ASILE DE VILLEJUIF (SEINE
25 Juin 19 13.
Mon Cher Ami,
Une Préface pour un bon livre ! Croyez -vous que ce soit utile ? Il se recommande lui-même, surtout quand il est signé par un homme « de bonne volonté ».
Car, en somme, tout est là de nos jours, c'est-à-dire en un temps où c'est un mérite que de « croire », d'avoir une foi en quelque chose qui n'est point la banalité de la vie courante; où c'est un maintien que de n'avoir aucun principe et de vivre égoïstement. Tout est là, dis-je : Il faut avoir de la bonne volonté. Avec elle seule, on renverse bien des obstacles. Il la faut bonne, car il y en a une « mauvaise », celle qui est faite d'obstruction, de silence complice du mal. d'inertie.
Or, qu'avez-vous prétendu? Détruire les préjugés, c'est-à-dire renverser ce qui est le fond même de la nature des hommes. Mais savezvous que c'est tout simplement une Révolution que vous avez tentée. Qu'est la Bastille auprès du préjugé de l'alcool bienfaisant? Dénombrez les victimes qui pourrirent dans la célèbre gêole et dites à vos lecteurs qu'elles ont été poussière
impalpable auprès des masses énormes d'êtres humains que représentent maintenant les hécatombes alcooliques.
Cela, vous le dites ; vous faites mieux, vous le faites comprendre en un langage simple, dépourvu de fard.
Puissiez-vous être compris et suivi surtout ! Avoir contribué à démembrer une nouvelle Bastille dont les fondements sont vieux comme le monde, c'est une gloire qui n'est pas mince.
Elle suffira à votre gloire d'honnête homme.
Et je vous en félicite.
Docteur Legrain.
AYAXT-PROPOS
Ce petit livre n'a pas la prétention d'être un manuel de psychiatrie, ni de donner une rue d'ensemble, même résumée, de la médecine de V es prit.
Les aliénistes n'y Trouveront rien qu'ils ne sachent déjà mais, peut-être, lui réserceront-ils une place dans les bibliothèques d'asiles pour ceux de leiws élèves qui ne demandent à un court séjour dans ces établissements que des notions suçâmes de psychiatrie. Les médecins praticiens eux-mêmes, n'ont guère de préjugés en médecine mentale, spécialité qu'ils connaissent beaucoup mieux qu'on ne le croit dans les milieux scientifiques, mais ils ont intérêt à redresser les erreurs de leur entourage.
Ce livre fait partie de là collection « Les Préjugés en médecine » publiée sous la direction du docteur Bosciel , direction peu tyrannique, qui laisse à chacun toute liberté^. Comme tous ceux de cette collection,cet ouvrages y attache seulement à combattre quelques idées fausses répandues dans le public Son objet même exclut la rigueur de plan, d'exposé et de méthode qui est le propre d'un ouvrage didactique.
Les préjugés, en effet, se sont formes au cours des temps, sans ordre et sans méthode, ignorant les classifications et les dénominations scientifiques que le public dédaigne. Les uns sont des généralisations, basées sur des faits exceptionnels, mais que lafoulea remarqués parce qu'ils frappaient son imagination ou flattaient ses instincts, les autres sont le reliquat de théories médicales désuètes, comme lorsqu'on parle des bosses pour désigner les aptitudes ; d'autres encore ont pu être des opinions, jeudis exactes, qui doivent disparaître comme ont disparu les faits mêmes quiles avaient motivées.
Les préjugés varient arec la culture et avec le milieu social. En la bonne cille de
A'..., il y a quelques mois, un homme, d'instruction moyenne, me racontait qu'un garçon de ferme lisant de mauvais livres, le diable était entré par la cheminée, l'avait saisi, renversé, secoué et était sorti par' la bouche sous forme de bave et de sang. Certes, il est amusant d'entendre ainsi décrire une crise d'èpilepsie et de penser qu'à notre époque de lumière nous côtoyons, sans nous en douter, des anachronlsmes vivants qui perpétuent, au XXe siècle, ce moyen-âge dans lequel nous ne voyons qu'ignorance et obscurantisme.
J'ai pensé augmenter de beaucoup l'intérêt que pouvait présenter cet ouvra y e en y joignant les lettres que d'aimables correspondants ont bien voulu m'adresser. Je les en remercie bien sincèrement . Si les discussions sur la médecine mentale rebutent parfois le lecteur celui-ci se reposera à la lecture des documents fournis par MM. Pandin de Lussaiullèrc , le distingué archiviste de la Charente-Inférieure ; J. Renaud, savant aussi érudii que modeste ; H. ('ormeau et Rougé, si avertis de ce qui touche aux traditions
de la région de l'Ouest, et le docteur Mauxion, mon camarade d'études.
Il est très intéressant de connaître ces manifestations du passé et de savoir l'origine des conceptions d'une partie de nos contemporains. Mais c'est surtout au point de rue du pittoresque que J'ai voulu relater leurs idées.
Etait-ce aux préjugés de cet ordre qu'il fallait s'adresser ? Je ne le pense pas. Les gens qui les ont ne liront point ce petit livre; le liraient-ils, ils ne seraient point convaincus et, seraient-ils convaincus, que cela me semble n'avoir aucune importance car l'utilité d'une propagande me paraît dépendre plus delà qualité des convaincus que du nombre des conversions.
En sortant à peine de la médecine mentale pour faire un pas dans la neurologie j'aurais pu /n'attaquer au préjugé qui consiste à traiter les méningites en mettant sur le front un poulet ou un pigeon coupés vivants par le milieu; j'aurais été au moins utile à ces malheureuses bêtes. Mais cela entre plutôt dans le domaine dufolk-lore que dans les préjugé^ et plutôt que de passer son temps à arracher
au peuple ce qu'il lui reste de pittoresque inconscient, il est plus utile de s'adresser à lui pour évoquer ce qu'il possède encore de force et d'enthousiasme et pour l'arracher à des intoxications autrement redoute/blés que quelque archaïque dicton.
Dans une science comme la médecine:, la multiplicité des faits observés Justifie parfois des opinions en apparence contradictoires et il est déjà difficile de savoir où est le préjugé. Mais, à côté des faits qui se sont produits, songeons à tous ceux qui étaient possibles et qu'un incident fortuit a seul empêchés d'avoir lieu ; il aurait peut-être suffi d'une toute petite déviation dans l'ordre des choses pour faire de nos vérités des erreurs manifestes. Entre les préjugés du peuple et les dogmes des savants il n'y a probablement, par rapport à l'absolu, qu'une bien petite différence, aussi, évitons de gémir et de nous plaindre parce qu'il nous faut côtoyer tant d'ignorance. Aux opinions qui ne reposent sur rien, aux préjugés en contradiction avec les faits, opposons ces faits eux-mêmes, mais restons prudents dans leur interprétation, réservons nos
colères pour les préjugés qui proviennent d'un manque de bonne foi, pour ces idées fausses qu'un peu de réflexion et d'impartialité suffiraient à détruire et qui ont pour résultat de mettre ceux qui savent à la merci de ceux qui ignorent, de livrer les hommes de bonne volonté aux bavards et aux arrivistes.
C'est qu'un livre sur la médecine mentale ne touche pas seulement à des questions de technique ou de thérapeutique, il effleure forcément des questions psychologiques ou sociales, et peut-être cet opuscule pourrait-il rendre quelques services aux magistrats, aux journalistes, aux dramaturges, aux éducateurs, à ceux, en un mot, qui se trouvent en contact avec les anormaux ou qui s'intéressent avec les manifestations psychiques anormales.
On sait quel rôle tiennent, dans la littérature les questions médicales mais combien sont peu renseignés ceux qui les abordent. Je me rappelle avoir lu, il y a une dizaine d'années, un drame d'un auteur, très bien intentionné pour le corps médical, dont le héros était d la fois ac/ief de clinique » et membre de « l'Académie
de chirurgie » (sic) , quant à son frère c'était un raté, il n'était « que médecin des hôpitaux ». Une conversation de cinq minutes avec un élève de première année aurait permis d ce dramaturge d'acquérir des idées plus exactes.
S'il existe de bonnes idées dans ce livre ce sont celles que j'ai acquises avec mes maîtres des asiles, MM. Kèr aval, Pogues de Fursac, Legrain, Sérieux et Capgras; dans les conférences du Professeur Duprè, et aussi pendant mes années d'externat des hôpitaux en particulier avec MM. Mathieu, Guinon et Bazy.
Puissê-je ne pas les avoir trahies en les assimilant.
J'espère avoir écrit avec une compétence suffisante, puisque j'ai fait dans les asiles un séjour de 4 ans et des études sanctionnées par l'obtention du diplôme de médecin des asiles. Je pense avoir acquis l'impartialité que donne l'éloignement puisque , depuis 3 ans,je n'appartiens plus au milieu psychiatrique et que « les choses de ce monde ne me regardent plus)). Peut-être ai-j e , au fond de moi-même, le scepticisme de quelqu'un qui sait ce que
les moindres questions cachent de combinaisons et (V intérêts multiples et qui se dit que rien ne changera rien à rien.
J'aurais coula citer plus soucent des noms d'auteurs mais /'écris en province, loin de tout document et de toute bibliothèque. D'ailleurs, j'acoue que ce qui me j tarait important, c'est V œuvre et non pas l'ouvrier, et soucent les médecins si enclins à donner des noms propres au moindre symptôme morbide ou à la plus insif/nitiante déconcerte, feraient bien de penser aux modestes ouvriers des cathédrales gothiques qui, perchés sur un arc-boutant où jamais personne d'autres qu 'eux-mêmes ne devait mettre le pied, n'en mettaient pas moins toute leur âme à sculpter un fleuron destiné à jamais à rester anonyme.
Et d'ailleurs, en toute bonne foi, il est bien difficile au bout d'un certain temps défaire le tri entre nos connaissances, de dire ce qui nous cient de notre propre fo'nds, de notre expérience et de nos réflexions, et ce qui nous cient de nos lectures, des conversations et des contacts journaliers dont la succession a fait de nous ce que nous sommes.