Ghaptes. Une fille les avertit que la maison, où ils reposent, va être investie par le prêtre et des liabitants du lieu. Ils peuvent sortir assez tôt pour échapper aux armes qu'ils voient luire ; un petit vallon tout proche, «oîi ils marchent sur les mains», leur permet de fuir indemnes. Mais le massacre a jeté la consternation dans la région ; des dragons sont logés dans les maisons suspectes. Les deux prédicants heurtent vainement à La Galmette à uue porte qui s'est ouverte autrefois devant Faucher ; le rentier de la Petite Yallongue ■ ne les reçoit pas davantage. Ils s'abritent dans une cabane, au milieu d'une vigne. La faim les presse. Il y a trop de danger et de dillicullé pour eux à cheminer ensemble. La séparation leur est dure, ils s'y résolvent néanmoins. Ils s'embrassent ; chacun fait des vœux pour son compagnon. Faucher prend la route de Nîmes où M"^ Barjeton le reçoit heureusement dans sa maison. Il allait y demeurer trois mois, ne convoquant que de petites assemblées « à cause de menaces qu'on faisait contre elles ' ». Rocher remonte dans les Gévennes. Un mois plus tard il était pris près du Yigan.

Après un culte célébré le soir du 6 août au mas du Mouna (paroisse d'Aulas) chez Guillaume Gambacédés, tailleur d'habits, où deux cents auditeurs étaient venus, la plupart en armes, il s'était couché dans une maison du masage (hameau) de la Garrière, chez Jean Gambacédés. Quatre dragons du Vigan, qui font une ronde, heurtent, à deux cents pas du hameau, le meunier Jean Salles, armé d'un pistolet et d'une baïonnette, qui fait le guet. Ils se saisissent de lui pendant qu'un des soldats va de l'avant. Au bruit. Rocher est sorti de la maison, en chemise, portant sous le bras son justaucorps, sa culotte et ses bas. Il fuit, comme les autres, par un étroit passage qui conduit dans les champs, et se trouve être le dernier. Le dragon l'appréhende. Rocher le saisit à son tour à la gorge ; le soldat frappe le prédicant à la tète d'un coup de crosse de pistolet, et Rocher tombe. On se bat. Les dragons demeurent les maîtres du terrain.

1. Le dernier arrivant a cependant conservé son sang froid. Il conseille à Faucher d'aller chan^jer d'habits pour être moins facilement reconnu.

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