LE SENS DES MOTS
Il y a une maladie du nom de folie. Pourtant, parmi les fous, il y en a qui ont des manies : la manie des grandeurs par exemple, et même, la monomanie du meurtre. Les uns sont calmes, les autres agités : ceux-ci sont les DÉMENTS ou FOUS FURIEUX.C)
On entend souvent dans le public parler de la folie comme s'il s'agissait d'une maladie unique. Or, parler de la folie, c'est comme si on parlait de la fièvre. De même qu'on observe de l'élévation de température dans la rougeole, dans la fièvre typhoïde, dans la tuberculose, de même on observe des troubles mentaux dans des maladies absolument diverses, dans l'èpilepsie et dans la psychose maniaque-dépressive,
(i) Je rappelle que ces têtes de chapitre contiennent autant d'erreurs que de mots ; ils constituent l'exposé des préjugés.
dans la démence sènile et dans la paralysie générale, etc. De même que, dans les hôpitaux, on voit des blessés et des fèbricitants, des malades atteints de plaies et d'autres d'éruptions ; de même, dans les asiles, le choix est aussi varié ; on a des morphinomanes et des idiots, des dégénérés et des déments précoces ; et ces mots ne sont pas employés au hasard, ils désignent des malades bien déterminés.
Quand deux personnes se traitent mutuellement d'idiot, d'imbécile, de crétin, elles se préoccupent peu d'établir une graduation entre ces termes, et dans leur bouche, ils s'équivalent. Pour les psychiatres, il n'en est pas de même ; d'abord, ce sont des mots qu'ils emploient tous les jours pour désigner certains malades, et cela, sans le moindre sourire et sans la moindre ironie ; un aliéniste ne rit pas plus en parlant d'un idiot qu'un vétérinaire en parlant d'un ane, ou un jardinier en parlant d'un cornichon ou d'une poire. L'espril des mots â double sens n'est pas apprécié dans les milieux techniques.
La débilité mentale, l'imbécillité et l'idiotie sont , par ordre de gravité croissante, des états congénitaux caractérisés par une faiblesse d'esprit, surtout marquée chez l'idiot. Elle s'accompagnera souvent, chez l'idiot, des troubles de développement et des stigmates de dégénérescence, tandis que l'imbécile aura parfois la régularité des traits d'une gravure de modes.
Le crètinisme, surtout fréquent dans les Alpes, est en rapport avec des lésions du corps thyroïde.
Le gâtisme est l'état des individus qui rendent involontairement leur urine ou leurs matières fécales par suite de paralysie ou d'altération de leur intelligence.
Les mots folie et aliénation mentale ne sont même pas strictement synonymes (Kèraval, Pratique de la médecine mentale).
Sans doute, il serait fastidieux d'employer toujours des mots techniques et des argots de métier. On peut faire une promenade en canot sans connaître le langage des marins, mais, quand on
parle, ou quand on écrit, sur des questions de médecine mentale, il y aurait intérêt â employer le vocabulaire des psychiatres.
Dans le public, on parle avec une indulgence bienveillante d'un monsieur qui a des «manies», en désignant ainsi des habitudes bizarres ; les aliénistes, eux, ont gardé â ce mot le sens étymologique de « fureur », et les maniaques sont les malades les plus agités des asiles — je ne dis pas des plus dangereux. — La manie c'est le stade d'excitation précédant, ou suivant, le stade de dépression (mélancolie) de la psychose maniaque -dépressive ; cette dernière dénomination comprenant les folies alterne, circulaire, â double forme, intermittente.
C'est très probablement â un maniaque en état de sub-excitation (n'allant pas jusqu'à l'agitation) que nous devons les œuvres pleines d'associations d'idées par assonance, jeux de mots, calembours, etc., du pauvre homme â qui quelques joyeux compères ont conféré, ces temps derniers, un fantaisiste titre de prince.
On parle aussi de la folie des gran-
rieurs, de la folio de la persécution. 0;i a obsëfvé des idées de grandeur dans les affections les plus diverses : dans la paralysie générale et dans le délire chronique ; dans Ja manie e! dans i'épiiepsie, maladies absolument diverses, a pronostics absolument différents et où les dites idées de grandeur ont des caractères bien nets.
Un paralytique général se dit, par exemple, dans la même minute, roi, empereur, amiral et ténor. Son affection met 3 ans en moyenne pour aboutir à la mort. Un délirant chronique, âgé de 60 ans, se croit destiné a la papauté depuis l'âge de 12 ans, et il n'a jamais varié dans sa conviction. Un épileptique se croit prophète au moment d'un accès.
Un maniaque va entreprendre des travaux fantastiques : 6 mois après il sera déprimé et muet dans un fauteuil.
De môme, on peut dire qu'il n'existe pas de monomanie du meurtre. Un épileptique peut tuer : on le classerait alors dans les monomaniaques du meurtre, mais, à son prochain oîécês, il peut incendier ou voler, et il faudrait le
faire entrer dans une autre catégorie.
Un meurtre pourra aussi être accompli par un alcoolique ou un interprètateur.
Les idées de persécution, les fugues, etc., peuvent se produire au cours de maladies diverses et,au cours de chacune de ces maladies, on peut observer des manifestations multiples.
Les mêmes malades sont tantôt tranquilles et tantôt agités, soit que cette agitation survienne par crises passagères, soit qu'elle représente un stade prolongé de la maladie.
Quant au mot démence, dans les textes juridiques ou dans la littérature, tantôt il désigne un état de fureur, tantôt il est synonyme d'aliénation mentale en général. En psychiatrie, il a un sens plus restreint et plus précis, et il indique un état mental, phase terminale de diverses affections, caractérisé par l'affaiblissement des facultés intellectuelles. C'est dans ce sens, par exemple, qu'on parle de démence sénile. L'idiot se distingue du dément en ce que ce dernier est un malade qui a perdu les notions
qu'il avait, tandis que l'idiot ne les avait jamais acquises.
Paralysie générale ne veut pas dire quadriplégie ou paralysie des quatre membres. C'est une maladie presque toujours d'origine syphilitique. On y observe un affaiblissement progressif de l'intelligence, généralement des idées de grandeur et des signes physiques : pupilles inégales et inertes, troubles de la parole, etc. Bien d'autres mots encore peuvent prêter â confusion et demanderont une définition â mesure qu'ils se présenteront.