Bull. XXX
AURESTAÏION DE ROCHER 150
Ils eniraènent Salles, et saisissent plus bas, dans la nuit, un autre homme sans armes. Ils vont réveiller les habitants d'Aulas. « La plus grande partie de la communauté » remonte avec eux à La Carrière pour y chercher le blessé, qu'on croit mort. Une quinzaine de personnes sont arrêtées. Au petit jour, en suivant la trace du sang", les soldats retrouvent Rocher sans mouvement, au bas d'une grande muraille, dans un champ de millet, où ses coreligionnaires l'ont descendu sur trois planches, pour le soustraire aux premières recherches.
Transporté à l'hôpital d'Aulas, interrogé le lendemain par un juge du Vigan, et huit jours après par le subdélégué Daudé', Rocher essaya d'innocenter ses hôtes, et de sauver sa propre vie.
Il commence par refuser de prêter serment qu'il dira la vérité. A quoi bon, en effet, puisqu'il entend la déguiser ? et s'autorisant intérieurement de cette restriction, il donne à certaines de ses réponses un tour si bizarre qu'on ne sait s'il y faut voir de la naïveté ou de l'ironie. Il se fait passer simplement pour un fugitif ordinaire, qui n'a d'autre dessein que d'errer, comme il a fait, depuis qu'on pousse les gens à changer de religion. Il était couché sous un arbre pour y passer la nuit, quand il a été pris. « Pourquoi donc était-il nu, s'il s'est couché en plein air, car les nuits sont extrêmement fraîches dans ce pays de montagnes ? — Il s'est dépouillé, répond-il, pour se garantir des puces ». « D'où vient l'encre qui emplit l'écritoire de corne trouvée dans ses poches ? — Il répond qu'il en trouvait au pied des arbres, dans la montagne » ".
Cependant, quand il s'agit des cinq cahiers de sermons et des deux cahiers de prières qu'on a trouvés dans son justaucorps, il reconnaît qu'il les a composés. Il les aurait débités dans les bois, dit-il, s'il eût trouvé des personnes pour l'entendre, mais le cas ne s'est jamais présenté. « Ces sermons, dit le juge, sont remplis de termes qui tendent à la sédition et à la révolte des sujets contre les ordres de leur prince ». « Il n'y a rien dedans, réplique Rocher, de contraire à l'Ecriture Sainte », et c'est le même accent décidé qu'il garde quand on lui demande « s'il a fait abjuration de la R. P. R. dont il dit faire profession, où s'il est en état de la faire?» «Non. je veux mourir dans ma religion. »
1. Jacques Daudé Sr de la Coste (de la famille Daudé Dalzon), docteur en droit et juge en la ville et vijïnerie du Vigan.
•2. Il découle parfois, en effet, du tronc du chataijînier un liquide brun fonce dont les enfants se l)arl)ouillent le visaarc.
160 LES PRKDICANTS PROTESTANTS
Nous parlerons ailleurs des sermons de Rocher, qui, avec une lettre de Bringuier, nous permettent encore d'entendre la voix des premiers prédicateurs du désert. Notons cependant ici Tétonnement dont ils frappèi*ent ses juges. Daudé lui demande : « S'il est ministre ou proposant ? — Non : il ne sait pas le latin, et n'a pas étudié. — Qui lui a mis ces discours en main? car ils sont d'un style trop relevé pour être faits par une personne qui n'a point d'études ? " — Rocher se contente d'aflirmer qu'il les a composés lui-même « dans l'esprit de Dieu », mais Daudé veut encore que ce soit Vidal qui les lui ait remis. Vidal passait donc à cette époque pour un prédicant plus lettré que ne pouvait l'être un simple cardeur de laine ; chose étrange car il était cardeur aussi. D'ailleurs Daudé le croyait l'inspirateur de Rocher, et il était mort.
Le 19 août, avec Jean Salles et Guillaume Cambacédès, Rocher comparaissait à Montpellier devant l'intendant. Il déclara encore n'avoir point prêché ses sermons, sur lesquels Bàville avait jeté un coup d'œil, et comme il s'en déclarait cependant l'auteur, l'intendant, qui aimait la théologie, esquissa avec lui un débat, comme il avait fait avec Bonlils.
— Interrogé pourquoi il composait les sermons trouvés sur lui ?
— A répondu que Dieu lui inspirait cela. . .
— Interrogé si ce sont les minutes | brouillons] de ses sermons ?
— A. r. et accordé.
— A lui remontré que cela n'est pas possible puisque il y a si peu de ratures, et que les sermons sont longs, et qu'il les a donc copiés ?
— A. r. qu'ils lui venaient sans une rature par une inspiration de Dieu.
— A lui remontré qu'il y a quekfues changements et ratures, ce qui ne serait pas, s'il avait écrit l'esprit de Dieu le conduisant ; ({u'ils lui ont donc été donnés par quelque ministre ?
Rocher ne trouva pas de réponse satisfaisante à cette triomphante objection, et se borna à répéter qu'il avait écrit et rédigé les exhortations incriminées'.
Nous n'avons pas retrouvé le jugement qui décida du sort de Rocher et des deux Cévenols interrogés en même temps que lui. L'ancien camisard Jean Gaubert, dans un Mémoire des Papiers Court, après avoir fourni quelques détails sur ce « Roger ou Rocher » et sur son arrestation, prétend qu'on lui donna la ville pour prison, parce qu'on n'avait pas la preuve qu'il
1. Dossier Rocher, C. 1G3. Voir D. Benoit (Journal; L'£i-angéUste, 8 nov. 1901), que nous avons corrigé en certains détails.